Lorely, Souvenirs d'Allemagne, préface
plus redondante faconde, tracé son éloge funèbre anticipé (53). Avec quelle ironie le pseudo-défunt commente cette homélie ! Comme il sourit délibérément à la Nixe du Nord, à l’Ondine fatale qui à nouveau l’appelle vers son royaume de perdition ! Plus tard, en 1854, alors qu’il vient de quitter la maison du Dr Blanche, il écrit , sa préface des Filles du Feu , en réponse à Alexandre Dumas, qui, à son tour, a tracé, dans une nécrologie hâtive, « l’épitaphe de son esprit ».
Qu’on ne s’y méprenne pas cependant : ce ton délibéré dissimule mal l’angoisse qui lui étreint le cœur. Sans doute il plaît à l’humoriste de badiner avec le spectre ; l’artiste ne résiste pas à la joie rare de décrire ses vertiges et d’analyser son délire. Mais un cri d’épouvante, un bref sanglot lui échappent çà et là. Un instinctif ressaut le jette hors de l’abîme et il essaie de « reprendre pied avec le réel ». Sa crise de 1841 prendra par la suite le sens d’un avertissement prophétique qu’il se reprochera d’avoir négligé : « Dieu m’avait laissé, dit-il, ce temps pour me repentir, et je n’en avais point profité. Après la visite du convive de pierre, je m’étais rassis au festin. 1 »
Sorti de l’asile, le 21 novembre 1841, il parut aux yeux de tous complètement guéri. Douze années s’écouleront, en effet, sans qu’aucun symptôme inquiétant ne se manifeste à nouveau. Cependant il semble bien que, dans son esprit, une baie soit restée ouverte sur le subconscient : des émanations s’en dégagent encore par intervalles : messages subliminaux, qui montent des régions obscures du moi sensitif vers la claire zone de l’esprit lucide et raisonnant. Or, il en résulte pour son cerveau un état d’instable équilibre que, de plus en plus, gouverne le rêve, mais qui fait jaillir cette partie de son œuvre qui sera son meilleur titre de survie. Car, pour lui, le domaine pernicieux de démence voisine au lumineux royaume de poésie. L’ébranlement causé par sa première crise semble avoir affiné sa sensibilité, découvert en lui une source plus rare d’émotion et fait jaillir son véritable génie. C’est, en effet, à partir de 1841 que vont apparaître ses œuvres les plus parfaites, cette prose ailée aux discrètes harmonies, cette poésie qui naguère sanglotait sur les rythmes naïfs et les douces assonances