‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 72 sur 229 · Lettre inédite. Collect. Henri I-Ioussaye · texte numérisé non relu

Lettre inédite. Collect. Henri I-Ioussaye

à l’enchantement de cette seconde vie, il veut relier ses songes, en prolonger la causalité d’une nuit à l’autre ; il attend les heures de la nuit dans une douce mélancolie (52). Mais, en cultivant cet état, la désagrégation mentale s’est prolongée du sommeil dans la veille et « le rêve s’est épanché dans la vie ». Il croit alors atteindre cet état supérieur de l’extase qui le conduit au lucide royaume de Dyonisos.

Cependant une perplexité se mêle à son enthousiasme ; autour de lui, la médecine chuchote ses explications décevantes : thêomanie, démonomanie , tels sont les vocables dont elle qualifie les visions extatiques qui marquent les degrés de son initiation. Lui-même se confine dans les termes précis de l’observation positive, pour analyser ses délires :

« La seule différence, pour moi, dit-il, de la veille au sommeil, était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux ; chaque personne qui m’approchait semblait changée, les objets avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière à m’entretenir dans une série constante d’impressions qui se liaient entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des élémens extérieurs, continuait la probabilité. »

Un aliéniste ne saurait décrire autrement ce phénomène de l’aberration des perceptions actuelles, qui fait que, pour le malade, tout devient mirage, que les objets réels ne semblent plus que des apparences sans corps, que les perceptions transmises par les sens sont méconnues.

Un nouvel esprit, plus subtil, plus alacre, affranchi des limitations du temps et de l’espace, s’est substitué à l’autre moi, lui a ravi sa mémoire, dont il déforme et embellit les images, les assemble et les dissocie sans règle ni logique, au caprice de la fantaisie. Ce moi nouveau s’exalte parfois, s’irrite de la résistance d’un obstacle réel ou imaginaire, et, comme pénétré d’une énergie magnétique, semble livré à une sorte de possession. A l’enthousiasme extatique, au lyrisme le plus ineffable, succèdent un besoin de lutte, une ardeur à briser l’obstacle que décuple la conscience d’une force surhumaine : c’est l’exagération individuelle, qui attribue aux moindres actes d’incommensurables effets, que la résistance exaspère et conduit à la fureur : manifes-

talions communes à l’ivresse, au délire extatique et à la démence.

En même temps, se produit encore un phénomène psychique bien connu, dont le principe s’observe dans les songes : cette vision des mondes du rêve ne va jamais, dans sa réalisation la plus intense, sans ce sentiment confus qu’elle n’est qu’un rêve. Il reste, en plein travail imaginatif du songeur, une partie du moi qui observe l’autre, qui s’interroge sur la réalité des mirages dont elle s’étonne. Dans certains états nerveux spéciaux, cette dissociation de la personnalité s’accentue encore, devient visible. Ce qui subsiste du moi conscient regarde et croit voir, à côté et distinct, le spectre de l’autre moi qui affecte mêmes contours et même visage. Du dédoublement psychique, ainsi extériorisé, naît l’hallucination qui consiste à voir son double : c’est iélranger vêtu de noir dont parle Musset dans la Nuit de décembre, spectre de névrose que tant d’autres émotifs aux perceptions morbides ont vu se dresser sur leur route... Gérard frémit devant ce fantôme ; il se souvient qu’une tradition allemande attribue à cette apparition l’annonce d’une mort prochaine. Pythagore, lui aussi, nous a montré, dans les visions suprêmes des mourans, l’apparition de ce double annonciateur, qu’il appelle le char sublil de l'âme, parce qu’il est destiné à enlever celle-ci de terre après la mort.

Mais, de cette première épreuve, il ne reste à Gérard qu’un étonnement émerveillé... Que ne s’en est-il tenu à ce stage de folie, à cette brève traversée des Limbes, dont l’orée s’illumine de pures visions paradisiaques? En son évasion momentanée, l’esprit affranchi a scruté d’un regard affiné, d’une perception suraiguë, les pénombres fantômales, les paysages extrasolaires que peuplent des apparitions plus étranges que les rêves de Dante et de Swedenborg. En cet Erèbe mystique, lui apparaît, comme au poète de la Divine Comédie, un doux fantôme de femme : c’est Aurélia, sa dame de poésie, qui guide sa marche aveugle au séjour ténébreux. D’abord une infinie tristesse habite ces longs couloirs, où gravement se meuvent les mânes des trépassés, et l’Ange de la Mélancolie plane sur cette désolation.

Puis, il se retrouve tout à coup en un lieu délicieux que baigne une suave clarté matulinale : c’est la demeure de

son aïeul ; trois femmes y travaillent, entre elles vaguement ressemblantes. La plus âgée lui parle « avec une voix vibrante et mélodieuse qu’il reconnaît pour l’avoir entendue autrefois ». Et il se revoit petit enfant, rougissant au milieu de grandes belles dames, dans un pimpant vêtement tissé par leurs doigts de fées. Lune d’elles se lève et se dirige vers le jardin. Il la suit au milieu d’étranges paysages, à travers un parc ancien aux statues noircies par le temps, jusque vers un bassin d’eau dormante où s’étalent les feuilles de grands nénufars. C’est Adrienne, n’est-ce pas? Elle développe sa taille élancée dans un mouvement qui fait miroiter les plis de sa robe de taffetas changeant : son bras entoure une longue tige de rose trémière. Mais n’est-elle pas devenue Aurélia? Elle grandit sous un rayon de lumière; le jardin prend sa forme, les parterres et les arbres deviennent les festons de ses vêtemens, elle se transfigure et s’évanouit dans les nuages pourprés du ciel. Le spectre se dissipe et tout redevient lugubre : son pied a heurté un buste brisé et il reconnaît que c’était le sien. Il s’aperçoit alors qu’il est dans un cimetière. Des voix murmurent ; L’univers est dans la nuit! Il apprit plus tard le sens de ce rêve; Aurélia était morte... 1

Cependant le printemps est revenu, faisant reverdir les beaux arbres aux jardins de l’asile, cette ombreuse retraite isolée au versant de la butte Montmartre. Le délire de Gérard a fait place à une paisible rêverie, où continuent de se succéder de douces visions, où le fantôme d’Aurélia passe et repasse. Il discerne cette image dans les vapeurs du ciel ou les buées des lointaines collines, et, lorsque la vision s’est enfuie, il cherche à la fixer, à l’aide de charbon et de brique, en de sommaires fresques dont il couvre les murs ; il lui donne les traits d’une divinité, et la fait émerger, les pieds sur une roue, d’un groupe de dieux qui lui font cortège ; puis il enlumine ces fresques en exprimant le suc des herbes et des fleurs. Il tente même de modeler avec de la terre les formes de son idole ; mais, ajoute-t-il, «il fallait recommencer chaque matin, car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisaient à en détruire l’image ». 11 trace d’elle enfin, sur le papier, de surprenantes figures. Maxime du Camp, qui avait conservé l’un de ces dessins, nous décrit « une femme

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