LE SECOND FAUST
On doit alors se demander s’il ne serait pas possible d’attirer de nouveau ces âmes dans le domaine de la matière créée, où elles ont donné des preuves de leur force el cle leur amour..., s’il ne serait pas possible enfin de condenser dans leur moule immatériel quelques élémens de pure malière qui lui fassent reprendre une exislence visible plus ou moins longue, se réunissant et s’éclairant tout à coup comme les atomes légers qui flottent dans un rayon de soleil . Et Gérard voit ainsi se raviver les purs contours de ces ombres, protégées contre le néant par la puissance du souvenir.
« ...Hélène et Paris, les ombres que cherche Faust, sont quelque part errant dans le spectre immense que leur siècle a laissé dans l’espace ; elles marchent sous les portiques splendides et sous les ombrages frais qu’elles rêvent encore et se meuvent gravement, en ruminant leur vie passée... »
C’est ainsi que Faust les rencontre, et, par l 'aspiration immense de son âme à demi dégagée de la terre, il parvient à les cdlirer hors de leur cercle d’existence et à les amener dans le sien. Maintenant « fait-il partager aux spectateurs son intuilion merveilleuse, ou parvient-il à appeler dans le rayon de ces âmes quelques élémens de matière qui les rendent percepliblesl ... »
Goethe s’est-il posé ces questions? A-t-il songé à autre chose qu’à une fiction nécessaire à la présentation de son merveilleux épisode? On pourrait se le demander, si la descente de Faust chez les Mères ne précisait, de la part de Goethe, un concept mystique dont il trouve l’idée dans Pythagore et le mythe dans Diodore de Sicile. Les Mères, gardiennes des formes originaires, génératrices de tous les êtres passés ou futurs, ont pour signe un trépied ardent, s’assimilent ainsi à l’oracle de Delphes et aux Nombres de Pythagore : seules elles ont pu restituer au monde visible les formes d’Hélène et de Pâris.
Devant ces deux figures, « types perdus de l’antique beauté », Faust va subitement s’éprendre d’Hélène et devenir jaloux de Paris et de Ménélas, jaloux du passé, qu’on ne peut pas plus anéantir moralement qu’on ne peut supprimer physiquement la matière.
«Voilà donc, conclut-il, un amour d’intelligence, un
amour de rêve cl de folie, qui succède dans son cœur à l’amour tout naïf et tout humain de Marguerite. »
Ce n’est plus Faust, ni Goethe qui parlent : c’est Gérard qui, en cette exégèse effarante, adapte à sa hantise les symboles de la mystique tragédie. En nous montrant ces âmes que protège la force du Souvenir, devenues perceptibles aux autres âmes, à la faveur du rêve ou du magnétisme, n’obéit-il pas à sa pensée secrète, à son désir de revoir la forme divine qu’il poursuit et dispute au néant de tout l’effort de sa haletante aspiration?
Ces idées l’enserrent de plus en plus de leur cercle fatal. Car, sous la trompeuse gaieté et les dehors folâtres de cet hiver à Vienne, évolue et se dissimule à peine la progression redoutable de sa psychose. Ses autres travaux, ses projets littéraires en accusent le reflet : médite-t-il une œuvre théâtrale, il resonge au Magnétiseur d’Hoffmann, traduit naguère par Henry Egmont. Le héros de ce conte, disciple de Mesmer, et plus encore de Swedenborg, se sert du magnétisme pour séduire l’objet de son amour et en écarter un rival ; mais le système de cet adepte, bien qu’admettant, d’après Mesmer, le concours apparent d’un agent physique et d’influences mécaniques, se rattache davantage à l’action sprituelle de la Foi et de la Volonté, préconisée par Swedenborg, et confine à la théurgie antique des Pythagoriciens. Nulle part, mieux qu’en ce récit, n’apparaît, encore que teintée d’un scepticisme de surface, l’empreinte qu’ Hoffmann a conservée de ces mystiques spéculations ; et l’on conçoit l’attrait morbide qu’y dut rencontrer la passion de Gérard pour l’occulte et le surnaturel. Une lettre écrite de Vienne au marquis de Saint-Georges, directeur de F Opéra-Comique, trahit, malgré le ton léger, la hantise dont il est obsédé :
« ... Je ne sais si vous vous serez occupé de notre sujet si négligé, si traîné, si refait du magnétiseur ; mais il faut bien qu’il ait la vie dure, puisque nous y revenons toujours. La dernière fois que nous en avons parlé, vous m’aviez tellement démoli mon pauvre scénario que j’avais compris fort bien que vous aviez raison... Il m’est arrivé de rencontrer ici, à l’ambassade et dans la société, un consul de Prusse qui est magnétiseur et produit un grand effet sur les dames : cela m’a remis la chose en tête... 1 »