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douloureuse qui l’immobilise tout l’hiver ne laisse aucune place à l’hypothèse d’un second voyage à Vienne. Si, d’autre part, nous comparons les lettres qu’il écrit à son père, de Lyon, de Marseille, de Malte et d’Alexandrie, avec ses articles sur l’Adriatique, l’Archipel et les Cyclades, il nous est facile de reconstituer les réelles étapes de son voyage et de discerner ce qu’il y a ajouté d’imaginaire. Cette correspondance nous le montre >à Lyon, le jour de Noël, puis, le 1er janvier, à Marseille, d’où il s’embarque sur le Mentor, à destination de Malte. Il traverse le canal de Messine et, sans nul souci des classiques périls de Charybde et de Scylla, il atterrit à la Valette le 8 janvier. Le lendemain, à sept heures, le Minos le reprend pour l’Archipel, car il doit faire un coude jusqu’à Syra, avant de gagner l’Égypte. Telle est la réalité. Voici maintenant la fantaisie : comme les nécessités de son livre le font venir de Vienne, il imagine qu’il descend l’Adriatique, passe en vue de Trieste et de Raguse, puis fait relâche à Corfou. La vue d’une carte lui a peut-être suffi : car, n’ayant rien vu et ne pouvant rien décrire, il recourt au commode expédient d’une tempête qui l’aurait empêché de voir « les côtes brumeuses de l’ Illyrie ». Veut-il esquisser un tableau de Trieste? «Tu peux en lire d’admirables descriptions dans Jean Sbogar et dans Mademoiselle de Marsan, de Charles Nodier, dit-il à son correspondant, il est inutile de les recommencer ». C’est pourtant bien le même voyage et il ne l’a pas fait deux fois par des chemins différons. En veut-on une preuve sans réplique? Que l’on se reporte à cet épisode qu’il place, dans sa correspondance, avant son escale à Malte, et, dans ses articles, entre Corfou et l’Archipel : un officier anglais de la Compagnie des Indes, qui va prendre les eaux du Nil, s’est attardé sur le pont pendant la tempête et s’est mis à boire du champagne jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les détails sont les mêmes, à cela près que, dans la lettre à son père, Gérard fait mourir l’officier dans son lit, et que, dans le Voyage en Orient, il le fait trouver mort, à demi couché sur la table.
Deux lignes d’une autre lettre à son père, datée d’Alexandrie du 16 janvier, résument le surplus du voyage : « Nous venons de traverser l’Archipel, nous arrêtant seulement à Syra; puis nous sommes arrivés, après quatre jours encore
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de traversée depuis Syra » L Or, cela concorde bien avec les impressions qu’il note dans ses Souvenirs de /’ Archipel et Une Journée en Grèce. On ne trouve pas autre chose dans les dix chapitres où il développe le récit du même itinéraire : une escale de quelques heures à Cérigo, puis un arrêt d’une journée à Syra. On ne conçoit même pas l’hypothèse d’un autre voyage en Grèce et aux Cyclades, dont on ne saurait trouver ailleurs le moindre indice. Mais cette station rapide à l’île de Vénus prend dans son récit une valeur singulière. Son illusion se pare ici d’une beauté plus haute, affecte une précision de symbole dont la splendeur rayonne sur toutes les étapes de son pèlerinage ésotérique. Cérigo, l’antique Cythère, en marque la station initiale : ce n’est pas seulement pour lui l’île parfumée dont les rochers de porphyre se couronnent des sereines colonnades des temples de Gythérée, ni le rivage d’illusion vers lequel appareillent les pèlerins de Watteau ; c’est la retraite mystique où se sont unis spirituellement, selon les rites de Vénus Uranie, les héros du Songe de Polyphile, ces amans platoniques dont Gérard croit répéter la destinée terrestre. Polyphile et Polia, c’est, de leurs noms réels, le peintre Francesco Colonna et la princesse Lucrezia-Polia de Trévise, « la sœur poétique de Juliette, de Léonore et de Bianca Capello ».
