LES ILLUMINÉS
bergers dont il partage la vie errante. Il se plaît aux ruines d’anciennes chapelles et adore les vieilles chansons. De belles filles blondes lui apparaissent, qu’il aime comme les visions qu’on voit passer dans les songes. Il y a des Adrienne et des Sylvie : l’une, Jeannette Rousseau, a cette figure de Minerve à l’œil noir, que rappelle le sourire athénien de Sylvie. Quand Restif se souvient d’elle plus tard, il se dit avec regret : « C’était le bonheur peut-être ! Épouser Jeannette, passer sa vie à Gourgis, en brave laboureur, n’avoir point eu d’aventures et n’avoir pas fait de romans, telle pouvait être ma vie, telle avait été celle de mon père... Mais qu’a pu devenir Jeannette Rousseau? Qu’a-telle épousé? Est-elle vivante encore? '> Nous retrouvons le même langage, presque les mêmes phrases, sous la plume de Gérard, peignant le paisible bonheur qu’il aurait pu trouver en épousant Sylvie. 1
Lesfemmes que Restif aima dans la suite, Mme Parangon, Zéphyre, auront avec Jeannette Rousseau cette ressemblance que celle-ci avait elle-même avec une figure idéale entrevue dans le passé, — « dans une autre existence peut-être» !... C’est une de ses idées favorites, cette théorie des ressemblances que Gérard lui a empruntée, cette croyance qu’il n’a jamais aimé que la même femme... en trois personnes. Il croit à la transfusion des âmes et, en spiritualiste éclectique, tire de la doctrine des Indous et des Égyptiens la plupart de ses argumens. Tantôt il fait reposer l’âme dans un autre corps après mille ans, comme chez les anciens ; tantôt il la fait s’élever dans les astres et y découvrir des paradis innombrables, comme dans Swedenborg, ou encore passer à l’état d’ange ailé, comme dans Dupont de Nemours. Un de ses personnages a trouvé le secret d’isoler son âme de son corps et de visiter les astres, sans perdre la possibilité de « rentrer dans sa guenille humaine ».
Il n’est pas jusqu’aux fatalités qui pèsent sur ces deux fins d’existence qui ne soient identiques. Celui qu’on a appelé le Jean- Jacques des Halles, qui passe souvent ses nuits à explorer les bouges ou les repaires d’escarpes, n’impose-t-il pas à Gérard sa dernière empreinte? Écoutez enfin cette lamentation désespérée, si pareille au thème