Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye
fier la plus belle partie de l’année dans ces climats, qui est l’automne, pour revenir tristement à Paris, où il vaut autant que je n’arrive qu’avec les froids de novembre ; j’aurai toujours assez tôt repris le collier, puisque j’apprends et gagne toujours de quoi travailler. La position est, de plus, fort tenable à Constantinople où les journaux me sont ouverts en cas de besoin. J’y ai donné deux articles seulement, car, après tout, c’est moins payé qu’à Paris. L’un était la réponse à l’article que Théophile m’a adressé dans la Presse le 25 ou 26 juillet (65), et qui est rendu fort exactement par le journal de Constantinople du 7 septembre ; tu as dû voir cela répété par quelque journal parisien. J’y ai manifesté une sorte de désillusion à l’égard de l’Égypte, qui ne doit pas trop être prise au sérieux, attendu que c’est un paradoxe en réponse à un autre, comme il arrive dans ces sortes de jeux d’esprit. [L’amabilité de Théophile, en me dédiant, pour ainsi dire, son ballet, et en entretenant le public de mon voyage, m’a été d’autant plus sensible que, depuis ma maladie trop connue, il importait que mon retour à la santé fût constaté bien publiquement ; et rien ne devait mieux le prouver qu’un voyage pénible dans les pays chauds ; ce n’a pas été l’un des moindres motifs de me le faire entreprendre] à tout prix. Maintenant je compte profiter d’une occasion dans trois semaines, pour atteindre Athènes, d’où, quelques jours après, je remonterai par Corinthe, Corfou et l’Adriatique. 1 »
Les dernières semaines sont consacrées encore à ses recherches religieuses. Pour fermer le cycle théogonique, il s’attache à pénétrer les croyances des vieilles sectes musulmanes et ne saurait oublier ni les derviches-tourneurs ni les derviches-hurleurs. Parmi ces derniers, il distingue les Munasiliis , qui croient à la transmigration des âmes, et les Cochrakis, ou illuminés, qui s’appliquent à la contemplation de Dieu dans les nombres, dans les formes et dans les couleurs. Ceux-ci, qui procèdent de Pythagore et de ' Platon, sont poètes, musiciens et artistes.
Enfin il clôt son séjour en Turquie en s’associant aux l'êtes de ce carême solennel de l’Islam qu’est le Ramazan. Il a veillé les trente nuits de la lune sacrée et écouté, dans les cafés de Stamboul, les contes merveilleux des rapsodes musulmans. Pour en tenir lieu dans son récit, il y intercalle Y Histoire de la Heine du Malin et de Soliman , Prince des
1. Lettre inédite. Collcct. Henri Houssaye. Le passage entre [ ] a été cité par Arvèdc Barine. Cette lettre porte, de la main du Dr Labrunie : a Reçue le 25 octobre 1843 ».
L’ORIENT; VERS ISIS
Génies. C’est, transposé en une éblouissante nouvelle, cet opéra dont le livret devait attendre toujours la musique de Meyerbeer, — cette Reine de Saba, en laquelle devait se réaliser son beau rêve de gloire et d’amour.
Il quitta Constantinople au commencement de novembre, ramenant avec lui Camille Rogier, qui, en la société de Gérard, s’é.tait repris d’un vif désir de Paris et de la France. Le courage lui est revenu avec la foi dans l’avenir; sa santé est meilleure, il l'affirme à son père sur tous les tons.
De Malte, où il arrive le 16 novembre, il écrit à Janin pour lui dire sa joie de le rejoindre bientôt, de retrouver « ses amis, les anciens, ceux avec qui il a été jeune ». Il est joyeux aussi de revoir l’Italie, qu’il n’a pas vue depuis dix ans : « Quant à ces dix ans d’intervalle, ajoute-t-il, ils sont bien perdus ; et pourtant je me sens le même (je crois que je n’ai plus de cheveux) ; qu’y a-t-il donc de changé? Rien, ma fo;, rien du tout, rien, je crois... 1 »
Il a dû subir, avant d’aborder l’Italie et la France, une maussade quarantaine à Malte, la troisième de son voyage. — «Triste impression, dit-il, je regagne le pays du froid et des orages, et déjà l’Orient n’est plus pour moi qu’un de ces rêves du matin auxquels viennent bientôt succéder les ennuis du jour... 2 »
Mais le voici parvenu à la dernière étape de son pèlerinage... — A Naples, les souvenirs religieux, rapportés d’Alexandrie, de Thèbes et des Pyramides, le font abandonner ses compagnons, s’enfoncer parmi les rues endormies de Pompéi et se précipiter vers les ruines du temple d Isis ; il dira tout à l’heure, dans Isis ou l’Iseum, la conclusion radieuse que cette station suprême lui suggère.
