Voyage en Orient, l. II, 3, Histoire du cali/e Hakem
gestes ne peuvent scandaliser personne, et il peut étendre « le champ de la poésie aux dépens de la voie publique », en un pays où l’on rencontre tant de visionnaires et de dormeurs éveillés.
Faut-il donc s’étonner qu’entre Gérard et le scheik druse, le projet d’union avec Saléma ait pu être discuté de sang-froid? Pourtant, lorsque le soupirant s’est ouvert de son secret espoir, le scheik s’est touché le front du doigt en lui demandant gravement : « Es-tu fou? » Ce qui lui arrache cette exclamation, ce n’est point, comme on pourrait le croire, objection temporelle, mais scrupule d’ordre religieux : — « Je me ferai druse», répliqua Gérard... Mais le dogme des Druses est absolu et leur communion est interdite aux étrangers, ce que le scheik traduit par une formule de sa loi : « La plume est brisée, l'encre est séchée, le livre esl fermé ». Gérard finalement l’emporte d’une subtile démonstration : les akkals druses sont les francs-maçons de l’Orient, et, comme ceux-ci, ils ont hérité leur doctrine des Templiers. Or, Gérard n’est-il pas lui-même un enfant de la Veuve, un louveteau, un fils de maître, nourri dans l’abomination du meurtre d’Adoniram (64)? Il peut donc devenir akkal et mériter l’initiation...1 Le rêve absurde est à la veille de se réaliser : Saléma lui sera fiancée. 11 reçoit d’elle une tulipe rouge, et un arbre est planté en symbole de leur amour qui doit croître toujours. Mais un présage funeste, la rencontre de quelque scarabée de malheur, dont Gérard a deviné le sens mystique, a révélé l’impossible issue de ce rêve d’Orient : son espoir de salut par l’amour doit donc être à jamais déçu... Une fièvre locale, en l’obligeant à quitter le Liban, réalisa le présage et fournit le dénouement.
Il vit s’effacer avec tristesse cette belle vision d’Égypte, vers laquelle l’avait conduit un si vaste espoir ; c’était une illusion de plus à ensevelir dans le néant des mirages terrestres, un feuillet retourné de ce livre de la vie qu’on ne lit pas deux fois. De ce beau rêve de quelques mois, il ne doit cependant garder ni regret ni remords. Il a fait, de Zeynab, un cadeau de noces à sa fiancée Saléma, qui s’était éprise pour l’esclave d’un vif attachement. Et, lorsqu’il est contraint par la maladie de rendre au scheik druse sa parole, il se
1. Voyage en Orient, t. II, 4, Les Akkals, l’Anli-Liban, ch. vi.
L’ORIENT ; VERS ISIS 197
trouve du même coup libéré de la double chaîne qu’il avait imprudemment scellée.
La convalescence venue, il envisage d’un esprit serein l’envol de ce dernier rêve ; et, lorsqu’il a vu fuir les rivages de Syrie, il accorde une pensée émue aux deux seules affections qu’il y laisse : un ami, une femme, « l’un séparé de lui par la tombe, l'aalre à jamais perdue ». L’ami, c’est le consul Gautier d’Arc, qui lui a fait au Caire un si touchant accueil ; la femme, c’est Saléma, frêle souvenir déjà lointain, blonde image à jamais enclose dans la crypte de ses amoureuses spirituelles.
D’autres éblouissemens l’attendent sur la terre nouvelle qu’il salue déjà, au fond de l’horizon : c’est, dans la splendeur rutilante du Rosphore, la vision de Constantinople. Que de prestiges encore doit lui offrir ce rivage où dort une si somptueuse histoire !
Il y arrive le 25 juillet et y demeure jusqu’en octobre. Ici, de même que pour l’Égypte et la Syrie, Gérard est sobre de descriptions; mais celles qu’il note sont suavement évocatrices ; d’une touche émue, il fait jaillir çà et là quelque coin de Péra ou de Stamboul, ou nous conduit vers les longues allées de cyprès du grand Champ des Morts. De jeunes promeneuses au rire clair atténuent quelque peu la gravité des tombes. « Tout y est riant et calme, — nous dit-il ; — seulement la brise de la mer berce dans les ifs et dans les cyprès les colombes endormies. » Et il cite ce vers de Goethe : «Tu souris sur des tombes, immortel amour ! »
Est-ce l’écho atténué de ce thème funèbre, le rappel d’une pensée importune, qui, plus loin, lui reviennent encore, devant les hauts cyprès du cimetière de Scutari, lui remettent en mémoire cette invocation de Byron?
« O Scutari, tes maisons blanches dorment sur des milliers de tombes, tandis qu’au-dessus d’elles, on voit l’arbre toujours vert,. ]e cyprès grêle et sombre, dont le feuillage est empreint d’un deuil sans fin, comme un amour qui n’est pas partagé. »
Une diversion est apportée à ces pensées graves par la plus aimable rencontre, celle de Camille Rogier, le souriant compagnon des heures folles, le commensal de la rue des Beaux-Arts et de l’impasse du Doyenné. Celui-ci était parti en 1837, après la mort de la Gydalise, rompant l’indissoluble
quatuor qu’il formait avec Gautier, Gérard et Iloussaye. Pendant trois ans, il avait séjourné à Florence et à Rome, puis, en compagnie d’Alphonse Royer, il avait fait voile vers Athènes et, de là, s’était fixé à Constantinople. Une aventure galante, qui lui était arrivée aux Eaux-Douces d’Asie, aurait décidé de sa fortune en Orient. Cette histoire est narrée, avec quelques variantes, par Philippe Burty1 et par Gérard, qui, dans les derniers chapitres du Voyage en Orient , la fait conter par Rogier lui-même, comme étant arrivée à l’un de ses amis... Toujours est-il que les succès du peintre furent rapides, qu’il vit les commandes affluer au point de n’y pouvoir suffire. Un Arménien, qui lui avait demandé un portrait, le prit en affection et l’installa chez lui pour lui faire exécuter, à sa chapelle, une vast e Adoration des Mages ; et, suprême consécration, le vignettiste romantique fut admis à reproduire les traits du sultan Abdul- Medjid. Gérard retrouva donc son ami dans son opulence de peintre à la mode, et cette réunion fut l’occasion de promenades et d’entretiens pleins de charme. Rogier découvrit pour Gérard, dont les finances commençaient à s’épuiser, un gîte économique et pittoresque dans ce caravansérail d’Ildiz-Khan, dont il a laissé un curieux dessin. Vivant là, en société de marchands persans ou arméniens, Gérard, qui aimait à compléter l’illusion en s’adaptant aux mœurs et aux lieux, se travestit en négociant du Levant : il lui suffît d’ajouter à son costume du Caire, un bonnet d’astrakan pointu à la persane. Mal lui en prit d’ailleurs, car ce costume ne servit qu’à le désigner au mépris des purs musulmans, qui ne voyaient, sous cet aspect, qu’un sectateur d’Ali, un Kéfir ou hérétique.
En septembre, Gérard a perdu son compagnon Fonfrède, qu’un procès rappelait en France. Le 7 septembre, il écrit à Gautier, de Péra :
« Mon cher Théophile, voilà la réponse officielle et imprimée ; le sus-dit ayant peu de publicité à Paris, il faudrait voir à faire reproduire quelques morceaux quelque part : il sera beau de voir ces congratulations en regard des honnêtetés littéraires de Janin et de Dumas. Donne à la France Musicale ou à la Sylphide, je ne sais où, — le feuilleton n’est pas venu comme j’aurais voulu et comme il aurait fallu, en regard du tien ; j’étais rouillé. Ah ! voici