État civil de Mortefontaine
Page 14.
CE QUI SUBSISTE DE LA MAISON ü’ ANTOINE BOUCHER, A MORTEFONTAINE
1, 2. La maison. — ■ 3. Le jardin.
de sa sœur, Marguerite-Victoire, avec Pierre-Charles Laurent, célébré quelques mois auparavant, puis leur établissement à Paris laissaient vacant le patrimoine de famille. C’est ainsi qu’ Antoine Boucher, resté seul au pays, acquit la maison de l’aïeul, par suite de l’abandon qui lui en fut consenti par sa mère et son oncle Pierre Olivier, aux termes d’un bail à rente passé devant Me Derissant, notaire-tabellion de Mortefontaine, le 8 juin 1787. L’immeuble avait alors perdu sa destination ancienne et l’auberge avait fait place au commerce d’épicier et de débitant de tabac qu’y exploita jusqu’à sa mort Antoine Boucher. Il y mourut, âgé de soixante-deux ans, le 30 mai 1820, ne survivant que de cinq mois à sa femme, décédée elle-même le 12 janvierprécédent. Sa succession, assez obérée, motiva la vente de sa maison, où son gendre, JeanDufresnoy, devenu locataire, continua, quelques années encore, le commerce d’épicerie de ses beaux-parens; puis, après deux mutations successives, l’acquisition de cet immeuble par la baronne de Feuchères en fit, nous l’avons vu, une dépendance du château de Mortefontaine.
Pauvre petite maison, « autrefois si pleine de voix mélodieuses », qui donc soupçonne aujourd’hui, devant ce maigre débris, emprisonné par les murs du grajid parc, que là, il y a quelque cent ans, s’éveilla l’un des plus délicieux esprits qu’ait vu luire ce siècle écoulé, qu’y reçut de la destinée sa marque définitive celui qui devait être Gérard de Nerval?
Transporté dans ce milieu, à l’âge des décisives impressions, le « petit Parisien » s’y imprègne de toutes les mélancolies de cette terre des légendes. Son esprit y réfléchit la coloration de ce ciel brumeux, de ces paysages aux sites divers, ici mornes et sauvages, en leur décor de forêts, de lacs et de ruines, tels qu’à Mortefontaine et à Chaâlis, là sourians et frais, comme aux bocages idylliques d’Ermenonville ou aux bords fleuris de la Thève et de la Nonette. Sa mémoire charmée le rappellera sans cesse à ces fonds de tableaux de sa première enfance ; il en gardera des images si parfumées que, plus tard, au milieu des crises de son agonie mentale, il en redira l’enchantement en des récits d’une fraîcheur céleste, poèmes du souvenir qu’enveloppent les lueurs des premières aurores ou le rayonnement
des beaux soirs de l’adolescence. Les semences mystiques de son esprit sont ainsi préparées par cette première vision du monde extérieur : son germanisme est venu de là. Les ondines de Mortefontaine lui susurrent, à travers les joncs de leurs étangs, la dolente chanson que lui moduleront plus tard les nixes du Rhin ; les ballades d’Uhland et de Tieck ne seront que l’écho plus savant des anciennes romances que les jeunes filles du Valois lui chantaient dans leurs rondes.
Elle est aussi par excellence la terre française, cette contrée, «où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France ». Une tradition y groupe ces compagnies d’archers, qui s’intitulent chevaliers, et célèbrent, à certaines époques de l’année, des fêtes du plus pur symbolisme. Au son des cors et des tambours, des cortèges se forment, des danses et des chœurs s’allient autour de chariots attelés de bœufs ; des jeunes filles tressent des guirlandes et des couronnes : les compagnies voisines se rendent réciproquement « le bouquel ».
Gérard s’est enrôlé tout enfant parmi les archers de Mortefontaine, a figuré avec allégresse aux cortèges du «bouquet». Il a pénétré avec un curieux émoi dans les parcs de ces châteaux, où son rêve ressuscite de beaux seigneurs et de nobles dames en fraises godronnées et toquets de velours, revenans de l’époque des Valois et des Guise. Il en est peu qu’il n’ait visitées, parmi les anciennes demeures, qui, de Nanteuil-le-Haudouin jusqu’à Senlis et Chantilly, haussent leurs pignons et leurs tourelles au-dessus des verdures de leurs parcs. Mais il est rare qu’il les nomme : ses délicats scrupules à l’égard des personnes lui ont fait garder sur leurs hôtes un secret qu’il n’est pas facile de violer.
