GÉRARD INVENTEUR ; LES ILLUMINÉS-, UNE MUSE NOUVELLE
Aux enchantemens de l’Orient, les brumes du Nord ont l'ait succéder la tristesse et le souci. La réalité s’oiïre à lui sous son aspect le plus sévère, lui montre ses finances mal en point, ses réserves épuisées, l’avenir incertain. Cependant il est revenu plein de courage ; son expédition lui a fourni la matière d’intéressans travaux : c’est ce qu’il exprime à son père, de Nîmes, le 24 décembre, en lui annonçant son retour à Paris pour le nouvel an :
« Mon cher papa, j’espérais arriver à Paris pour l’époque de ta fête ; mais, cela m’ayant été impossible, permets-moi de te la souhaiter encore d’un peu loin, mais cependant d’assez près pour être sûr de t’embrasser bientôt. A l’âge que j’ai, on ne se sépare pas de son seul parent sans quelque peine, et c’est aussi un grand plaisir de savoir qu’on va le retrouver, et pour longtemps. — Mon retour n’a pas été aussi rapide que je voulais, parce qu’il a fallu attendre de l’argent hypothéqué sur des travaux à faire, et c’est le plus difficile de tous à toucher. Cependant j’ai placé avantageusement mon Voyage d’Égypte, qui fera un volume avec gravures f et j’ai acquis des matériaux pour au moins deux ans ; j’ai, d’un côté, le Caire, de l’autre, Constantinople, bien étudiés tous les deux, l’un durant cinq mois, l’autre durant quatre, et peut-être pourrai-je me passer des journaux et faire paraître directement dans la librairie, ce qui donnerait plus d’importance et d’avenir à mon travail. Les journaux donnent de l’argent pour le moment; mais, quand tout est fini, l’on se retrouve au dépourvu,
1. Aucune suite ne fut donnée à ce projet de publication illustrée.
fatigué seulement et malade quelquefois ; je tâcherai que cela ne se renouvelle pas. Ces voyages n’ont-ils fait que me remettre en bonne disposition et liberté d’esprit, ce serait déjà un grand point. — Depuis ma lettre de Gênes, que je n’ai pu finir parce que la poste partait plus tôt qu’on ne m’avait dit, je suis arrivé à Marseille, où j’ai été parfaitement reçu encore une fois par Méry et par quelques autres amis. Le capitaine du bateau de l’État qui m’avait conduit jusqu’à Malte, M. de Rostaing, m’a invité à faire une promenade jusqu’à Toulon, où il allait faire faire une réparation à son vaisseau. J’ai accepté, n’ayant jamais vu cette ville, et je suis retourné à Marseille le surlendemain. J’ai retrouvé mon précédent compagnon de voyage, Rogier, le peintre, arrivé par un autre bateau. Méry nous a encore retenus trois jours dans les dîners et dans les présentations. Puis nous sommes repartis selon le projet que nous en avions formé pour remonter vers Paris. Seulement nous avons voulu visiter Arles, Beaucaire et Nîmes, qui offrent des antiquités si curieuses, surtout par la comparaison avec celles d’Italie. Le temps est encore fort beau aujourd’hui, mais nous repartons demain soir ; nous ne nous arrêterons plus qu’un jour à Lyon pour nous reposer. Avancer maintenant vers Paris, c’est aller vers le froid et le mauvais temps. Si la saison eût été moins avancée, j’aurais poussé vers Agen peut-être, mais c’est impossible, et d’ailleurs j’ai hâte de revoir Paris. Je pourrai donc t’embrasser au plus tard dans les deux ou trois premiers jours de janvier. Le grand rhume que j’avais pris à Naples m’a beaucoup incommodé sur la fin de mon passage en Italie; mais enfin il est terminé depuis Marseille et je ne risque que d’en prendre un autre ici à Paris. Je n’ai de manteau que mon manteau arabe, qui était trop chaud en Égypte et paraît trop clair par ici; mais je m’entortille encore dans ta robe de chambre et dans ce qui me reste de garde-robe après tant de pérégrinations ; je présente un mélange de luxe oriental et de mode européenne arriérée fort réjouissant. Le daguerréotype est revenu en bon état, sans que j’aie pu en tirer grand parti. Les composés chimiques nécessaires se décomposèrent dans les climats chauds ; j’ai fait deux ou trois vues tout au plus ; heureusement j’ai des peintres amis, comme Dauzats et Rogier, dont les dessins valent mieux que ceux du daguerréotype. — Oh ! si j’étais peintre !... mais on ne peut tout faire à la fois. On m’a dit à Marseille que ce que j’ai écrit à Théophile sur l’Égypte avait paru dans les Beaux-Arts. On a parlé plusieurs fois de moi dans les journaux très agréablement. A bientôt donc. A huit jours d’ici, j’espère. Je t’embrasse de toute mon âme et de tout mon cœur. Ton fils bien affectionné, Gérard Labrunie. 1 »