‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 81 sur 229 · ld., ch. ni · texte numérisé non relu

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L’ORIENT ; VERS ISIS

sans en rien omettre, les épreuves de l’initiation dans la Pyramide de Chéops.

Il a revécu en esprit l’aspiration haletante du néophyte vers la divinité, parcouru le cycle mystagogique qui doit l’amener à l’heure hallucinante où la statue voilée d’Isis doit ès’animer un instant, se révéler à l’initié sous les traits de la femme la plus aimée, sous l’aspect le plus conforme à son idéal de beauté. Mais, lorsqu’il tend les bras pour la saisir, la vision s’évanouit dans un nuage de parfums. L’adepte est alors reçu par les prêtres, proclamé semblable aux dieux et admis au festin des sages. Cependant que lui importe? En son cœur subsiste l’inguérissable regret de la divine apparition qui a daigné lui sourire... Il ne doit plus la revoir qu’en rêve : les sucs de la fleur de lotus, exprimés dans sa coupe, pendant le banquet sacré, vont lui procurer un long sommeil et permettre aux prêtres de le transporter au bord du lac de Karoun. Là, dans une vallée paradisiaque, que parfume la flore de l’Éden, il se réveille au chant des oiseaux, dans la splendeur de l’aurore. Alors une vierge pure comme un lis matutinal, belle comme la déesse Isis, dont elle rappelle les traits, vient offrir à l’initié le gage suprême de son triomphe .

La splendeur de ce mythe, où Gérard reconnaît le même symbole qu’en l’histoire d’Adam et Ève, au livre de la Genèse, le fascine d’une irrésistible séduction. Il le retrouve dans les mystères d’Éleusis et dans la légende d’Orphée qui expie son insuccès dans l’épreuve par la perte d’Eurydice! N’est-ce pas aussi l’image de sa propre infortune qui est de pleurer toujours la perte d’Aurélia?

Cependant la bonne déesse s’est sans doute laissé fléchir: n’est-ce pas un présent d’Isis, cette touchante Saléma qui lui est apparue sous le furtif soulèvement de son voile? Gérard alïecte de le croire. Héros de la plus folle légende, il veut demander la main de cette belle, et, pour la mériter, il doit obtenir la grâce de son père, le scheik révolté que le pacha d’Acre tient captif. Un hasard providentiel fait qu’il a connu ce dernier à Paris et qu’il a même une lettre de recommandation pour lui. Il voit dans ce fait l’action de la destinée, cette ligne tracée sur un patron invisible qu’il aperçoit devant lui, à travers la trame uniforme de la vie,

1. Voyage en Orienl : Les Femmes du Caire, t. 4, Les Pyramides, ch. iv.

GÉRARD D1-; ISERVAL.

cette ligne qui indique une route à suivre, sous peine de s’égarer, la voie imposée par la Providence ou la Fatalité. — « Aussitôt, dit-il, je m’imaginai qu’il était écrit de tout temps que je devais me marier en Syrie ; que le sort avait tellement prévu ce fait immense qu’il n’avait fallu rien moins pour l’accomplir que mille circonstances enchaînées bizarrement dans mon existence et dont, sans doute, je m’exagérais les rapports. »

Introduit près du sclieik Eschérazi, il ressaisit avec délices la chaîne ésotérique et se fait initier à la religion des Druses. Il y retrouve le reflet des doctrines dont il est pénétré depuis l’enfance : il constate que, sur les points essentiels, le dogme druse se rattache aux croyances des pythagoriciens et des gnostiques, qu’il a aussi inspiré les idées essentielles des Templiers et des Rose-Croix. La religion des Druses, c’est la foi rénovée des pythagoriciens à la transfusion des âmes. L’esprit qui vient d’abandonner le corps touché par la mort va s’incarner à nouveau dans le corps naissant de l’enfant, car le nombre des hommes est constant sur la terre. Or, bien que les âmes ainsi transmigrées ne possèdent pas la conscience de leurs avatars, cependant les akkals, ou fidèles élus par la divinité, peuvent, en passant par les neuf degrés de l’initiation, s’élever peu à peu à la connaissance parfaite. N’est-ce pas toujours le concept ésotérique qui réserve aux seuls initiés la haute sagesse et la science suprême refusées au vulgaire? — legs sacré transmis d’âge en âge et dont l’initiale vérité fut révélée aux hommes par les Mages de l’antique Asie.

Tout en atténuant d’un sourire sceptique sa foi d’initié, Gérard ne dissimule pas entièrement l’attrait qui le fascine. « Avons-nous le droit, dit-il, de voir en tout cela des folies? Au fond, il n’y a pas une religion moderne qui ne présente des conceptions semblables. Disons plus, la religion des Druses n’est qu’un syncrétisme de toutes les religions et de toutes les philosophies antérieures. »

Le scheik lui raconte, avec la magie du langage oriental, l’histoire de Hakem, calife d’Égypte et de Syrie, qui, vers l’an mille, fonda la religion des Druses, — la dernière révélée aux hommes. Mais est-ce bien le scheik qui parle, et, dans sa relation du rêve de Yousouf, n’est-ce pas l’écho de la pensée même de Gérard que nous croyons surprendre?...

L’ORIENT; VERS ISIS

En proie à l’exaltation du haschich, le pêcheur Yousouf décrit les apparitions de ses songes ; dans un ruissellement d’hyacinthes, d’escarboucles et d’émeraudes, a jailli une figure plus belle que les fictions des poètes et qui lui sourit avec une infinie douceur.

« Or, ce n’est pas un pur rêve, — déclare Yousouf, — le haschich n’avait fait que développer un souvenir enfoui au plus profond de mon âme, car ce visage divin m’était connu... Dans quel inonde nous étions-nous rencontrés? Quelle existence antérieure nous avait mis en rapport?... »

Il se précipite à ses genoux et lui tient, comme à la Péri de son rêve, un langage brûlant et sublime :

« Il me venait des paroles d’une signification immense, des expressions qui renfermaient des pensées, des phrases mystérieuses où vibrait l’écho des mondes disparus. Mon âme se grandissait dans le passé et dans l’avenir ; l’amour que j’exprimais, j’avais la conviction de l’avoir ressenti de toute éternité. Je me sentais enveloppé d’un réseau de flamme et je retombais malgré moi de la veille dans le rêve. 1 »

Hakem lui-même rend compte d’impressions identiques. Lui aussi est atteint d’une passion impossible : c’est sa pro'pre sœur qu’il aime, pour laquelle il se sent un attrait indéfinissable, « une affection profonde comme la mer, vaste comme le ciel et telle que pourrait l’éprouver un dieu... »

« Malgré le nom dont la terre la nomme, ajoute-t-il, c’est l’épouse de mon âme divine, la vierge qui me fut destinée dès les premiers jours de la création ; par instans, je crois ressaisir, à travers les âges et les ténèbres, des apparences de notre filiation secrète. Des scènes qui se passaient avant l’apparition des hommes sur la terre me revenaient en mémoire, et je me vois sous les rameaux d’or de l’Éden assis auprès d’elle et servi par les esprits obéissans. »

Transporté par un tel entretien dans ce hautain domaine de pensées, ravi dans les splendeurs du monde spirituel, Gérard s’est évadé des chaînes de la réalité, et sans doute son état diffère peu de l’exaltation qui, deux ans auparavant, le faisait ressortir de la clinique du Dr Blanche. Mais ici, ses

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