‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 68 sur 229 · Alphonse Karr, le Livre de bord, t. III · texte numérisé non relu

Alphonse Karr, le Livre de bord, t. III

2. Lettres à Marie de l’Épinay, 28 juill., 14 août et 14 sept. 1840. (Correspondance, publ. par J. Marsan, 1. XXIV, XXV et XXVI.)

3. Lettre au Journal de la Librairie, pub. dans ce journal, le 18 juill. 1840.

GÉIUtlD DE KEHVAL.

L’automne approchant, le nomade sent revenir le besoin d’errer : seule, la nécessité de suppléer Théo, qui s’attarde en voyage, le retient à Paris. Le voilà donc qui repart pour la Belgique, et, par Lille, Courtrai, Bruxelles et Malines, arrive à Anvers. De là, il écrit à son père, le 22 octobre, pour lui dire sa joie de revoir, sous le soleil d’automne, les étonnantes villes flamandes, de retrouver le musée de Rubens et la cathédrale 1.

Mais ce n’est ni Anvers, ni Rotterdam, ni les rêveuses cités du Nord qui ont déterminé cette nouvelle migration. Comme les amans mal guéris, dont l’exil n’a fait qu’aviver la plaie, et qui, désespérant de l’oubli, reviennent se placer en face de leur tourment, Gérard est parti pour Bruxelles avec le dessein de revoir l’inoubliable aimée. Il a appris que Jenny devait y donner quelques représentations d ePiquillo', son sens mystique y a-t-il deviné une intention de la diva, un souvenir ou un pardon?... Vainement est-il prévenu, à l’arrivée, que la plupart des acteurs sont indisposés et que les représentations sont ajournées : il attendra. Car c’est évidemment pour tuer le temps et pour occuper ses loisirs imprévus qu’il poursuit vers le Nord, qu’il reprend la traduction de Heine, qu’il revient à Bruxelles et y prépare un travail sur la contrefaçon littéraire.

Son inquiétude le conduit à Gand, puis à Liège et à Spa, le ramène à Bruxelles, aussitôt qu’il apprend que vont commencer les répétitions. Est-ce encore le hasard qui amène en cette ville la belle inconnue de Vienne, à l’heure même où l’on va répéter Piquillo, la met en relations avec la cantatrice, et lui fait ménager une rencontre des amans? Ce qui est certain, c’est que Gérard va se trouver, un soir, face à face avec Aurélia, que celle-ci va lui apparaître, indulgente et la main tendue, lui sourire de ses yeux terrestres... Or ce qu’il y a de plus tragique dans la douleur de l’amant, ce qui est plus navrant que la rupture et plus funèbre que l’adieu, c’est, après l’abandon et l’absence meurtrière, la rencontre de celle qu’il aime encore et qui ne l’aime plus.

Longtemps après, il rendra compte, dans Aurélia, — avec quel accent douloureux ! — de cette suprême entrevue :

1. Lettre il son père, d’Anvers, 22 oct. 1840. ( Nouv . Revue internat., 15 juin 1894.)

UN HIVER A VIENNE

« Plus tard je la rencontrai (l’inconnue des Amours de Vienne) dans une autre ville où se trouvait la dame que j’aimais toujours sans espoir. Un hasard les lit connaître l’une à l’autre, et la première eut occasion sans doute d’attendrir à mon égard celle qui m’avait exilé de son cœur. De sorte qu’un jour, me trouvant dans une soirée dont elle faisait partie, je la vis venir à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J’y crus voir le pardon du passé ; l’accent divin de la pitié donnait aux simples paroles qu’elle m’adressa une valeur inexprimable, comme si quelque chose de la religion se mêlait aux douceurs d’un amour jusque là profane et lui imprimait le caractère de l’éternité ! »

Ce ton de visionnaire, la demi-conscience qui préside à ces mémoires du rêve, pourrait laisser un doute sur la réalité de cette entrevue. Mais le doute s’atténue, lorsqu’on se reporte aux sommaires notes consignées au carnet du voyage en Orient, disparaît même complètement à la lecture de cette lettre à Hippolyte Lucas :

« Mon cher ami, je suis en ce moment à Bruxelles, fort agréablement et au milieu des sociétés les plus charmantes. On vient de représenter Piquillo et je n’ai pas besoin de vous dire que j’en ai profité pour revoir une charmante dame que vous connaissez. Je vous écrirai encore dans quelques jours et je vous demanderai quelque autre service semblable pour elle. Je vous préviens, adieu, mon cher ami.1»

Combien ce ton familier diffère du lyrisme douloureux dont s’enveloppe le récit d 'Aurélia ! On y sent percer une joie qui voudrait s’épancher, peut-être une allusion à des confidences antérieures. Mais le discret écrivain, à qui cette lettre est adressée, et qui nous a laissé de Gérard un portrait dont maints détails sont à retenir, a gardé, lui aussi, sur ce point délicat, une entière réserve (48).

