‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 78 sur 229 · Le Rêve et la Vie, Aurélia, 2° partie, ch. n · texte numérisé non relu

Le Rêve et la Vie, Aurélia, 2° partie, ch. n

L’ORIENT; VERS ISIS

Je reportai ma pensée à l’éternelle Isis, la mère et l’épouse sacrée ; toutes mes aspirations, toutes mes prières se confondaient dans ce nom magique; je me sentais revivre en elle, et parfois elle m’apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens.

Gérard de Nerval, Aurélia, 2e part., ch. vi.

* vec Aurélia, Gérard a mis au tombeau ses amours de chair et de cendres. Comme à Faust, dans l’épisode d 'Hélène, un amour de rêve et de folie a succédé à l’amour tout humain qu’il avait conçu pour la cantatrice. D’abord le spectre est latent, n’apparaît du moins que par intermittences, sous l’action fortuite de fermens nostalgiques... Ne le fuit-il pas, d’ailleurs, ce fantôme? Malgré l’enchantement qu’il dit avoir gardé de sa « descente aux enfers », il ne peut se méprendre au danger de ces vertiges, sur l’abîme où peut le précipiter leur retour. S’enfuir très loin, vers d’autres ciels, baigner de brise fraîche ses tempes bourdonnantes, tel est l’antidote qu’il essaie d’opposer à chacune de ses crises ; et la cure d’exil semble opérer d’abord de façon souveraine. Maintenant c’est l’Orient qui l’appelle, cet Orient mystique où il doit recommencer l’odyssée théogonique d’Apulée. N’est-ce pas l’Égypte, la terre du Sphinx et des grands tombeaux, la patrie d’Hermès et d’Osiris, qu’il doit visiter, au seuil de son pèlerinage ésotérique? En cette terre maternelle, devant la statue

L’ORIENT ; VERS ISIS

voilée d’Isis, son intellect défaillant ne va-t-il pas retrouver ses normes et son harmonie? Et, s’il n’en doit être ainsi, ne peut-il espérer cju’en la patrie des Mages, où les illuminés sont entourés de vénération, on aura du moins le respect de ce qu’ailleurs on appelle sa folie ?...

Il donne encore de ce voyage des raisons plus positives : il veut supprimer l’impression fâcheuse qu’a produite sa terrible maladie : « il fallait sortir de là par une grande entreprise qui effaçât le souvenir de tout cela et me donnât aux yeux des gens une physionomie nouvelle » 1. Il cherche, à présenter l’expédition sous les dehors pratiques d’une affaire. Il médite un beau livre d’impressions, pour lequel il semble avoir traité d’avance avec un éditeur et dont il prépare l’illustration, en emportant avec lui l’appareil alors nouveau du daguerréotype 2. C’est aussi un voyage d’études qu’il pense accomplir, car il s’est adjoint un compagnon très versé dans les sciences orientales, Th. de Fonfrède, un égyptologue avec lequel il s’est lié et entretiendra par la suite une correspondance assez suivie. Tous deux sans doute se proposent de grandes choses, car ils emportent un matériel complet d’explorateurs, dont Gérard suppute le coûteux excédent de bagages : des lits de voyage, des livres pour l’étude de l’arabe, des produits pour le daguerréotype, « tout ce qu’il faut et plus encore, jusqu’à des lunettes bleues et garnies contre la poussière ».

Il ne faut pas chercher à reconstruire cet itinéraire d’après la relation contenue au Voyage en Orient : la bibliographie des éditions originales montre de quels articles épars, publiés de 1841 à 1849, a été constitué ce livre. Il faut d’abord séparer V introduction de la première partie : les Femmes du Caire. Les chapitres en sont eux-mêmes reliés de manière factice : par les transitions dont il les enchaîne, on voit qu’il cherche à faire de son séjour à Vienne une étape de sa marche vers l’Orient. Or, nous savons qu’il n’en est rien; que de Vienne il est revenu, par le Wurtemberg et l’Allemagne, à Paris, d’où il est reparti, à l’automne, pour la Belgique; que la maladie le saisit en mars et le retient jusqu’en octobre ; qu’ensuite l’apathie

1. Lettre à son père, de Lyon, 25 décembre 1842. Publ. par L. de Bare (Nouv. Revue internat., 30 juin 1895).

Page 1