Monselet, Portraits après décès, p
3. Lettre à Saint-Georges, de Vienne, 25 février 1840. (L’ Amateur d’autographes, 10 mars 1806.)
soires de la tenue mondaine, « cravates blanches, souliers pour les soirées, des gants toujours et une foule de petits effets ». Mais le compte rigoureux qu’il établit de ses dépenses, l’actif décroissant, dont il refait le bilan à chaque étape, lui révèlent que bientôt il n’aura plus d’argent; et, pour s’en procurer, il n’hésite pas à recourir à un moyen désespéré : en demander à son père !... Oh ! la lettre touchante, persuasive, qu’il lui écrit de Vienne, à la fin de novembre 1839, les argumens habilement présentés qu’il met en œuvre pour justifier une aussi exceptionnelle requête, la peinture qu’il y fait des aspérités de l’ingrate carrière des lettres ! Rien de tout cela ne saurait fléchir le Dr Labrunie. Gérard a beau insinuer, oh ! avec quelles délicates précautions, que les 25 louis demandés seront le premier secours alloué depuis quatre ans, malgré tant de pénibles heures traversées ; qu’autrefois il recevait de son père 400 francs par an, « relativement à la dot de sa mère, et que îmlurellemenl le docteur s'élail épargné celte dépense , alors qu'il lui fallait économiser...1 »
Cette demande d’argent exaspère le pingre, qui, non content de refuser, accompagne ce refus des plus âcres récriminations, accusant les amis de son fils d’avoir entraîné celui-ci à sa ruine... Cette fois l’angélique patience de Gérard n’y tient plus : Qu’on lui reproche aussi durement ses malheurs, il se borne à gémir sur « les pauvres causes auxquelles peut tenir la désaffection des êtres aimés » ; mais qu’on accuse ses amis, c’est vraiment trop d’injustice... Aucun ne l’a encouragé dans sa ruineuse entreprise, mais tous lui ont tendu la main dans l’infortune : à Théophile, il doit sa collaboration aux feuilletons de la Presse, avec 250 francs par mois pendant deux ans ; Alphonse Karr lui a fait gagner 400 francs par mois au Figaro, qu’il dirigeait; Victor Hugo l’a placé dans deux journaux, a sollicité les ministres en sa faveur ; Alexandre Dumas lui a fait gagner 6000 francs avec Piquillo, 1200 avec /’ Alchimiste !... It se défend enfin contre les insinuations du docteur à 1 égard de ses longs séjours à l’étranger et des causes suspectes qui le tiennent éloigné de Paris. « Mon existence est si publique, dit-il, que tu devrais savoir à quoi t’en tenir, et songer qu’on
1. Lettre à son père, publ. par L. de Bare. ( Nouv . Revue internai., 15 juin 1894.)
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n’a nul besoin d’aller au bout de l’Europe, pour échapper aux dangers que tu supposes. 1 »
Mais le tendre fds revient bien vite à son affectueuse soumission : il parle à « son cher papa » comme un adolescent à la mère la plus aimée ; il le met au courant de tout ce qui lui arrive d’heureux, et lui, qui se vante si peu, n’omet aucun de ses succès ou de ses espoirs, tant il s’efforce de se faire aimer, d’attendrir cette âpre enveloppe. Il a d’exquises formules de tendresse : « Adieu, reçois mes vœux, écrit-il, partage un peu mes espérances et aime-moi toujours. » Est-il éloigné par le voyage, il exprime ainsi son chagrin de l’absence : « Ce qui m’a été triste et me l’est chaque jour davantage, c’est d’être si longtemps séparé de toi ; tu es mon seul parent, et peut-être mon seul ami véritable, et la patrie ne m’offre guère de regrets que par là. » Plus tard, quand sa vie s’assombrira et qu’il sentira la mort voisine, démettra cette crainte de n’être pas assez connu de ce père, de ne pas lui avoir fait sentir assez de tendresse.
Il lui faut maintenant songer au retour : « Car, dit-il, les quatre mois que devait durer sa mission sont expirés, et l’éventualité d’une continuation vers les frontières de Turquie ne s’est pas produite. » La réalité de cette mission , à laquelle Gérard fait maintes allusions, a fait naître quelques doutes. Dans la lettre qu’il écrit à son père, à la fin de novembre 1839, il explique qu’il a reçu 600 francs en partant et que la fin du mois doit lui en apporter autant, visant ainsi, semble-t-il, l’indemnité officielle qui lui est allouée. A son père encore, dans une autre lettre du 2 décembre, il dit avoir écrit à Lingay, secrétaire de M. Guizot, pour lui demander d’être envoyé à Constantinople, où les affaires sont alors d’un grand intérêt. « C’est Théophile, ajoute-t-il, dans sa lettre du 30 janvier, qui m’a fait connaître M. Lingay, auquel je dois ma mission. Je regretterai beaucoup ce séjour et je dois être à Paris dans quatre ou cinq semaines... Si alors le ministère ne change pas, je repartirai pour l’Allemagne du Nord ou pour la Bavière. Car, la question d’Orient étant près de se terminer, je ne crois pas qu’on me continue ma mission vers les frontières de Turquie... «Enfin, le 17 mars 1840, il écrit à son oncle : “ L’année dernière, j’ai été envoyé en Allemagne par le 1. Lettre à son père, de Vienne, 30 janv. 1840, déjà citée.
