LES LIMBES; LA MORT D’AURÉLIA
evenu à Paris, Gérard est tout à l’extase dont l’a
ravi la rencontre d’Aurélia, tout à l’impatience
d’aller retrouver à Bruxelles « ses deux amies ». L’émoi profond qui a ébranlé son esprit, le souci des affaires dont il est tourmenté, produisent en lui une sorte d’étourdissement, : un soir, vers minuit, ses yeux s’arrêtèrent sur le numéro d’une maison qu’éclairait un réverbère ; il se trouva que ce nombre était celui de son âge... Alors se dressa devant lui un livide fantôme aux yeux caves, en lequel il crut reconnaître Aurélia... « C’est sa mort ou la mienne qui m’est annoncée », pensa-t-il.
La désagrégation mentale commençait. Après la préparation des grands bois et des solitudes, après l’évolution de l’idée fixe qui, éclose dans l’adolescence, s’est installée dans son esprit, sous l’aspect de la plus céleste, mais aussi de la plus inquiétante des illusions, éclatait le drame mental dont il allait imposer l’épilogue sinistre à son histoire de doux poète. A quelle heure précise doit-on faire remonter les premiers phénomènes visibles et les signes avantcoureurs de cette maladie? Qui donc pourrait le dire? Et qui, à cette époque singulière, aurait pu donner l’alarme? Sans doute il convient peu de s’arrêter à des fantaisies d’écolier, telles que cette robinsonnade dans l’île de Louviers, où l’élève de Charlemagne se construisit une hutte et vécut quelques jours solitaire, au milieu des chantiers et des piles de bois. Les autres bizarreries de Gérard.
ses vagabondages de nomade, certaines excentricités qu’un œil attentif eût peut-être observées avec inquiétude, n’étaient pas pour étonner ses frères de romantisme. Pour ses truculens amis, les Gautier, les Nanteuil, les Camille Rogier, si ingénieux à mystifier le philistin, qu’était-ce que la promenade du homard, tenu en laisse au bout d’un ruban, sous les galeries du Palais-Royal? que l’entretien du lit somptueux destiné à Jenny Colon ou à la reine de Saba? Par ce temps de surenchère excentrique, de telles façons n’étaient pour tous que gestes voulus ou attitudes d’école ; et nul n’eût soupçonné que, pour Gérard, c’étaient les actes consécutifs de l’idée fixe qui préludait à sa folie. Un jour cependant le doute ne fut plus permis : les gestes extérieurs trahirent, avec une effroyable évidence, la rupture de l’équilibre mental inaperçue jusque là. En place de la fantaisie au vol de sylphide, le spectre hideux de la folie agita ses ailes de chauve-souris...
De symptômes physiologiques précurseurs, il serait imprudent d’en vouloir noter : sa santé générale était excellente, si l’on excepte certains accès de fièvre, comme il s’en produisit, à son retour de Belgique, ou ces lourdeurs de tête, dont il se plaignit, à différentes époques, et qui peutêtre n’étaient que résultat de surmenage cérébral. Si, de plus, nous rappelons qu’une saine ascendance exclut toute idée d’atavisme suspect ; si l’on constate enfin, dans l’enchaînement des influences psychiques, une progression dont le mal mental apparaît comme le logique aboutissement, il en faut bien déduire, autant que le permet un tel domaine, que les origines et les causes de cette maladie furent toutes mystiques. Les semences recueillies de son enfance de Mortefontaine ont, en effet, achevé leur secrète éclosion : quelques années, elles se manifestent dans l’idéalisme amoureux de sa jeunesse, objectivé par la rencontre d’Aurélia. La perte de celle-ci, que l’amant considère comme réelle, dès avant la mort de la cantatrice, a laissé dans son cœur un abîme béant : l’apparence tangible, qui le maintenait au contact des réalités, s’efface devant un fantôme interne dont l’entretien décuple ses ardeurs mystiques. Pour mieux communier avec cette ombre, il fait de son esprit l’occulte sanctuaire où toutes les croyances vont se mêler. De la confusion babélique des mythes et des théogonies, il extrait
ce qui satisfait le mieux son espérance de revoir spirituel... Alors, des poussières de la plus vieille humanité, des cryptes de la préhistoire asiatique, des arcanes de la Perse et de la Chaldée, une lueur identique, grandissante, s’est levée, éclaire pour lui les destins d’outre-tombe, le conduit, des autels des Yédas et du Livre des Morts, aux pénombres du temple d’Osiris, le fait parvenir enfin, à travers le dédale ésotérique, jusqu’au dogme pythagoricien de la transfusion des âmes. Il s’identifie avec les sublimes Initiés, relie son destin à la légende d’Orphée ; comme l’hiérophante mélodieux de la Thrace, il va poursuivre Eurydice à jamais perdue, descendre dans l’Érèbe et l’appeler aux livides rivages ; puis, par la magie et l’ascétisme, il voudra s’évader de la terre vers la pure demeure des Ames, où son aspiration puissante pourra ramener le spectre visible de l’aimée... Mais à explorer ces abîmes de la pensée, il s’est égaré à la lisière de la région des vertiges, il a touché la zone des délires.
Le mal mental ne sort toutefois avec évidence des mystères de son esprit que vers février 1841. Il étonne d’abord ses amis par l’exaltation de ses discours ; puis l’égarement se traduit par des actes : un soir, qu’en une crise extatique, il veut s’élancer vers une étoile élue qui le guide vers l’Orient, il a dépouillé ses vêtemcns, puis s’est mis à entonner un hymne dont le souvenir lui revient de quelque autre existence. Une ronde le surprit, s’assura de sa personne et le conduisit au poste, où il fut placé sous bonne garde : c’est ce que lui-même raconte dans la première partie d ’ Aurélia, Edmond Texier place ce premier accès dans une maison de la rue Miromesnil, où Gérard aurait brisé des glaces et des chaises, puis aurait été transféré dans une maison de la rue Saint-Antoine 1. Cela est presque exact, et l’on sait maintenant qu’avant d’être conduit chez le Dr Esprit Blanche, il subit un premier traitement au numéro 6 de la rue Picpus, dans une maison de santé tenue par une dame veuve Morel (50) — ou Saint-Marcel — ou encore Sainte-Colombe, selon les variantes que nous fournit sa mémoire mal assurée.
Un fragment du manuscrit d 'Aurélia2, supprimé à l’impression, relate ainsi cette première phase de la crise :
« ...La voiture se remit en marche et nous nous trouvâmes à Picpus,