‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 60 sur 229 · JENNY COLON. 2. JENNY COLON, DANS L'OSCLF. RIVAI · texte numérisé non relu

JENNY COLON. 2. JENNY COLON, DANS L'OSCLF. RIVAI

3. J. COLON-LEPLUS, COSTUME DES T RFA 7. K. 4. Mme J. COLON-LEPLUS

UN HIVER A VIENNE

tant de douceur dans l’hospitalité de ces vieux logis, le salut de l’hôte est si affable, et si accueillant le sourire de l’hôtesse aux blonds cheveux ! En cette atmosphère apaisée, il a recouvré son âme d’enfant, et son esprit puéril s’épanouit encore à l’allégresse de vivre. C’est sa jeunesse qui lui revient aussi, avec les ballades d’Uhland, et fait voltiger, comme aux étangs et aux forêts du Valois, les rondes d’elfes et d’ondines' aux cimes brumeuses du Harz et du Taunus.

C’est d’abord un capricieux voyage qu’il commence, au milieu de novembre, sans objectif et sans horaire, au hasard des chemins et des voitures : « J’aime à dépendre un peu du hasard, — écrit-il ; — l’exactitude numérotée des stations de chemin de fer, la précision des bateaux à vapeur arrivant à jour et à heure fixes ne réjouit pas un poète... » Il parvient ainsi à Lyon, songe un instant à l’Italie, mais, apprenant que la route des Alpes est mauvaise et neigeuse, il bifurque, sans plus hésiter, vers Genève, où il arrive par Bourg, Nantua et Ferney. Puis, après deux jours, il prend le bateau pour Lausanne et repart pour Bâle, qu’il déclare être la plus belle ville de la Suisse; ensuite, par Aarau, il arrive à Zurich, d’où, le lendemain, il prend la poste pour Constance et se rend à Lindau L II gagne alors Augsbourg, et, après une halte à Salzbourg, la patrie de Mozart, il fait son entrée à Vienne, le vingtième jour de son voyage, — Vienne, qui, dans son espoir, doit lui être un avant-goût de l’Orient...

S’il faut en croire les épîtres alertes qu’il adresse de cette ville à la Presse (44), et ce folâtre journal qu’il intitule les Amours de Vienne, l’existence qu’il y aurait menée, en ces quatre mois d’hiver, n’aurait eu rien de morose. Ce n’est point en vain, d’après lui, qu’il débute en invoquant les noms de Sterne et de Casanova ; et, bien qu’il se défende d’avoir les « nombreux mérites » de ce dernier, il fait preuve cependant d’une certaine activité sentimentale, passe assez allègrement de la blonde à la brune, cueille la Katty au théâtre de Leopoldstadt et la Whahby sur le Prater; puis, las des grisettes et des nymphes populaires, il se donjuanise et raffine de séductions près des belles dames de la

1. Lettre à son père, de Vienne, 19 nov. 1839. (Nouv. Revue internai 1er mai 1894.)

société viennoise. Sont-ce là façons d’amant qui cherche l’oubli? Est-ce le ton de celui qui porte au cœur la toujours saignante blessure de son amour perdu? Mais ce ne sont qu’apparences, et déjà se révèle la dualité psychique qui bientôt doit aboutir à l’épanchement du rêve dans la vie.

Malgré lui se reforme l’immuable image : il fait de la Ivatty cette esquisse, sous laquelle transparaît un portrait déjà vu, une figure aperçue ailleurs et si facile à reconnaître :

« Mon ami ! — c’est à Théophile qu’il s’adresse, — imagine que c’est une beauté de celles que nous avons tant de fois rêvées, la femme idéale des tableaux de l’école italienne, la Vénitienne de Gozzi, bionda e grassola, la voilà trouvée ! Je regrette de ne pas être assez fort en peinture pour t’en indiquer exactement tous les traits. Figure-toi une tête ravissante, blonde, blanche, une peau incroyable, à croire qu’on l’ait conservée sous des verres, les traits les plus nobles, le nez aquilin, le front haut, la bouche en cerise ; puis un col de pigeon gros et gras, arrêté par un collier de perles ; puis des épaules blanches et fermes où il y a de la force d’Hercule et de la faiblesseet ducharme de l’enfantde deux ans...»