On sait quel charme obsédant exerça sur Gérard cette légende de la Renaissance italienne : il en tira ce drame qu’il rapporta d’Allemagne et lut à Aurélia, qu’il reprit plus tard en collaboration avec Hippolyte Lucas. Ne devait-elle pas le toucher au plus profond de l’âme, cette histoire de deux amans que le£ inégalités sociales empêchent de s’unir et qui se promettent de vivre séparés pour pouvoir s’aimer éternellement? Comme Abélard et Héloïse, Francesco se fait moine et Lucrèce religieuse. Mais plus immatérielle et plus extraterrestre fut cette chaste union d’âmes que la passion mêlée de sensuels regrets qui tortura les nuits du moine de Saint-Gildas et de l’abbesse de Paraclet. Bien que soumettant leurs vœux aux règles chrétiennes, c’est aux croyances du plus pur hellénisme, au plus hautain spiritualisme platonicien qu’ils emprunteront l’idéal de leur
i. Lettre à son père, de Malte, 8 janvier, et d’Alexandrie, 16 janvier. Publ. par L. de Bare.
union désincarnée. Dans leurs nuits enchantées, leur rêve les conduisait en pensée, au delà des mers, vers l’île de Cythère, au temple de Vénus Uranie, la bonne déesse qui devait sceller leur union spirituelle. Parfois leur existence terrestre les faisait rencontrer dans une même église, le long des rues, sur les places où se déroulaient des processions solennelles, et seuls, à l’insu de la foule, ils se saluaient d’un doux et mélancolique regard : « Frère, il faut mourir ! — Sœur, il faut mourir ! » — C’est-à-dire : nous n’avons plus que peu de temps à traîner notre chaîne.
Qui ne saisirait ici l’écho des intimes pensées de Gérard?... Mais ce qui nous surprend plus encore, c’est que nous y retrouvons, pour la première fois, l’une de ces assimilations dont il fera tout à l’heure, dans Isis, l’exposé de son syncrétisme. Pour concilier le vœu païen de Polyphile et de Polia avec la forme chrétienne de leur vie monastique, il se demande s’ils ne crurent pas voir, « dans la Vierge et son Fils, l’antique symbole de la Mère divine et de l’Enfant céleste qui embrase les cœurs. Osèrent-ils pénétrer, à travers les ténèbres mystiques, jusqu’à la primitive Isis, au voile éternel, au masque changeant, tenant d’une main la croix ansée, et, sur ses genoux, l’enfant Horus, sauveur du monde?... »
Il n’a passé que vingt-quatre heures à Syra — il le dit lui-même dans son récit, — et cela lui a fourni la matière de ses trois chapitres sur les Cyclacles, Saint-Georges et les Moulins de Syra.
C’est tout ce qu’il connaîtra de lTIellade sacrée. Cependant, par delà les blanches Cyclades, au fond du golfe d’Égine, n’a-t-il pas cherché les rivages de l’Attique, soupiré vers la sereine patrie d’Orphée, de Pythagore et de Platon? N’a-t-il pas en esprit fait escale en la douce baie d’Éleusis, rêvé des mystères de la radieuse théogonie? Il n’en est trace en son récit ; tout au plus, contemplant les îles de Naxos, de Paros et de Mycone, éparses sur les eaux, accordc-t-il un regard à « cette côte basse et déserte, visible encore au bord du ciel, qui fut Délos, l’île d’Apollon... »
Plus tard, pour souder ses Amours de Vienne aux Souvenirs de l'Archipel, publiés dans l'Artisle, il ajoute à la fin de ce fragment ces lignes qui sont absentes de la publication originale : « J’ai quitté à Syra le paquebot autrichien pour
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m’embarquer sur le Léonidcis, vaisseau français qui part pour Alexandrie ». Et, pour accentuer mieux encore la transition de Vienne à l’Orient, il continue, en reprenant la forme épistolaire :
« Tu auras compris sans doute la pensée qui m’a fait brusquement quitter Vienne... Je m’arrache à des souvenirs. Je n’ajouterai pas un mot de plus quant à présent. J’ai la pudeur de la souffrance, comme l’animal blessé qui se retire dans la solitude pour y souffrir longtemps ou pour y succomber sans plainte. »
L’accent trahit ici la secrète douleur qui remonte de son cœur à ses lèvres ; mais cette plaie qu’il emporte et va cacher dans la solitude, ce ne peut être celle que lui a laissée la décevante aventure de Vienne, mais la blessure plus récente et plus profonde dont rien ne le pourra guérir.