ministre de 1 Intérieur, chargé d’une mission. » Ses amis eux-mêmes n en doutent point. Alphonse Karr, non peutêtre sans y mêler quelque fantaisie d’humoriste, parle d’une étude sur la question des sels, qui aurait donné lieu à d 'intéressais rapports de la part de Gérard. Tout cela serait clair, si celui-ci n’y apportait lui-même quelque contradiction, par une lettre publiée dans le Corsaire du 31 octobre 1850. G était une réponse à un certain J. Legros, rédacteur à ce journal, qui, — dans un article de la veille, intitulé : Encore un fantaisiste qui tourne au rouge, — avait, de la manière la plus inattendue, accusé Gérard de s’être fait donner, au moyen d’un loyalisme approprié, des missions pour l’Allemagne et pour l’Égvpte. Lui, qui, sur le terrain des opinions, s’en était tenu au vague libéralisme des Élégies Nationales, se défendit à bon droit d’avoir jamais fait de politique (47). Et il ajoutait : « Je n’ai jamais eu de mission, ni pour l’Allemagne, ni pour l’Orient. J’ai seulement touché une indemnité due pour la suppression d’une pièce. »
Or telle est bien la vérité, et l’on comprend mieux le sens de cette distinction, si l’on se reporte à certain passage (lettre V) des Faux Saulniers. Rappelant le retard préjudiciable apporté à la représentation de Léo Burkarl par les hésitations de Montalivet, et l’indemnité qui en avait été la réparation : « Je fis valoir mes droits, dit-il; mais je ne voulus pas que l’argent de l’État fût même dépensé sans compensation. Je promis 600 francs de copie pour 600 francs qu’on me rendait. J’ai envoyé des articles sur des questions de commerce et de contrefaçon pour le double de ce que j’ai pu recevoir. » Ou’ailleurs, parlant aux siens de sa mission de Vienne, il n’alïecte pas le même souci des termes, peut-on s’en étonner ou lui en faire grief? Si, à son père et à ses proches, il se plaît à répéter le mot de « mission », c’est qu’il sent bien que cette consécration de sa compétence lui vaudra plus dans l’estime paternelle qu’un succès littéraire; c’est qu’enfin, peut-être, il ne lui déplaît pas de justifier ainsi les longs Séjours à l’étranger qu’on lui a reprochés si âprement.
Au lieu de repartir pour l’Allemagne du Nord ou la Bavière, il se dirige vers Strasbourg, en traversant le Wurtemberg. D’Ettingen, il écrit à Alphonse Karr, au
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commencement de mars 1840, et lui signale les embarras du retour (47'). Il a hâte de revoir Paris, « car à Vienne, dit-il, on est comme dans un four ; on ne fait rien, on est bouché ; ville charmante d’ailleurs et qui se sauve par les femmes, en nous perdant». Pour ménager ses derniers kreutzers, il a décidé de gagner Strasbourg à pied, mais il constate que cela lui revient plus cher que par les voitures. C’est, au surplus, une idée qu’il voulait satisfaire à tout prix, mais il recommande de n’en pas parler, « pour ne pas nuire à sa considération actuelle 1 ».
Ayant secoué la torpeur amollissante de Vienne, il se sent assez guilleret, trouve « que le vin de Wurtemberg n’est pas mauvais et n’est pas cher ». Il gagne ainsi Karlsruhe d’où il écrit à Dumas, alors à Francfort; puis il séjourne un peu à Bade et arrive à Strasbourg le 15 mars. De là, complètement dénué, il lance un pressant appel à Delaunay, directeur de l’ Artiste, pour réclamer le prix de ses articles intitulés : Un hiver à Vienne.
Enfin il rentre à Paris, où il reste quelques mois sédentaire ; et lorsqu’en mai, Gautier fait un voyage en Espagne, Gérard le remplace au feuilleton de la Presse : il y publie, les 26, 27 et 30 juillet, des impressions de son voyage en Allemagne. De juillet à septembre, il correspond, entre temps, avec la baronne de Bruchez, connue sous le pseudonyme de Marie de l’Epinay, qui lui a commandé un scénario 2.
Il s’occupe encore de la publication de sa traduction partielle du Second Faust, qu’il édite chez Gosselin à la suite du Premier, en y joignant son choix de chefs-d’œuvre des poètes allemands, déjà publié en 1830. L’emploi du titre, les deux Faust, provoque, de la part de Charpentier, éditeur de la traduction de Blaze, une réclamation contre laquelle Gérard proteste avec vigueur. Il s’indigne des procédés de cet éditeur, qu’il accuse d’avoir payé des réclames dans les journaux pour discréditer son œuvre : Charpentier avait annoncé, en effet, que l’édition de Gérard ne contenait que trois scènes du Second Faust, alors qu’elle comprenait toute la seconde partie, publiée du vivant de l’auteur en 1828 3.