‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 71 sur 229 · Jules Marsan, Correspondance, 1. XXXIII · texte numérisé non relu

Jules Marsan, Correspondance, 1. XXXIII

j’ai ce qu’il me faut pour rester et pour sortir. Il importerait désormais que je ne perdisse pas un moment et il faudra que tu viennes constater le jour prochain où je pourrai sortir, afin que je ne risque pas de compromettre la belle position qui m’est accordée. Sans quitter le séjour de la maison jusqu’à mon complet rétablissement, je pourrai toujours faire les visites indispensables. Le ministre ignore même que j’ai été gravement malade, ce qui l’aurait pu décider de confier mon travail à un autre. Il faut que, dans huit jours au plus, je puisse reprendre mes occupations, écrire ou dicter tout au moins. Malheureusement, au milieu de tant de personnes qui me sont favorables, tu parais être le seul (je le dis à toi seul), qui ait conservé des préventions contre ma conduite et mon avenir. Sans apprécier ici cette opinion, je te prie, dans mon intérêt, de la cacher au moins aux gens que tu pourrais voir, puisque toutes précautions ont été prises pour qu’on eût bonne idée de moi sur tous les points. J’ignore jusqu’à quel point mon peu de goût pour la profession de docteur a pu me mal placer dans ton esprit, mais je crois le mal (si c’en est un) irréparable désormais, et nous avons dit bien des fois là-dessus des paroles qui semblaient devoir être les dernières. Je conçois le chagrin que tu as pu en éprouver, il y a une douzaine d’années, mais tous les chagrins s’usent à la longue et j’ai été surpris pendant ma maladie (car j’ai toujours eu toute connaissance, même quand je ne pouvais pas parler) de t’entendre faire part de ces détails à des personnes qui n’avaient nul besoin de les connaître. Ce n’est point là un avis que je me permets de te donner, c’est une exposition loyale de ma situation nouvelle, qui, du reste, a commencé depuis deux ou trois années. Comme je sais que tu serais obligé de te gêner pour me donner quelque nouvelle aide d’argent, je te répète qu’il est inutile de me faire faire des habits. J’ai dit ce qu’il me fallait et ils sont commandés. Je te prierai même, lorsque j’aurai pu sortir, de reprendre la somme que tu m’as donnée pour mon séjour dans la maison de Mme Saint-Marcel. Je t’en suis grandement obligé et, si je n’avais pas été pris au dépourvu par le mal, on n’aurait pas eu besoin de te tourmenter de cela, puisque, Dieu merci, je crois depuis quelques années suffire pleinement à mes besoins par mon travail. Reçois donc et mes remerciemens sincères et l’espérance qu’à moins d’un coup inattendu, je n’aurai jamais besoin de déranger tes habitudes. On m’a mis dans une fort jolie chambre, je descends au salon et je lis les journaux. M. Lingay, le secrétaire du président du Conseil, a bien voulu me rendre visite avant-hier et m’assurer de la continuation de ses bontés. Je te prie à ce sujet d’être fort prudent sur ce que tu diras sur notre famille et sur nos parens. Des détails ont dû t’être demandés sur ta carrière militaire et, M. Lingay m’en ayant parlé

aussi, il ne serait pas impossible que le maréchal Soult fît quelque chose en ta faveur, ou te fît restituer quelque position que tu aurais regrettée. Je te dis cela comme une espérance fort vague, mais qui n’a rien d’impossible, d’après bien des choses que 1 on m’a dites. Viens donc vite, nous en causerons longuement. Ton fils bien respectueux et bien affectionné. — Gérard Labrunie.»

Le 5 mars 1841.

« Ma maladie a duré treize jours pleins, le reste est une excellente convalescence. A demain, n’est-ce pas? 1 »

Le 16 mars, il annonce sa sortie à Jules Janin en quelques lignes bien étranges (51). Mais il n’a traversé que le premier cercle de ses épreuves, et, le 21 mars, après une nouvelle crise, il est conduit à la maison du Dr Esprit Blanche, alors rue de Norvins, à Montmartre.

Après l’anéantissement cataleptique et l’aphasie qui ont marqué l’apparition de la crise, un trouble confus obnubile son esprit ; dans son cerveau délirant, surgit la fantasmagorie des rêves. Il a franchi la première porte ouverte sur l’Au-delà : dans la crypte des songes large ouverte devant lui, il va contempler les apparitions écloses dans la survie mystérieuse du sommeil.

Le rêve, ce n’est pas seulement pour Gérard l’état précieux que son maître Pythagore appelle l’état apollinien , où s’idéalisent les formes, où s’épurent les contours ; cet état où, selon l’expression de Lucrèce, les splendides images des dieux apparurent pour la première fois à l’âme des hommes. C’est aussi, croit-il, le vestibule obscur, d’où l’âme, un instant délivrée de ses chaînes terrestres, franchit les portes d’ivoire et erre sans contrainte dans la patrie mystique des esprits ; c’est l’asile nostalgique où reviennent nous visiter les âmes que nous avons aimées dans cette vie ou dans une autre existence, où les suaves figures, réfléchies par nos mémoires antérieures, se ravivent, en leur fraîcheur première, sur le miroir terni du souvenir.

Longtemps il a cherché cet état, qu’il décrit dans sa préface du Second Faust , et qui permet à l’âme de percevoir ces esprits errans qui ont condensé quelques élémens de pure matière en leur moule immatériel. Il l’a trouvé d’abord imparfaitement dans les prestiges du sommeil. Tout entier

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