Cependant la première partie du livre : les Femmes du Caire, respire cette alerte fantaisie que nous avons déjà constatée dans les Amours de Vienne. Ce sont des notes allègres, colorées, où les traits de mœurs sont fixés avec une bonne humeur qui semble refléter le plus parfait équilibre. Il serait superflu de résumer ces pittoresques mémoires dont rien ne saurait suppléer la lecture. Ce sont les plus personnelles et les plus subjectives impressions de lieux qui aient été notées par un écrivain digne de ce nom, avant les visions colorées de Fromentin ou les reflets émotifs traduits par Pierre Loti.
Sans doute ces mois du Caire lui furent d’un ravissement d’extase. A son esprit avide de merveilleux, cette vie nouvelle donne l’enchantement d’une migration et l’allégresse d’un rajeunissement. Pour que l’adaptation fût plus complète, pour mieux pénétrer les occultes secrets de la vie orientale, il a renoncé à tout ce qui pouvait le rappeler aux usages européens. Il a délaissé l’hôtel fréquenté des touristes pour s’installer dans une vieille maison du Caire, fait tailler ses cheveux et sa barbe à la mode levantine, et arboré un chatoyant costume musulman, d’un goût si sûr que l’œil le plus exercé n’y saurait deviner l’Européen travesti. Ainsi transfiguré, il est ravi de ne plus souiller une •ville pittoresque de l’aspect d’un paletot-sac et d’un chapeau rond. Rien dans tout ceci n’excède les bornes d’une licite fantaisie. L’achat même de la petite esclave
javanaise Zeynab n’est qu’une concession obligée aux convenances d’un pays où l’isolement et le célibat sont taxés de honteuse immoralité.
Si maintenant on place, en regard du livre, l’autre relation du voyage contenue en sa correspondance, on s’étonne plus encore de la sage ordonnance qui préside à cette vie d’Égvpte. Du Caire, où il est arrivé depuis quelques jours, il écrit à son père, le 14 février :
« Mon cher papa, tu dois être resté bien longtemps sans recevoir de mes nouvelles... Maintenant voici ce que nous avons fait depuis vingt jours. Nous avons visité Alexandrie et les environs, puis nous avons loué une barque pour remonter le Nil. Nous avons mis cinq jours pour arriver au Caire. La ville estimmense.et c’est, à peine si nous en connaissons une partie. Nous avons commencé par nous loger à l’hôtel français, mais il fallait payer 7 fr. 50 par jour, de sorte qu’on nous a dit qu’il valait mieux louer une maison et y faire faire notre cuisine, tout étant fort bon marché d’ailleurs. Après cinq à six jours d’hôtel, nous avons pris ce parti. Nous avons trouvé une maison complète dans le quartier pour 1 fr. 25 par jour chacun. Le domestique nous coûte 75 centimes et la nourriture, et ainsi nous vivons très bien et très convenablement. Nous étions recommandés au Dr Perron, directeur de l’École de médecine, et au consul général, qui nous ont reçus admirablement. C’est même leur excellent accueil qui prolonge un peu notre séjour. Avant-hier, le consul nous a menés en voiture voir le palais et les jardins...1 »
Dans une autre lettre, écrite du Caire le 18 mars suivant, il dit les causes qui lui ont fait prolonger son séjour dans cette ville et s’attarde, en détails précis, sur l’existence matérielle qu’il y mène :
« Mon cher papa, voilà quinze jours que je n’ai pu t’écrire, parce qu’il ne part pas de paquebots au commencement du mois de mars ; voilà de même quinze jours que nous n’avons ici ni lettres, ni journaux. Je crains maintenant que tu ne m’aies écrit à Beyrouth, où nous devions aller et nous arrêter quelque temps, comme je te l’ai écrit. Mais, au moment du départ, nous avons appris, par les journaux de Malte et de Smyrne, que la peste venait de se déclarer à Beyrouth et qu’il y mourait quarante personnes par jour. Comme nous nous y rendions justement pour éviter la saison de la peste d’Égypte, nous avons hésité entre les deux
1. Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye. Cette lettre est inachevée.
