LÉO B U BIC A RT
Cependant il n’est pas l’homme de sa rapide fortune, ce Léo Burkart, dont la droite conscience s’effarouche des exigences de la raison d’État, qui répugne aux moyens déloyaux, lorsqu’il s’agit de s’approprier les papiers d’un conspirateur, de saisir le plan d’une conjuration tramée contre sa propre personne et la sûreté de l’État. Ilne sait même pas composer avec la passion du prince, qu’il heurte de front, en s’attirant le ressentiment du maître et les représailles de la favorite. Les hautes jouissances, les nobles responsabilités du pouvoir n’ont pu hausser son cœur débile au-dessus des médiocres soucis privés : et lorsqu’il croit menacée la sécurité de son foyer, c’est le pouvoir qu’il sacrifie à son bonheur. « L’homme se trompe à sa destinée, — dit-il, — il prend son désir pour une vocation, il se croit appelé à réformer le monde, il veut faire d’une plume le levier d’Archimède..., tandis que Dieu l’a créé pour être fils respectueux, bon mari, honnête homme, et voilà tout... » Au résumé, rêveur stérile, impuissant à réaliser, apôtre auquel manque la foi tenace et l’action énergique, il est le probe, mais nuisible semeur qui n’a même pas su faire mûrir sa moisson décevante. — Qui donc pourrait contester à Gérard la paternité exclusive de ce personnage, dont nous rencontrerons tout à l’heure un autre avatar dans l’Imagier de Harlem?
Une solide construction scénique, une couleur locale heureusement distribuée, l’habile emploi des ressorts mélodramatiques, enfin l’interprétation brillante de Melingue et de Raucourt semblaient devoir être autant d’élémens de réussite. Rien cependant ne put conjurer le mauvais sort qui, depuis le début, pesait sur Léo Burkart, et Gérard vit s’enfuir, une fois encore, son bel espoir de fortune. La pénurie de Harel, la suppression d’un acte presque entier, l’insuffisance des décors, les craintes du ministre Montalivet devant un spectacle jugé dangereux, l’obstruction de la censure, levée seulement au commencement d’avril, furent autant de causes d’insuccès. La pièce, jouée aux premiers jours de l’été, ne put avoir que trente représentations en mauvaise saison. Et pour l’automne suivant, Harel attendait un éléphant !
Si cependant quelque œuvre devait survivre du théâtre de Gérard de Nerval, ne serait-ce pas ce drame original
et plein d’idées? N’y trouve-t-on pas déjà, sous sa ferme écriture, un peu de cette fine sensibilité et de cette émotion pénétrante qui sont le charme de ses œuvres de la maturité?
Une maigre indemnité, obtenue du gouvernement et partagée avec Harel, pour le retard préjudiciable causé par la censure, fut tout ce que Gérard tira de Léo Burkart1. Or, que de démarches et de soucis ne lui avait pas valus cette pièce ; on en peut juger par le récit plein de verve qu’il en fait dans les Faux Saulniers, puis dans V Appendice des Scènes de la Vie allemande. De ce surmenage inquiet, cependant, la souffrance de son cœur reçoit peut-être quelque diversion. Chercha-t-il même à revoir Jenny Colon? Après son mariage, celle-ci reparut, en août 1838, sur la scène de l’Opéra-Comique, dans la Figurante ou l’Amour el la Danse. Le Monde Dramatique, qui, pour la première fois, la désigne sous le nom de Mme J. Colon- Leplus, lui continue ses louanges. Elle joue ensuite dans la Mantille, en janvier 1839, puis dans le Plaideur, de Saint- Georges, avec la musique de Monpou. Le Monde Dramatique loue ici, non sans quelque ironie, les progrès de la cantatrice dans l’art de la fioriture ; puis il reproduit le costume qu’elle porte dans les Treize, en avril 1839. Notons, en passant, que le même article, qui commente longuement la première des Treize et rend hommage à Mme Leplus, — « aujourd’hui une de nos plus admirables cantatrices », — consacre quelques lignes à Léo Burkart : « Un jeune écrivain, — y est-il dit, — avantageusement connu dans la presse, vient de débuter dans la carrière dramatique, de manière assez brillante. Léo Burkart, dû à la plume de M. Gérard, est une œuvre vraiment littéraire et par la hardiesse des conceptions et par la force et l’élégance du style. »
Harassé de ce long effort, sentant peut-être le bourdonnement précurseur de ses tempes, il a hâte de repartir, voyageur dont rien désormais n’arrêtera la marche errante. C’est toujours l’Allemagne dont l’attrait le sollicite. Il lui tarde de revoir les calmes paysages, dont les sombres verdures rehaussent si bien les maisons d’un autre âge, ces hôtelleries aux pignons enluminés, aux gothiques enseignes, pareilles aux frontispices d’anciens manuscrits. Il y a