LÉO BU RK ART
du dialogue », dit de son côté Dumas, qui cependant pèche rarement par excès de modestie. D’ailleurs, le scénario est déjà conçu, a reçu peut-être un premier développement, lorsque les collaborateurs se réunissent : c’est ce que confirme cette phrase de Dumas, dans une lettre à Gérard : «Cher ami, par considération pour vous, j’ai choisi, pour couver l’œuf que vous avez pondu, Francfort-sur-le-Mein... » Georges Bell prétend, il est vrai, avoir vu le manuscrit original « écrit par les deux mains ».
Ce qui est certain, c’est que Léo Burkarl porte, du commencement à la fin, le reflet de la pensée de Gérard. Dès les premières scènes, nous le reconnaissons sous les traits du vacillant et nostalgique Franz Lewald ; nous l’entendons parler par la bouche du généreux, loyal, mais irrésolu Léo Burkart. Lorsque Franz revoit la maison de Marguerite, la compagne d’enfance qu’il retrouve mariée, il ne reconnaît plus les lieux chers à son souvenir :
« La maison n’est plus la même, soupire-t-il ; et si je ne retrouvais là, sous les croisées, cette délicieuse vue des bords du Mein qui nous a fait rêver bien des fois, les montagnes, les eaux, les choses de Dieu que l’homme ne peut changer ; eh ! bien, je ne saurais à quoi rattacher ici mes souvenirs... le salon a pris un air tout moderne, les vieux meubles ont disparu, avec le souvenir des vieux parens peut-être, et des anciens amis sans doute... »
Il n’est pas jusqu’à l’air très vieux, languissant el funèbre, qui ne se retrouve ici :
« ...Un instant même, je distinguai la mélodie d’une certaine valse de Weber, qui me rappela tout à coup tant de douces impressions de jeunesse que je me mis à pleurer... »
Cependant son cœur est froid à l’amour et tout de flamme aux rêveries :
« Ce n’est point à des créatures mortelles que doit s’adresser mon désir, mais à de saintes idées, à des abstractions mystiques de religion, de gloire et de patrie, qui ont été les premiers germes de mon éducation, et vers lesquelles s’est tourné le premier éveil de mon cœur. »
Reconnaissez maintenant ce rappel de la désespérance qui est au fond de l’âme romantique :
« Ce siècle, qui ne compte pas encore vingt années, s’est levé
au milieu de l’orage et de l’incendie. La guerre rugissait autour de nos berceaux et nos pères absens revenaient par instans nous presser sur leur sein, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus et consternés... Oh ! maintenant qu’un calme plat a succédé à tant d’orageuses tourmentes, étonnez-vous que nous ayons peine à nous remettre de nos efforts prématurés, et que nous n’ayons plus à offrir aux femmes qu’une âme flétrie avant l’âge, et des passions énervées déjà par le doute et par le malheur. »
Ce Franz est l’affilié d’une société secrète d’étudians, — les Frères de la Jeune Allemagne, — que tout à l’heure le sort va désigner, en tribunal secret, pour frapper le ministre renégat; mais, plus perplexe qu’Hamlet, dans les complications où l’amène la lâcheté de son désespoir amoureux, il tournera contre lui-même le fer qu’il avait juré de porter au cœur du tyran.
Et ce Léo Burkart lui-même? N’est-il pas aussi un idéologue à l’enthousiasme ardent, mais au vouloir débile? Publiciste à la plume généreuse, il a fécondé les fermens toujours latens en l’âme des peuplesde ces entités, abstraites autant que mal définies, de liberté, d’émancipation. Mais, lorsque la popularité, ainsi conquise, l’aura conduit, de fortuites circonstances aidant, au poste de premier ministre, il ne verra, en toute conscience, d’autre moyen de faire son devoir et de servir le peuple qu’en « s’adaptant à sa fonction ». Et lorsque les étudians mutinés viendront, armée redoutable, lui reprocher d’aborder le pouvoir par l’oppression et l’arbitraire, il répondra par cette phrase mémorable :
— • « J’entre en fonctions par le maintien des lois, messieurs !... »
Si Léo Burkarl pouvait être repris aujourd’hui, ce ne serait pas, comme en 1839, le mot de Diégo : « Les rois s’en vont, je les pousse », qui provoquerait les applaudissemens, mais bien la déclaration du ministre Burkart, et le discours optimiste dont le révolutionnaire parvenu essaie d’apaiser ses anciens amis :
« ...L’avenir n’a plus de barrières privilégiées : moi-même, vous le voyez, je suis une preuve vivante que l’on peut arriver à tout. Moi, c’est-à-dire un de vous; moi qui, après vous avoir parlé en maître, vais vous parler en père... »