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dangers ; puis quelques jours se sont passés; nous avons loué une maison dans un quartier isolé, et, comme aucun cas ne se déclarait en Égypte et que plusieurs médecins nous ont assuré qu’il n’y aurait rien cette année, nous avons fini par nous décider à passer ici le temps que nous voulions passer en Syrie, le lieu étant, du reste, beaucoup plus favorable à l’étude et aux recherches, à cause des bibliothèques et sociétés savantes. Nous avons déjà visité à peu près tous les environs et pourtant nous n’avons pas même trouvé le temps d’aller aux Pyramides. Je n’ai voulu, du reste, voir chaque lieu qu’après m’en être suffisamment rendu compte par les livres et les mémoires. A la Société Égyptienne, j’ai trouvé réunis presque tous les livres anciens et modernes qui ont été publiés sur le pays, et jen’en ai lu encore qu’une bien faible partie. Mais la cause principale de notre retard à visiter les Pyramides, c’est que notre consul général, M. Gautier d’Arc, nous avait promis de nous y conduire, et, comme il nous a fait visiter plusieurs points au moyen de sa voiture, nous attendions son loisir pour cette dernière exploration. Malheureusement le pauvre consul est tombé malade, il a vomi le sang et s’est décidé à retourner à Alexandrie, où est le siège du consulat. Nous avons donc perdu sa société et celle de sa maison, qui était fort agréable. Mais les connaissances que nous avons faites par lui et par nos lettres de recommandation nous restent et nous rendent encore le séjour de la ville intéressant. M. Perron, le directeur de l’École de médecine, M. Linant, l’ingénieur en chef, et M. Lambert, le directeur de l’École militaire, nous ont comblés d’amitiés, nous invitant à des dîners, à des soirées et même à des spectacles, car il y a un spectacle où l’on n’est reçu que par lettres d’invitation. M. Linant est le seul de ces messieurs qui ait une maison quasi orientale. Nous avons été très étonnés, en allant en soirée chez lui, de rencontrer, outre sa dame, qui est Syrienne et vêtue à la mode de ce pays, quatre à cinq jeunes personnes blanches ou cuivrées, vêtues de costumes très brillans. Nous pensions d’abord qu’on nous avait introduits par mégarde dans le sérail du maître de la maison, mais nous avons appris ensuite que c’étaient ses filles, et filles à marier. On peut dire qu’il y en a de toutes les couleurs. Tout le temps que nous avons séjourné à l’hôtel, la dépense était fort grande; mais à présent, nous ne payons que fort peu de chose pour notre nourriture, tout ce qui vient du pays étant à bas prix, tandis que les Irancs maintiennent fort cher tout ce qui se prend chez eux. Très heureusement nous avions beaucoup de choses et jusqu’à des lits de voyage ; mon compagnon avait emporté même des draps, des serviettes et de l’argenterie. Cela semble fort embarrassant pendant la route, et aujourd’hui je dois reconnaître qu’il avait raison. Il serait vraiment impossible de faire seul un pareil
voyage, car toutes les dépenses sont les mêmes pour deux ou pour un ; il faut toujours un bateau pour le Nil, une maison où on s’arrête, des objets de cuisine, un drogman, et la consommation n’entre là-dedans que pour fort peu. Ainsi, pour moins de cinq francs, nous avons eu quatorze poules qui se promènent dans notre cour et que nous engraissons ; elles nous font des œufs pour déjeuner. Le matin, on nous amène des chèvres et nous avons pour une piastre de lait chaud ; puis tous les jours un bon morceau de mouton, des pigeons, des grives ou un canard, du macaroni ou des légumes ; voilà notre régime ; cela nous est préparé par un brave homme nommé Mansour, ancien mamelouk de la Grande Armée, à qui nous donnons quatre piastres, c’est-à-dire 20 sous par jour. Nous faisons beaucoup de promenades à âne, selon la mode du pays, et je crois que cela me fait beaucoup de bien, car j’ai fort bonne mine, et ma santé n’a pas souffert un seul instant.
