Les Illuminés : Quinlus Aucler
Rien cependant, dans ses préférences de naguère, ne laisse entrevoir pareille évolution. Sa prédilection de ia poésie populaire, son aspiration vers l’affranchissement des règles prosodiques s'affirment encore, en 1842, lorsqu’il publie, dans la Sylphide, ce bouquet de dolentes ballades dont il a colligé les strophes éparses, au cours de ses promenades du Valois. Pour celles-ci, on le sait, il doit garder un culte nostalgique qui survit à tout : nous les retrouverons, dix ans plus tard, avec à peine quelques variantes, dans Angélique ou les Faux Saulniers, puis dans les Filles du Feu. Tel est ce naïf épithalame, que des voix alternées chevrotent d’un bout à l’autre de la table des noces :
« — Enfin vous voilà donc, — Ma belle mariée, — Enfin vous voilà donc, — A votre époux liée, — Avec un long fil d’or. — Qui ne rompt qu’à la mort. »
Puis, ces lais mélancoliques où l’amante fidèle préfère mourir que changer d’amour, où la Belle, tombée au pouvoir d’un félon ravisseur, fait la morte « pour son honneur garder ».
« Au château de la Garde — Il y a trois belles filles, — Il y en a une plus belle que le jour... »
Et n’est-ce pas dans les rondes de Mortefontaine qu’il les a entendues, ces tendres romances modulées par l’inoubliable voix d’Adrienne?
Dessous le rosier blanc — La belle se promène Blanche comme la neige, — Belle comme le jour...
Qui ne se souvient enfin de ces deux perles de folklore, qu’il nous a restituées : — • l’une, funèbre à l’égal d’une ballade d’Uhland : c’est la Chanson de Jean Renaud :
« ... Allez, ma mère, allez devant, — Faites-moi dresser un beau lit blanc, — Mais faites-le dresser si bas — Que ma femme ne l’entende pas... »
— l’autre, suave comme un cantique de paradis : c est la légende de saint Nicolas :
Il était trois petits enfans
Qui s’en allaient glaner aux champs.
UNE MUSE NOUVELLE
Il en a pris texte pour nous dire ses aspirations poétiques : comparant ces strophes à peine rimées à l’uniformité de notre mètre, à la lourdeur de la rime, aggravée encore de cette richesse que le goût du temps avait décrétée, il voudrait revenir à l’assonance qui allégerait le vers et en réduirait la monotonie.
Ce concept d’une poésie libérée de la rime oppressive et du rythme régulier n’est-il pas pour nous surprendre à l’époque de Gérard de Nerval? Bien des années plus tard, alors que la lassitude de l’ancienne versification s’est plus nettement fait sentir, une autre génération de poètes a, pour un temps, poursuivi le même affranchissement. Sans doute leur tentative ne permet guère d’augurer la prochaine abrogation de notre vieille prosodie : les rythmes séculaires, vieux comme notre langue elle-même, ont si longtemps scandé notre rêve qu’ils semblent, pour de longs jours encore, inséparables de toute expression poétique. Mais les objections que suscitait à Gérard la technique verbale inaugurée par le coryphée romantique semblent bien avoir prévalu. Le génie de Victor Hugo a pu, en assouplissant et en disloquant le mètre, l’adapter aux exigences de son verbe souverain ; il en a tiré des accords tels qu’après lui, nul ne dût, semblait-il, reprendre de longtemps l’instrument dont il avait épuisé les sonorités. A sa suite cependant, une habile phalange a raffiné encore de ciselures et de scintillemens de rimes; mais l’expérience des parnassiens, réduite de plus en plus aux adresses de facture et aux prestiges de mots, n’a fait que marquer le déclin d’une brillante époque littéraire. Alors une jeunesse perplexe s’est appliquée aux essais d’un lyrisme nouveau, que seul eût pu fixer quelque messie poétique : celui-ci n’est pas venu, et sans doute l’affranchissement de toute contrainte métrique, naguère proclamé par quelques symbolistes, n’aura eu que la portée d’un geste de cénacle. Mais ceux-ci auront quand même préparé, — ce que Gérard entrevoyait en pleine floraison romantique, — le retour à une poésie plus émotive, plus intimement musicale, plus voisine du mystère et de l’inconscient. Certains même ont adopté les réformes que lui-même, trop féru de tradition pour passer à l’expérience, s’était contenté de préconiser : la rupture des coupes monotones et le remplacement de la rime par l’assonance.