Est-ce elle encore qu’il croit revoir, bien que cette fois devenue brune, en ce palais de Vienne, où il a pu se faire introduire, l’une de ces trois belles dames, qui causent, assises devant une grande cheminée de marbre, au milieu d’un cercle de ministres et de diplomates? L’une est française, l’autre anglaise, la dernière italienne. Toutes trois sont charmantes, et Gérard concentre, de tout son prestige de poète et de Français, les regards et l’attention de ces Grâces. Il sait se montrer digne de l’épreuve et se sent en possession de tous ses moyens. Un dîner de choix, des vins de France et de Hongrie ont allumé la flamme de son esprit et excité la verve de sa causerie.

« Il est bien mis, son linge est d’une finesse exquise, ses cheveux sont soyeux et frisés légèrement, il fait du paradoxe, ce qui est usé en France, mais à Vienne encore tout neuf ; il flamboie et pétille ; on le touche, il en sort du feu. Le voilà donc bien posé : il plaît prodigieusement aux dames et les hommes sont très charmés aussi... On se plaint qu’il parle peu, mais, quand il s’échauffe, il est très bien ! »

Dans cette silhouette qu’il trace, en badinant, de lui-

UN HIVER A VIENNE

même, il ne faut voir ombre de fatuité, n’est-ce pas? Le portrait n’est-il pas, au surplus, très fidèle? Il suffit de le rapprocher du croquis que nous a laissé de lui Philibert Audebrand :

« En 1840, nous dit celui-ci, Gérard conservait l’allure jeune et les manières chevaleresques, dont a fait parade la génération de 1830. Il portait la barbe en bouc, une barbe châtaine qui le faisait ressembler à un portrait peint par Van Dyck. Sa figure, légèrement émaciée, était animée d’un regard plein de feu et imprégnée d’un peu de malice. De taille moyenne, un peu frêle sans être maigre, il était mis, comme devait être, à cette époque, un écrivain déjà fêté par le succès, pas trop d’élégance, pas trop de négligence non plus. 1 »

Les plus nobles salons de Vienne lui sont ouverts. Recommandé par Lingay, secrétaire de M. Guizot, auquel Théophile l’a présenté, il reçoit de l’ambassadeur, M. de Sainte- Aulaire, l’accueil le plus empressé. Les bals, les spectacles, la musique se partagent ses soirées ; il lit des comédies, joue des proverbes avec l’ambassadeur et Mme de Sainte- Aulaire ; il rencontre journellement les princes Schwartzenberg, Esterhazy, Dietrichstein et le maréchal duc de Raguse ; M. de Metternich apparaît aussi quelquefois aux réceptions officielles... Mais un nouveau rêve a traversé la fièvre de cette vie mondaine. — C’est d’abord une autre Adrienne qu’il croit retrouver un soir sous les traits d’une blonde archiduchesse, une vision furtive que seuls nous font connaître une allusion rapide de l’obscure Pandora, puis un lambeau de pensée jeté parmi les notes informes de son carnet d’Orient2: «Pardonne-moi, dit-il dans Pandora , d’avoir surpris un regard de tes beaux yeux, auguste archiduchesse, dont j’aimais tant l’image, peinte sur une enseigne de magasin. Tu me rappelais Y aulre, rêve de mes jeunes amours... » Dans ses notes de voyage, cette phrase nous arrête encore: «A Vienne, ne l’ai-je pas revue dans une des filles de l’archiduc... » Celle-là, point n’est besoin de chercher à la mieux connaître ; elle doit rester lointaine à côté d’Adrienne, sur l’intangible Olympe, au domaine de l’inassouvi. Mais quelle est donc cette figure plus réelle,

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