MARIE PLEYEL
suicide ne se dressait ailleurs encore dans son œuvre, plus nettement inquiétant et prophétique. En 1843, il publie, dans la Sylphide, l’une de ses Filles du Feu, Oclavie ou V Illusion : il y fait de la façon la plus émouvante le récit de sa première vision de la mort.
En cette nouvelle où il traite les dates avec la plus libre fantaisie, place au printemps de 1835 l’excursion qu’il fit en Italie en octobre 1834, anticipe de plus de dix ans son voyage en Orient, il cite une lettre à Jenny Colon, où il fait à l’aimée la confession pathétique d’un épisode de son séjour à Naples. Cette lettre, dont il place assez exactement la date trois ans après son séjour en Italie, donc vers l’automne de 1837, rappelle à son début le ton habituel des supplications du triste amant. Après avoir déclaré à Jenny que sa plus grande envie est de mourir pour elle, il fait de cette plainte le préambule de son récit :
« Mourir ! grand Dieu ! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme s’il n’y avait que la mort qui fût l’équivalent du bonheur que vous promettez? La mort ! ce mot ne répand cependant rien de sombre dans ma pensée. Elle m’apparaît couronnée de roses pâles, comme à la fin d’un festin ; j’ai rêvé quelquefois qu’elle m’attendait en souriant, au chevet d’une femme adorée, après le bonheur, après l’ivresse, et qu’elle me disait :
« — Allons, jeune homme ! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel. »
« Mais où donc cette image s’est-elle déjà offerte à moi?... »
Cette transition le conduit à son histoire : c’est à Naples, la nuit, près de la Villa Reale. En sortant du palais Gargallo, où il a discuté longtemps, en noble compagnie, sur la forme de la pierre d’Éleusis, Gérard a rencontré une jeune femme du peuple que son illusion lui fait accepter comme une incarnation de celle qui habite à toujours sa pensée. Il la suit chez elle, et, après avoir poussé très loin l’illusion, il s’y arrache et se met à errer par la ville déserte, l’esprit subitement traversé par l’idée de la mort. Aux lueurs du matin, il gravit le Pausilippe et le dénûment de son cœur lui fait apparaître pour la première
fois le spectre noir qui le guette, lui arrache cette plainte effarée :
« O dieux ! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais ce n’était autre chose que la pensée cruelle que je n’étais pas aimé. J’avais vu comme le fantôme du bonheur, j’avais usé de tous les dons de Dieu, j’étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu’il soit donné aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui existât pour moi, et qui ignorait jusqu’à mon existence. N’être pas aimé et n’avoir pas l’espoir de l’être jamais! C’est alors que je fus tenté d’aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. 11 n’y avait qu’un pas à faire : à l’endroit où j’étais, la montagne était coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure ; ce n’était plus qu’un moment à souffrir. Oh ! l’étourdissement de cette pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j’embrassai. Non, mon Dieu ! vous ne m’avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas vous outrager par ma mort; mais donnez-moi la force, donnez-moi le pouvoir, donnez-moi surtout la résolution, qui fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres à l’amour ! »
Cette pensée de la mort, que ni la douceur des matins, ni l’éveil souriant des divins paysages n’ont pu chasser, doit revenir, à intervalles presque réguliers, le solliciter de son vertige. C’est le même combat qui se livre, une dernière fois, vingt ans plus tard, par une nuit sinistre et glacée; mais alors la tempête cérébrale est maîtresse, et le rêveur désemparé ne cherche plus à se soustraire à la fascination de la mort libératrice.
De même qu’en l’aventure de Vienne, sa chimère lui fait négliger le possible bonheur qui s’offre à lui. Qu’elle était exquise pourtant, cette fine Anglaise, aperçue dans une avant-scène du théâtre de Naples, puis reconnue le lendemain sur le pont du paquebot, dans la traversée du golfe, entre Ischia et Nisida! Avec un malin dépit, elle imprimait dans l’écorce d’un citron ses dents d’ivoire. Et comme elle le regardait tendrement, tout en le menaçant, pour rire, de sa badine à tête d’or! Hélas! au lieu de lui parler d’amour, lorsqu’elle lui donne rendez-vous aux ruines de Portici, il ne songe qu’à l’ initier aux détails du culte d Isis