‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 64 sur 229 · LE SECOND FAUST · texte numérisé non relu

LE SECOND FAUST

et des cérémonies qu’il a lus dans Apulée : il lui fait jouer le personnage de la Déesse, se chargeant lui-même du rôle d’Osiris, et lui explique les divins mystères.

Mais il ne doit pas l’aimer : de même qu’à Jenny Colon et à Marie Pleyel, il ne peut que lui révéler l’infinie détresse de son cœur :

« Elle me vit si froid qu’elle m’en fit reproche. Alors je lui avouai que je ne me sentais plus digne d’elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait succédé à celte nuit fatale, où le fantôme du bonheur n’avait été que le reproche d’un parjure. »

Ainsi, — il n’en peut plus douter, — son cœur est mort aux amours de la terre, et c’est hors du monde matériel qu’il doit chercher la maîtresse de rêve, dont ces vaines réalisations n’ont pu guérir le regret. L’année 1840 et les travaux qui la remplissent ne peuvent que l’entretenir dans ces idées : je veux parler de la traduction partielle du Second Faust qu’il publia, cette année même, à la suite de sa troisième édition du premier. La curiosité des lettrés était alors vivement excitée par l’œuvre chaotique que le génie vieilli de Goethe avait mêlée de quelques fulgurantes lueurs. Une première traduction en était donnée par Henri Blaze de Bury, en 1839, et, dans son lumineux Essai sur Gœlhe et le Second Faust, cet érudit tentait, le premier, d’en expliquer les symboles. Gérard, lui, ne traduisit entièrement que la partie essentielle, cet acte d’Hélène que Goethe avait publié séparément dès 1827. Du surplus il ne conserve que les scènes principales, qu’il encadre dans un examen analytique, commentaire dont il supplée les scènes d’action épisodique.

Gérard a exploré avec délices le dédale de symboles qu’est le Second Faust ; mais il n’en extrait que ce qui correspond étroitement à l’hypnose mystique dont son esprit est imprégné. Pour bien s’en convaincre, il suffit de lire la préface, qu’il a placée en tête de sa troisième édition de Faust. Où Henri Blaze n’a vu qu’une fiction littéraire, — le transfert de l’éblouissante figure d’Hélène dans le manoir enchanté de Faust, symbolisant le Moyen âge, l’union de la beauté plastique, déifiée et chantée par les Grecs, avec la

beauté idéale née de la poésie du rêve, l’hymen de l’antiquité et du romantisme, — Gérard discerne, dans le système panthéistique de Gœthe, cette théorie, qui l’halluciné, de la survie spirituelle des êtres, et de leur retour possible à travers les ondes de l’éternité, identiques en leur essence et perceptibles peut-être, sous l’aspect sensible de ce qui fut leur forme terrestre l.

Pour séduire le docteur Faust, l’homme qui sait toute science et a vieilli hors l’atteinte des passions, l’Esprit de Ténèbres l’a, par un magique rajeunissement, soumis à l’épreuve de l’amour, de la passion qui conduit au désespoir. Le résultat serait atteint, si le salut de Marguerite et son apothéose dans l’orchestre angélique n’avaient arrêté Faust au seuil de l’abîme. Alors Méphistophélès, qui sent sa proie lui échapper, veut la ressaisir et la soumettre à de nouveaux prestiges. C’est maintenant hors du tangible et du fini, hors de l’actuel et hors du temps que Faust doit être conduit : après avoir scruté l’infini présent, il va sonder l’infini du passé. Car tout n’est pas anéanti dans le gouffre fermé des choses révolues ; au-dessus de la matière muable, persistent les esprits d’élite; et les ombres de choix flottent en des régions excentriques, autour du monde matériel. « Là ces fantômes accomplissent encore ou rêvent d’accomplir les actions qui furent éclairées jadis par le soleil de la vie, et dans lesquelles elles ont prouvé l’individualité de leur âme immortelle. Il serait consolant de penser, en effet, que rien ne meurt de ce qui a frappé l’intelligence, et que l’éternité conserve dans son sein une sorte d’histoire universelle, visible par les yeux de l’âme, synchronisme spirituel qui nous ferait participer un jour à la science de celui qui voit d’un seul coup d’œil tout l’avenir et tout le passé. »

En ce concept de la pérennité des esprits supérieurs, interviennent et se mêlent les monades de Leibniz et les visions magnétiques de Swedenborg. Ce qui survit de l’être pensant, cette part immatérielle qui garde son individualité consciente à travers l’immensité des univers, doit rester perceptible aux regards des autres âmes, et de celles mêmes qui rie se dégagent des liens terrestres que pour un instant, par le rêve, par le magnétisme ou par la contemplation ascétique.

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