Cependant on retrouve aisément sa trace, non seulement aux jardins accessibles d’Ermenonville, ou au parc de Mortefontaine, dont ses premiers regards ont scruté le mystère, par-dessus les murs de la maison de son oncle, mais en ces retraites plus fermées, — tels cet harmonieux domaine de Versigny, dont Le Nôtre a tracé les suaves perspectives, ou le castelet aux tourelles pointues de Montl’Évêque, résidence de la baronne de Pontalba. Dans la chapelle de Chaâlis, il a rêvé du peintre Golonna et de la belle Lucrezia-Polia, dont l’obsédera toujours la mystique
aventure. N’y a-t-il pas aussi croisé la grande ombre du Tasse, qu’une légende y fait venir en 1571, en compagnie des cardinaux Hippolyte et Louis d’Este, alors abbés commendataires de Chaâlis? Le poète italien y composa, dit-on, les derniers chants de la Jérusalem Délivrée et peutêtre y exhala pour Éléonore ce poétique amour dont Gérard enfant voudra répéter l’adoration... Mais que d’autres Laure et d’autres Béatrix n’a-t-il pas aperçues ? Cette spirituelle et vive Louise de Junquières, dont il partagea les jeux sur les pelouses de Versigny, son château natal, et qui, descendante des poètes, symbolise pour lui la « gloire des arts », il la retrouvera plus tard, à Valjenceuse, près de Scnlis : encore un de ces châteaux dont le parc à la française s’est romantisé de rochers, de grottes et de colonnades. Tout ce merveilleux, atténué d’un correctif d’art et de tradition, se réfléchit en son âme enfantine, y laisse l’image d’une forêt peuplée de fantômes, environnant de ses sombres futaies quelque parc classique aux sévères avenues. Il s’y voit déjà tel qu’un chevalierpoète, explorant le domaine enchanté, où se désole, en sa tourelle, l’une de ces amoureuses de légende qu’un père cruel tient prisonnière.
L’irréel et le romanesque s’associent ainsi à l’éclosion de sa sensibilité, préparent chez lui ce platonisme à la Pétrarque qui, en regard des truculences passionnées d’Antony, présentera l’autre aspect de l’amour romantique. Gérard était alors un délicieux garçonnet : « son sourire enfantin rappelait, nous dit-il, celui de sa mère, et ses cheveux blonds mollement ondulés, couvraient avec caprice la grandeur précoce de son front ». Il était entouré et choyé par toutes les fdlettes des hameaux voisins, mues par cette attirance hâtive que favorise la promiscuité villageoise. Quelquesunes étaient ses cousines ; l’une, un peu plus âgée, était sa tante, la jeune sœur de sa mère, Eugénie Laurent. Escorté de ces petites nymphes champêtres, qu’il appelle Sélénie, Fanchette, Héloïse, Sylvie, il parcourt avec délices les prairies où susurre la Thève, et s’égare aux ombrages des iorêts. Une exaltation précoce mêle dans son cœur l’amour et la poésie ; d’enfantines passions pour Fanchette ou Sélénie, donnent lieu à des figurations romanesques, inspirées de souvenirs classiques ou de légendes du Valois.
Héloïse, la première, lui fait connaître la douleur : dans une entrevue nocturne, aussi innocente que théâtrale, il s’agenouille extasié devant une image de la fdlette. Et quand celle-ci apparaît et vient souriante à sa rencontre : « Pardon, reine, s’écrie-t-il, je me croyais le Tasse aux pieds d’Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie! » N’est-ce pas déjà tout Gérard? Amant spirituel que ne trouble aucune sensualité, poète qui ne voit l’amour qu’à travers le mirage des légendes, le mystère des nuits ou le merveilleux des songes.
« Elle ne put rien me répondre, narre-t-il plus tard, et nous restâmes tous deux muets dans une demi-obscurité. Je n’osai lui baiser la main, car mon cœur se serait brisé : — O douleur et regrets de mes jeunes amours perdues ! que vos souvenirs sont cruels !... 1 »
Il se dit ailleurs « la tête farcie de romans à teinte germanique » et il soupire pour la blonde couturière Ermcrance, qui le soir chante de dolentes ballades à la citerne du hameau... N’est-ce pas comme une première vision de la Grelchen de Goethe s’appuyant à la margelle du vieux puits allemand?
Il se mêle encore à ces effusions sentimentales un peu de la grâce légère et de la fantaisie du xvme siècle. Du parterre de Mortefontaine, la vue s’étend sur un paysage de fête galante : estompés dans une buée de songe, les grands étangs miroitent sous les feuillées et semblent des lacs chimériques où se reflètent les îles d’amour. Entre les coteaux que dore le couchant, l’horizon fuit aux ondulations de la sylve ; les lointains se dégradent en plans bleuâtres et violacés, puis se noient aux confins rosés de la terre et du ciel... C’est là, croit-il, non sans vraisemblance, qu’ Antoine Watteau conçut l’irréel paysage de son Embarquement pour Cyihère, qu’il rêva ses délicieux pèlerins appareillant pour le rivage d’illusion. Sans doute il dut venir en ces solitudes le magicien des pastorales et des menuets champêtres, car une branche des Watteau a fait souche en ce pays, et les actes de la paroisse d’Ermenonville relatent, au xvme siècle, plusieurs naissances et décès de cette famille.