FAUST ET L'IMAGIER DE HARLEM ; HENRI HEINE
n intervalle de quatre ans, — de 1844 à 1848, —
nous offre une période de vie assez calme. Le
Voyage en Orierit a bien servi la notoriété de Gérard et il reçoit des éditeurs les offres les plus séduisantes. La mode est alors encore aux voyages illustrés, aux albums pittoresques, aux landscapes rehaussés de vues et de monumens, dont la génération voyageuse de 1830 s’était montrée si friande. L’éditeur Furne, qui a déjà publié plusieurs ouvrages de ce genre, alléché par la saveur des récits de Gérard, lui demande un livre sur les Côtes de la Méditerranée ; il passe avec lui, le 10 décembre 1847, un traité, aux termes duquel Gérard doit lui remettre, moyennant cinq mille francs, le manuscrit de l’ouvrage, dans un délai de deux ans (60). On voit par là quelles ressources celui-ci pouvait alors tirer de sa plume. Mais le manuscrit ne fut pas livré. Gérard ne voyageait qu’aux rives où l’appelait sa fantaisie et ne pouvait s’astreindre aux excursions de commande.
La passion du théâtre l’a d’ailleurs repris, et maintenant il collabore avec Alboize au libretto des Monténégrins , dont Limnander doit écrire la musique. Pauvre livret, qui, avec ses alternances de vers plats et de prose incolore, ne sort pas de la commune production des paroles d’opéra-
comique. Gérard a-t-il même songé à autre chose qu’à pourvoir aux nécessités quotidiennes? Il y a si peu de lui dans cette besogne, si peu de ce qui fait le charme propre de ses autres œuvres ! La lettre suivante, qu’il écrivait à Saint-Georges, directeur de l’Opéra-Comique, montre avec quelle indifférence il acceptait les collaborateurs de la dernière heure et livrait l’œuvre commune à la cuisine de l’exploitant :
« Voici deux actes, mon cher ami, où vous reconnaîtrez, j’espère, de bons élémens. Ce qui est mal rendu dans le dialogue prendra de l’intérêt sous votre plume ; c’est le troisième acte surtout qui appellera votre imagination. Il faudra éviter de changer les principaux morceaux de chant, ce qui causerait un retard énorme et interromprait l’étude commencée de la musique. La teinte des scènes musicales est un peu sombre ou solennelle. Le genre du musicien l’a voulu et le talent de Mme Ugalde, la cantatrice engagée pour nous, s’en accommodeparfaitement. Il fautconcevoir ici, non un opéra-comique, mais un drame lyrique comme Haydée, comme Zatnpa. Comprenez maintenant ma position. Je fais près de vous une démarche personnelle qui ne deviendra sérieuse que si vous ne croyez pas de trop grands changemens indispensables. Autrement nous sommes résolus à tout faire nous-mêmes et à ne rien abandonner de notre droit d’être joué d’une façon telle quelle.
« On ignore, et le directeur doil ignorer, que je vous ai communiqué ce manuscrit. Ceci est entre nous deux.
« Vous comprenez que si Alboize paraît préférer Scribe, cela ne tient nullement à une question personnelle; il ne vous connaît pas et connaît Scribe, voilà tout. De plus il consentirait peut-être plus volontiers à se subordonner à l’auteur le plus ancien; enfin tout cela n’est rien au fond, et le musicien et moi, nous en viendrons à bout facilement...
«Votre bien affectionné : Gérard de Nerval. Ce 19 mai 1848. 1 »
Du drame lyrique qu’il conçoit, avec les Monténégrins, à l’exemple d 'Haydée et de Zcirnpa, il doit rencontrer bientôt une plus complète réalisation : c’est lorsqu’en 1850, il assiste, à Weimar, à la première représentation de Lohengrin. Son clairvoyant esprit pressent alors les futurs triomphes du maëstro allemand, et, tout de suite, son enthousiasme va « à ce talent original et hardi qui se révèle à l’Allemagne... » Il est conquis par cette innovation qui soumet
1. Publié le 1er avril 1869 dans l’Amateur d’autographes (Collect. de l’auteur).
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