« Je crois que je prendrai une connaissance complète de ce pays, qui me sera ensuite fort utile. Nous étions décidés, si la peste se déclarait, de remonter vers la Haute-Égypte, où elle n’arrive pas, mais il n’y a rien encore, et le temps où elle se déclare est presque écoulé. Nous ne remontrons alors que lorsque nous aurons épuisé la bibliothèque égyptienne qui nous permettra de voir les antiquités avec fruit. Je pense, du reste, que nous pourrons nous diriger vers la Syrie d’ici à quelques semaines, puisqu’alors la saison de la peste sera passée et le pays moins chaud que l’Égypte pendant la plus grande chaleur. Au Caire, il fait même encore assez froid, quoique le printemps soit commencé depuis longtemps et la verdure magnifique. Je sais déjà quelques mots d’arabe et je me fais entendre assez bien en langue franque, qui est un mélange d’italien, d’arabe, et de grec moderne.
« Je t’ai à peine parlé de l’Archipel, dans mon avant-dernière lettre d’Alexandrie, car nous n’avons fait que traverser ; Syra est une île charmante ; la Crète ou Candie a des côtes magnifiques où j’ai vu le plus beau coucher de soleil qu’on puisse rêver. Véritablement le soleil est beaucoup plus brillant dans ces pays que dans le nôtre, et il semble qu’on n’ait vu ce soleil-là que dans la première jeunesse, quand les organes étaient plus frais. C’est presque rajeunir de dix ans que de vivre ici. Malheureusement je sens de plus en plus que je vis loin de toi et je regrette qu’il faille aller si loin pour trouver des impressions un peu nouvelles et des sujets d’étude de quelque attrait pour le public. Je voudrais bien recevoir une lettre de toi. Si tu en avais adressé une à Beyrouth, elle me reviendrait sans doute, car j’en attendais plusieurs et j’écrirai à M. Bouvrie de me les envoyer ; mais, dans ce cas-là même, écris-moi, ne fût-ce qu’un mot : au Caire. bureau restant, au quartier franc.