Le 9 décembre, il fait escale à Gênes, d’où une lettre à son père résume les incidens de son séjour à Naples et de son retour par Livourne et les côtes d’Italie :
« Mon cher papa, je t’écris du lazaret de Malte, où je n’étais pas très bien portant : cela a été une sorte de courbature avec fièvre, résultant sans doute du mauvais temps cpie nous avons
1. Lettre écrite en mer, près de Malte. Correspondance, publ. nar
M. ,J. Marsan, 1. XLVIII. ’ 1 F
2. Voyage en Orient, les Nuits de Ramazan, 4, Le Baïram, ch. iv.
ou sur la ligne de Syra, mais qui a passé au bout de quatre jours. C’est à peu près la seule indisposition que j’ai eue, depuis près d un an de voyage ; cela te prouve combien j’ai été modéré et combien j’ai pris de précautions, car peu de voyageurs échappent, par les grandes chaleurs, soit à la dysenterie, ou à la fièvre. A présent, je suis seulement très enrhumé du cerveau ; je viens do passer une douzaine de jours à Naples, où le temps était très variable et, en général, assez froid. J’ai pu cependant faire le voyage de Pompëia et celui d’Herculanum par de magnifiques journées. On m’avait recommandé au marquis Gargallo, directeur de la Bibliothèque royale, qui a obtenu de me faire voir le musée réservé, chose très difficile. Il y a de beaux morceaux de sculpture. Pompëia est aussi très intéressant. Ce voyage était coûteux à mon premier passage à Naples ; mais, à présent, un chemin de fer conduit à Torre Annonciata, d’où l’on y va en une demiheure. C’est une ville très complète et bien plus intéressante qu’Herculanum. Il ne manque à peu près que les toits aux maisons et aux temples pour être comme ils furent avant l’ensevelissement. Il y avait un Anglais qu’on portait sur un brancard ; il avait voulu voir Pompëia avant de mourir. J’ai rencontré là M. Claveau, auditeur au Conseil d’État, l’une de mes connaissances du Ministère ; il a eu peine à me reconnaître, tant il m’a trouvé engraissé. Pourtant j’ai beaucoup maigri à Malte sur ma mine de Constantinople. Mais je me sens plus sensible au froid pour avoir eu une année sans hiver et au moins un double été.
« Mon séjour à Naples m’a fait grand plaisir, après avoir vécu si longtemps éloigné de toute civilisation. J’en comprenais les bons côtés par les restaurans et les théâtres surtout. La famille Gargallo m’a reçu d’une manière très aimable ; j’ai trouvé là des savans, et même des savantes, car les trois sœurs savent le latin. C’est, un intérieur qui rappelle ceux du temps de Louis XIII, et où l’on se tient loin du moins des frivolités de conversation de nos jours. Je regrette de ne pouvoir connaître davantage cette société d’Italie, où ma qualité de littérateur est plus une recommandation que partout ailleurs. Depuis un an, j’ai plus appris d’italien que d’autres langues, car les relations dans tout le Levant ont lieu dans cette langue, avec un mélange de mots arabes quelquefois; c’est à quoi se réduit ce qu’on appelle la langue franque, qui se parle dans toutes les Échelles. J’avais formé le projet de m'arrêter deux ou trois jours à Florence, pour voir Dumas et sa femme, mais on m’a appris à Naples qu’ils sont retournés à Paris. Je ne ferai donc que poser le pied à Livourne dont j’approche en ce moment.
Je suis sur le Francesco Primo, aux premières places, et il y a une concurrence telle entre les bateaux à vapeur de Naples que cela me coûte moins que de revenir sur le bateau à vapeur de
L’ORIENT; VERS ISIS
l’État, qui m’a conduit depuis Constantinople, et où je n’avais à peu près à payer que ma nourriture ; mais, si fort que l’on soit favorisé, la nourriture à 6 francs par jour devient un résultat assez coûteux. Le Francesco nous transporte et nous nourrit pour 37 francs. J’ai donc pu rester trois jours de plus à Naples que je n’aurais fait si je n’avais pris VEnrolas...
« Nous venons de passer une nuit très agitée et nous sommes encore à Lrois heures de Livourne, où nous passerons la journée. Le temps est si mauvais dans cette saison qu’il faut l’extrême rapidité et l’économie des bateaux à vapeur pour se décider à les prendre. M. Claveau est retourné par terre. Je n’ai personne que je connaisse sur ce bateau. Tu sais que mon ancien compagnon de voyage est de retour depuis trois mois pour un procès qu’il a; mais, à Marseille, je vais retrouver un peintre de mes amis avec qui j’ai fait la traversée de Syra et qui me présentera à sa famille de Nîmes. Je ne m’arrêterai pourtant que trois jours au plus. EL puis je compte remonter vers Paris par la nouvelle ligne du Bourbonnais qui répond aux bateaux à vapeur de la Loire.
« ...Je n’ai pu continuer. Je t’envoie vite cette lettre par la poste de Gênes. — G. Labrunie 1. »
Il est curieux de rapprocher ce document du récit contenu dans Odavie. Nous savons maintenantque la soiréeaupalais Gargallo, où l’on discute sur la forme de la pierre d’Éleusis, puislarencontre de l’Anglais paralytique dont il fait le père ou le mari d’Octavie, doivent se placer au retourde l’Orient, et non lors du premier voyage à Naples, en 1834.
A Marseille, il fut reçu au débarcadère par Méry et quelques amis, enchantés de son retour. Tous furent frappés du reflet lumineux qui spiritualisait sa figure, de l’éclat extatique de ses yeux et de son front. Il semblait que la flamme intérieure qui le consumait eût reçu un aliment nouveau. Pourtant ce n’était ni le ciel éblouissant de ' Egypte, ni les paysages du Nil ou du Liban, ni la fugitive vision de Saléma qui lui avaient laissé ce ravissement céleste. Sa béatitude est toute spirituelle : de la diversité des théogonies, il a dégagé la constance du lien mystique qui fait communier l’esprit avec le divin, l’identité des vérités révélées aux premières races humaines, maintenue à travers la muabilité des dogmes.
« Dois-je me défendre, dit-il au dernier feuillet de ses mémoires d’Orient, de mon admiration successive pour les