‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 62 sur 229 · MARIE PLEYEL · texte numérisé non relu

MARIE PLEYEL

prononce votre nom que Mme Pleycl ne s’est plus occupée que de vous et que de moi par conséquent. On a déclaré de toutes parts que j’étais très heureux; princes, ambassadeurs et maréchaux de France (M. le duc de Raguse y était), tous ont compris qu’il s’agissait pour notre belle compatriote d’un souvenir bien supérieur à leurs hommages, et je vous jure que l’Allemagne, la Russie et l’Émigration se trouvaient fort humiliées dans ce moment-là. Ce matin, Mme Pleyel m’a parlé bien longtemps de vous et m’a dit tout ce qu’elle devait à votre amitié. Vous allez la revoir dans quelques jours ; elle a grand peur de Paris et compte sur vous avant tout. Je ne vous dirai pas combien elle a eu de succès à Saint-Pétersbourg et à Leipsick et combien elle en a ici ; les journaux vous ont transmis déjà toutes ces merveilles. »

La modestie et la discrétion de Gérard ne lui permettent pas d’exprimer autrement son ravissement, mais on sent que ce nom revient malgré lui sous sa plume. Dans les Amours de Vienne, c’est d’elle encore qu’il s’agit, lorsqu’il narre à demi son aventure avec une dame brune qui ressemble à la Grisi dans le premier acte de Don Juan (45). Il y a bien dans ce récit quelques contradictions avec la lettre à Jules Janin; mais il est manifeste que Gérard évite avec soin toute précision pouvant mettre son lecteur sur une piste indiscrète. Enfin, c’est bien la même histoire qu’il complète, d’un accent si douloureux, dans les premières pages d’ Aurélia, et, malgré le «joyeux carnaval dans une ville d’ Ilalie », c’est bien toujours l’inconnue de Vienne qu’il désigne dans « cette femme d’une grande renommée, qui le prit en amitié, et qui, habituée à plaire et à éblouir, l’entraîna sans peine dans le cercle de ses admirateurs... » Il y achève sa confidence et nous explique comment «cela a mal fini ». Dans la joie qu’il éprouve à se sentir un amour nouveau, il écrit à la dame ; mais la lettre est à peine partie qu’il voudrait la retenir et qu’il va rêver dans la solitude à ce qui lui semblait une profanation de ses souvenirs. Le soir, comme elle s’étonnait de cette ferveur soudaine, — car il avait franchi, en un jour, « tous les degrés des sentimens, que l’on peut concevoir avec apparence de sincérité, » — il en est réduit, «ne retrouvant plus le diapason de sa lettre, à lui confesser avec larmes qu’il s’est trompé lui-même en l’abusant ». Il semble pourtant qu’il l’ait, quelques jours, réellement aimée et qu’une illusion nouvelle

eût pu fleurir encore si, entre lui et cette peu cruelle magicienne, ne s’était brusquement interposé le spectre jaloux... Alors qu’il s’abandonne à ce leurre divin, il a retrouvé, pour célébrer les mérites de son idole éphémère, les mots vibrans dont il exaltait naguère les grâces deV autre... A défaut delà lettre où il lui avouait ses ardeurs, il nous a laissé un autre témoin de son rapide enthousiasme, une louange si enflammée qu’il émet lui-même cette crainte « que certains lecteurs ne puissent voir un amant dans l’admirateur... » C’est une notice restée manuscrite1 et que, sans doute, il n’a pas osé publier, encore qu’il s’y soit voilé d’un nouveau pseudonyme. Dans ce morceau de premier jet, qu’il intitule : Madame Camille Pleyel ; Silhouette d’arlisle, par Saphir, il loue tour à tour, sans plus de mesure, le talent de l’artiste et la beauté de la femme. — « Elle ne se borne point, — ditil, parlant de la virtuose, — à la technique de l’art, mais elle y mêle aussi quelque chose de doux, d’intime et de tendre... C’est le vol de la fantaisie et le murmure de la sensation... Les Grâces, ces étranges et capricieuses déesses, aiment à voltiger autour des traits aimables de cette artiste, à environner de charme sa physionomie toute romantique et espagnole.» Voyez enfin l’image somptueuse que fait jaillir son extase : « Deux yeux qui sont comme le crépuscule d’un soir de printemps dans l’Alhambra, un visage éclatant comme le pâle reflet de la lune, une voix qui semble l’accent passionné d’un andante, et un sourire qu’on dirait le rêve d’une poésie d’amour... »

Or tout cela s’efface à l’approche de la sirène et son désir se fond dès qu’il en sent l’objet à la portée de sa main... Sa recherche de l’amour restera donc à jamais insatisfaite, et, sous l’étreinte des plus belles formes humaines, il sentira fuir toujours l’idéale figure qu’il avait cru saisir. Le désespoir le plus cruel succède à ces décevantes tentatives. N’est-ce pas après ce douloureux aveu à Marie Pleyel qu’il faut placer sa promenade nocturne aux bords du Danube et la rencontre qu’il y fit de son ami Alexandre Weill (46)?

« Voyez, mon cher, lui aurait-il dit, combien ce lieu nous convie à sortir proprement de la vie. Le cœur vous en dit-il?... »

On pourrait croire à une lugubre boutade, si le spectre du

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