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«Adieu, mon cher papa, je pense bien souvent à toi et j’en rêve même ; tu es aujourd’hui tout ce que je regrette en France, et ton souvenir serait seul tout-puissant pour m’y ramener. Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur. Ton fils affectionné, G. Labrunie.1»
Ces détails mettent à néant la légende trop gratuitement acceptée d’un voyage entrepris avec quelques écus en poche, d’une expédition vagabonde où le pain et le gîte étaient chaque jour remis en question. En réalité, jamais la vie matérielle de notre poète ne fut plus régulière et mieux ordonnée. Il administre son pécule de voyage avec une minutie d’intendant et fait état de ses dépenses avec une rectitude de ménagère. Nous n’oserions émettre ce paradoxe apparent, si nous n’avions en mains le carnet de voyage de Gérard, où s’alignent méthodiquement, tracés de sa fine écriture, ses comptes journaliers (57). Nous savons cju’il est arrivé au Caire au commencement de février et y a séjourné jusqu’au 2 mai, en y comprenant ses excursions à Fostat, Héliopolis, Giseh, Memphis et les Pyramides. Sa dépense quotidienne pendant ces trois mois erre de quinze à vingt-cinq piastres, soit de quatre à six francs de notre monnaie. Les articles ne varient guère : le loyer de la maison, à raison de soixante-sept piastres et demie par mois ; çà et là, une avance ou une retenue sur les gages du barbarin Ibrahim, serviteur modeste qui a remplacé l’onéreux drogman Abdallah ; enfin les vivres courans, pain, œufs, beurre, riz, lait et vin, auxquels s’ajoutent, de temps à autre, un poulet ou un pigeon, le tout résumant un ordinaire frugal et un régime excellent, dont il vante encore, dans une autre lettre à son père, l’effet bienfaisant sur sa santé 2. Le 17 février, son carnet mentionne un avoir de 1470 piastres, et jusqu’à Constantinople il n’éprouvera aucun embarras d’argent. Vers la fin d’août seulement, son compagnon de voyage, Fonfrède, lui fait une avance sur leur commune entreprise, pour laquelle Gérard déclare avoir pris des arrangemens au départ 3.
Ce livre de bord reflète au surplus la dualité de l’esprit
1. Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye (Timbre de la poste d’Alexandrie : 7 avril 1843).
2. Lettre à son père, publ. par Arsène Houssaye {la Presse, 3 déc. 1868).
3. Lettre à son père, de Constantinople, 19 “août 1843. Publ. par Arsène Houssaye {la Presse, 15 sept. 1865).
de Gérard : ici, ce n’est que le journal de dépenses d’un touriste attentif à régler l’économie de son voyage ; c’est le même esprit lucide et délié, qui fixe, d’une touche si franche, avec un sens aiguisé du pittoresque et du drolatique, les bazars du Caire et les marchés d’esclaves, tous les chatoyons tableaux de la vie orientale. Mais les feuillets suivans accusent d’autres soucis : nous y sentons réapparaître l’inéluctable... Condensées en lignes serrées, en caractères si menus qu’on ne peut les déchiffrer qu’à la loupe, ces notes décousues, sans lien apparent, semblent des bribes de souvenirs délirans, dont il est impossible de suivre l’enchaînement. Des mots sans suite, des embryons d’idées sur la Reine de Saba et Soliman, sur Hakem et les religions de l’Égypte, sont traversés par des rappels de son intime désespoir. Tel est le fragment suivant de ce bizarre journal, que domine la même obsession douloureuse :
« ...Les rêves et la folie — l’étoile rouge de l’Orion — l’Europe s’élève — le rêve se réalise — les mers — souvenirs de brouillards à travers — climat où ma tête repose — Amours laissées dans un tombeau — Elle, je l’avais fuie, je l’avais perdue — je l’avais faite grande — Italie — Allemagne — Flandre — Vaisseau d’Orient — Amour de Circé — Rosalie...
« Nuit de Vienne — Peregrinus. — A Vienne, ne l’ai-je pas revue dans une des fdles de l’archid... 1
« Déplacemens — la femme courant les spectacles — Bruxelles — Le portrait, les lettres...
« Idées sur les nombres. Somnambulisme...
« ...Poursuivre les mêmes traits dans des femmes diverses. Amoureux d’un type éternel...
« — La fatalité... »
N’est-ce pas le tréfonds douloureux de son esprit qui reparaît ici ! Peut-être n’est-ce là que la trame schématique sur laquelle le moi supérieur va broder de lucides mémoires ; mais tels quels déjà, ces lambeaux de pensée, jetés pêlemêle comme les reflets capricieux d’un songe, font jaillir les fantômes dont rien ne le libérera. Il avait pourtant salué d’un immense espoir cet Orient mystique, au seuil duquel il s’était agenouillé, dans l’île de Cythère, parmi les aloès et les oliviers d’Aplimori 2. Quelle cause subite