G GÉRARD DE NERVAL
funèbre des Cydalises : — « Morte ! elle est morte ! s’écrie Nicolas, au souvenir de la belle Guéant. Morte, comme cette autre, si belle et plus aimante — Mme Parangon — et tout ce que j’aimais est ainsi dans le tombeau... »
Où sont nos amoureuses?
Elles sont au tombeau...
En 1851, Gérard, qui à nouveau sent voisine l’ombre funeste, réunit, dans un travail d’ensemble, les Confessions de Nicolas et d’autres notices sur ses excenlriques favoris, voulant, dit-il, analyser, dans une sorte de physiologie morale, les bizarreries de l’esprit. C’est ainsi qu’il place, en tête du recueil, le Roi de Bicêtre, Raoul Spifame, qui, fou par un seul endroit du cerveau, se croit le roi Henri II, auquel il ressemble de façon surprenante. Viennent ensuite Cazolle,Caglioslro et Quinlus Aucler, l’auteur de la Thréicie.
A lire cette dernière notice, on est surpris encore de l’aisance avec laquelle se meut la pensée de Gérard, à travers ce qu’il appelle les grands mystères de l’âme humaine, où l’esprit devient si facilement dogmatique ou négateur. Plus que nul autre, il a senti l’angoisse et le désarroi, où l’athéisme révolutionnaire a laissé les esprits enclins à l’exaltation et à la rêverie.
« Il y a certes, dit-il, quelque chose de plus effrayant dans l’histoire que la chute des empires, c’est la mort des religions. Volney lui-même éprouvait ce sentiment en visitant les ruines des édifices autrefois sacrés. Le croyant véritable peut échapper à cette impression, mais, avec le scepticisme de cette époque, on frémit parfois de rencontrer tant de portes sombres ouvertes sur le néant... »
Et, malgré lui, son regard scrute obstinément « cette porte ogivale — la dernière qui semble encore conduire à quelque chose, — dont on restaure avec piété les nervures et les figurines frustes ou brisées, qui laisse entrevoir toujours sa nef gracieuse, éclairée par les rosaces magiques des vitraux ».
Ce n’est que prélude à l’évocation du dernier païen, Quintus Aucler, qui garde l’éblouissement du ciel mythologique et déplore, longtemps avant Nietzsche, la destruction
UNE MUSE NOUVELLE
delà grande civilisation gréco-romaine « par une secte juive expulsée, vil agrégat d’esclaves et de bandits ». De même que le philosophe allemand, il oppose la beauté vivifiante des dieux de l’Olympe à l’influence morbide des religions du désespoir. Pour lui aussi, le christianisme est un syncrétisme ; mais il mérite bien de figurer dans la galerie des Illuminés réunis par Gérard, ce moderne hiérophante, qui se croit appelé à restaurer le culte antique «que l’apostasie de Clovis est venue renverser pendant une misérable quinzaine de siècles »...
Telle n’est point la pensée de Gérard :
« S’il était vrai, conclut-il, que la religion chrétienne n’eût guère plus d’un siècle à vivre encore, ne faudrait-il pas s’attacher, avec larmes et avec prières, aux pieds sanglans de ce Christ, détaché de l’arbre mystique, à la robe immaculée de cette Vierge mère, — expression suprême de l’alliance antique du ciel et de la terre, — dernier baiser de l’esprit divin qui pleure et qui s’envole. 1 »
Il clôt sa galerie d 'Illuminés par une étude sur les successeurs d'Icare, qui servit de préface aux Ballons deTurgan. Le problème de l’aviation, qui hanta maints cerveaux de génie, depuis Architas jusqu’à Léonard de Vinci et à Cyrano de Bergerac, devait aussi tenter l’esprit de Gérard de Nerval. L’inventeur du stéréographe rêvait à son tour de retrouver les ailes que les dieux avaient brisées, pour s’évader des chaînes pesantes qui rivent l’homme à sa planète.
Une Muse nouvelle est aussi venue le visiter : non plus cette muse négligée qui préludait gauchement à ses essais d’adolescent, ni celle, naïve encore, mais si touchante, qui inspirait ses Odeletles et ses Cyclalises. Sa descente aux enfers et son pèlerinage d’Orient ont pénétré son esprit d’une ardeur étrange, dont ses vers, autant que sa prose, vont accuser le reflet. Nous avons noté dans Oclavie, puis dans Isis et le Voyage en Orienl , la marque de cette inspiration, qui fait de lui un maître unique ès-lettres françaises. Née de sa pénétration des symboles et de sa communion avec le divin, elle l’a doté de cet accent d’oracle dont la vaticination hautaine se condense en un douzain de rares sonnets.