La réalité de la rencontre de Bruxelles et la présence dans cette ville de Mme Pleyel se trouvent enfin confirmées par une lettre au D1' Labrunie du 23 décembre 1840 :

« Mon cher papa, je t’avais écrit que je reviendrais au commencement de ce mois, mais l’approche de la représentation

1. Lettre publiée par M. Léo Lucas, à la suite de Portraits et Soauenirs. par Hippolyte Lucas.

de Piquillo m’a fait revenir à Bruxelles, où je me suis arrêté pour quelques jours. La représentation vient d’avoir lieu et j’ai pu, en faisant aux répétitions quelques coupures, rendre la pièce plus sûre du succès. Je t’envoie quelques notes des journaux belges, le Courrier ■ et l’Observaleur, qui te montreront que cette représentation n’a pas été inutile à ma renommée. J’ai également retrouvé ici l’édition belge de Léo Burkarl ; de sorte que je me suis trouvé tout de suite parfaitement recommandé partout. Je ne sais si je t’ai écrit déjà que j’avais rencontré à Bruxelles Mme Pleyel, qui faisait les délices de nos belles soirées à l’ambassade de Vienne, et qui est née dans ce pays-ci. Son père, M. Mocke, romancier célèbre et directeur du musée de Gand, est un fort aimable homme et très instruit sur tous les détails dont j’ai besoin. J’ai fait aussi, chez Mme Pleyel, la connaissance de M. Lebeau, médecin, frère du ministre des Affaires étrangères. Presque tous les journalistes sont aussi devenus mes connaissances et amis. M. Treillet-Nathan m’a présenté aussi dans plusieurs sociétés nouvelles. J’ai fait connaissance chez lui de M. de Looser, médecin du roi, et de M. Ollife, professeur à l’Université, qui nous a donné hier une très brillante soirée. Dimanche dernier, le directeur du théâtre a donné un grand dîner à la suite de notre succès. Toutes ces politesses m’ont rendu le séjour de cette capitale fort agréable, d’autant que là, comme par toute l’Europe, les Français sont beaucoup mieux traités et choyés qu’ils ne le sont à Paris. La vie n’est pas chère et j’ai envoyé mes feuilletons tout aussi aisément qu’ailleurs. Il y en a un sur Anvers, un sur Liège, et un sur Bruxelles. J’écris le second en ce moment, ainsi qu’un article qui m’a été demandé par le Fanal. Je regrette que la saison soit si défavorable, sans quoi je retournerais à Gand et à Bruges pour en parler à leur tour, mais j’avouerai que je me trouve bien mieux ici que dans ces villes, où ce seraient encore de nouvelles connaissances, et je n’arrêterai qu’un instant à Gand, en repassant. Dans le fait, je trouve des sujets de feuilletons dans toutes ces villes et je compléterai ainsi mon ouvrage de voyage qui ne fournit pas encore un volume assez vaste pour être publié.

« Je ne reviendrai donc à Paris que dans le courant de janvier. Je me suis décidé à faire ici mon travail sur la contrefaçon des livres que je présenterai tout fait au Ministère, quitte à le compléter à Paris par de nouveaux renseignemens pris en arrivant. Si cela leur convient, je pourrai être envoyé de nouveau ici à la fin de l’hiver, mais cette fois, avec une mission spéciale, ce qui rendra mon voyage plus intéressant que ma simple tournée de feuilletoniste.

« Je pense que cette lettre t’arrivera le jour de ta fête et je désire

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Mme MARIE PLEYEL Lithographie d’après Alophc,

UN HIVER A VIENNE 165

que tu te réjouisses de la petite gloire dont vient de jouir un de mes ouvrages... 1 »

L’allégresse que trahit cette lettre paraît exclure, non moins que la confidence à Hippolyte Lucas, l’impression funèbre qu’il dit plus tard avoir gardée de cette entrevue : mais après quels deuils et de quelle âme gémissante n’évoque-t-il pas, dans Aurélia, les images de ce passé! Cependant cette rencontre devait avoir les plus funestes conséquences. Il avait paru, sans doute, à Marie Pleyel, que c’était gracieusement reconnaître l’hommage rendu naguère par le poète à sa beauté que d’adoucir pour lui sa mie irritée... Elle ne supposait pas qu’avec Gérard, il n’en devait pas aller selon le cours habituel des sentimens humains ; elle ne pouvait pas deviner que l’intense émotion, ressentie de cette rencontre, allait précipiter la crise mentale dont l’excitation des mois de Vienne avait accusé l’imminence.

Une échéance rigoureuse le força d’avancer son retour : il s’agissait d’une dette légère, mais on sait que Gérard ne traita jamais négligemment ces sortes d’obligations (49). Il revint à Paris le 1er janvier 1841... Sut-il alors que venait de mourir à Londres, le 15 décembre 1840, celle qui peutêtre avait été l’une des visions de sa jeunesse, la belle amazone des chasses de Gondé, la fée lumineuse des clairs de lune du Valois? Bornons-nous à signaler cette coïncidence, sans vouloir pénétrer davantage le mystère fermé de cette énigme.

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