Mais ils pourront, à d’autres titres, le proclamer leur aïeul : c’est lorsque, enfermant dans la rigide armature du sonnet d’imprécises et flottantes visions, il s’aventure au domaine de l’occulte et tente d’exprimer l'ineffable.
Le doux Verlaine a reconnu sans doute, dans le chantre des Cydalises, un ancêtre de poésie gémissante et de rêverie ingénue ; mais le poète des Chimères sera mieux encore l’annonciateur de ces autres musiciens du mystère que furent Baudelaire et Stéphane Mallarmé.
En 1843, il date de Tivoli, l’ancienne Tibur, ce prélude sibyllin qu’il intitule Delfica, mélodieuse variation sur l’annonce messianique de Virgile : Ullima Cumæi venil jam carminis ætas :
La connais-tu, Daphné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte ou les saules tremblans,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence !
Reconnais-tu le temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte fatale aux hôtes imprudens,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence?
Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique.
Cependant la sibylle au visage latin *1
Est endormie encor sous l’arc de Constantin ;
— Et rien n’a dérangé le sévère portique.
Ses amis ne virent, en ces accords nouveaux, que l’influence d’une muse plus experte et l’adoption d un mètre plus sonore. Mais nul ne perçut le secret de ce lyrisme, dont l’inspiration, incubée si longtemps, jaillissait soudain du tréfonds de son âme mystique. Il est maintenant tout à l’extase dont l’ont ravi les demi-dieux de l’hellénisme, les Orphée et les Pythagore ; il voudrait réveiller les échos de leur chant divin, cette alliance de la Poésie et de la Musique, qui, sur la lyre d’ivoire ou la cithare d or, a révélé le secret de l’harmonie des mondes, dans la pure
UNE MUSE NOUVELLE
lumière de Dionysos. Ce lyrisme supérieur, dont il a pressenti, dans Lohengrin et le drame wagnérien, un splendide essai nouveau, ne doit rester pour Gérard qu’une vague aspiration. Mais, pour mieux complaire à la Muse sacrée, du moins fera-t-il choix d’un mètre musical, évocateur de sens profond et de vérité ésotérique ; il le condensera en ces hermétiques sonnets, qu’il intitule, des noms de la légende éternelle, Horus, Anléros, Artémis, Delfica... Chacun doit marquer une étape, noter la progression de sa « mystique ». Le sonnet qu’il appelle Vers clorés, à l’imitation du magicien de Delphes, nous apparaît tout empreint de panthéisme pythagoricien (59) :
Homme, libre penseur, te crois-tu seul pensant ?
Puis, dans la suite imitée de Jean-Paul, le Christ aux Oliviers, il revient aux assimilations théogoniques dont il a fait le magique exposé dans Isis. De ces cinq sonnets, extrayons le dernier, qui nous présente un nouvel aspect de son syncrétisme : voici maintenant le Christ, incarnation suprême des jeunes dieux meurtris, dont le sang doit racheter le monde :
C’était bien lui, ce fou, cet insurgé sublime...
Cet Icare oublié qui remontait les cieux,
Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,
Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime !
L’augure interrogea le flanc de la victime,
La terre s’enivrait de ce sang précieux...
L’univers étourdi penchait sur ses essieux,
Et l’Olympe un instant chancela sur l’abîme.
Réponds ! criait César à Jupiter Ammon,
Quel est ce nouveau dieu qu’on impose à la terre?
Et si ce n’est un dieu, c’est au moins un démon...
Mais l’oracle invoqué pour jamais dut se taire ;
Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère :
— Celui qui donna l’âme aux enfans du limon.
Plus tard encore surgiront d’autres poèmes, plus impé-
nétrables, en dépit de leur claire syntaxe — « guère plus obscurs, a-t-il dit, que les Mémorables de Swedenborg». Cris suprêmes de son délire mystagogique, ils demeurent inaccessibles à qui n’a pas scruté les arcanes de la pensée de Gérard. C’est leur recueil qu’il intitule les Chimères, écrin de perles sombres, étranges et fascinatrices comme les fleurs de sa folie.
LE DERNIER THEATRE