‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 86 sur 229 · Théophile Gautier, Notice en tête des Œuvres complètes · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Notice en tête des Œuvres complètes

L’ORIENT; VERS ISIS

plus divers; — laissons de côté la croix de Sérapis et le séjour aux enfers de ce dieu qui juge les âmes ; — le Rédempteur promis a la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poètes et les oracles, est-ce l’enfant Horus allaité par la Mère Divine, et qui sera le Verbe (logos) des âges futurs?

« — Est-ce lTacchus-Jésus des mystères d’Éleusis, plus grand déjà, et s’élançant des bras de Déméter, la déesse Panlliée‘1 Où plutôt n’est-il pas vrai qu’il faut réunir tous ces modes divers d’une même idée, et que ce fut toujours une admirable pensée théogonique de présenter à l’adoration des hommes une Mère céleste dont l’enfant est l’espoir du monde?

« Et maintenant, pourquoi ces cris d’ivresse et de joie, ces chants du ciel, ces palmes qu’on agite, ces gâteaux sacrés qu’on se partage à de certains jours de l’année ? C’est que l’Enfant- Sauveur est né jadis en ce même temps. — Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants lugubres, où l’on cherche le corps d’un Dieu meurtri et sanglant, — où les gémissemens retentissent, des bords du Nil aux rives de la Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi celui qu’on cherche et qu’on pleure s’appelle-t-il ici Osiris, plus loin Adonis, plus loin Atys? Et pourquoi une autre clameur qui vient du fond de l’Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses les restes d’un dieu immolé? — Une femme divinisée, mère, épouse, ou amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime d’un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles viennent toucher et baiser pieusement. Mais le troisième jour tout change : le corps a disparu, l’immortel s’est révélé ; la joie succède aux pleurs, l’espérance renaît sur la terre ; c’est la fête renouvelée de la jeunesse et du printemps.

« Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine des dieux d’Homère. Le ciel mythologique rayonnait d’un trop pur éclat ; il était d’une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop le bonheur, l’abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop bien conçu, au point de vue des gens heureux, des peuples riches et vainqueurs, pour s’imposer longtemps au monde agité et souffrant. — Les Grecs l’avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque cosmogonique qu’ Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la gloire des dieux s’étaient incarnées dans les destinées de Rome ; mais la douleur et l’esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde qui ne voulait plus s’abandonner qu’aux religions du désespoir. — La philosophie accomplissait, d’autre part, un travail d’assi-

inilation et d’unité morale ; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans l’ordre des faits. Cette Mère Divine, ce Sauveur, qu’une sorte de mirage prophétique avait annoncé çà et là d’un bout à l’autre du monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succède aux vagues clartés de l’aurore. 1 »

Telle est la conclusion lumineuse de son pèlerinage d’Orient, le chant d’allégresse dont il proclame l’exposé de son syncrétisme. Mais, dans ce regret du ciel mythologique, qu’a déserté le monde souffrant pour s’abandonner aux religions du désespoir, ne faut-il pas saisir un message précurseur des théories de Nietzsche, ou mieux une inspiration du dernier païen, Quintus Aucler, dont le portrait tantôt prendra place dans sa galerie d’ Illuminés! Non, sans doute; à l’encontre du dogmatisme de ces âpres théoriciens, Gérard de Nerval se garde de décider, d’émettre une préférence, ou de formuler une exclusion. C’est qu’il pressent peut-être, lui qui porte au front le sceau de la plus inexorable fatalité, que, tout à l’heure, après sa vaine exploration des mythes et des théogonies, lorsqu’il se retrouvera seul, devant le ciel désert et l’abîme engloutissant, il voudra revenir à cette image de la Pitié suprême, à cette Mère Céleste, incarnation nouvelle et plus humaine de Déméter et d’Isis, comme au dernier refuge des naufragés de l’esprit.

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