‹ Gérard de Nerval, parisien de ParisChapitre 4 sur 7 · Voir la préface du livre de G. de Nerval : les Illuminés · texte numérisé non relu

Voir la préface du livre de G. de Nerval : les Illuminés

2. La prédilection que Gérard eut jusqu'à la mort pour Mortefontaine, justifie le choix qu'il fit du nom de ce clos Nerval pour en tirer un pseudonyme, M. Aristide Marie, dans son livre sur Gérard de Nerval, a donné au cliap. II, p. 67, la teneur des actes relatifs à la propriété du fameux clos.

commence-t-il à donner quelque corps à ses rêveries. Au hameau de Loisy il connaît une fillette de son âge, Sylvie ; il l'aime idylliquement, il se trompe même sur le doux sentiment qu'il lui montre et qu'il ressent ; il croyait à un grand amour. Hélas ! le grand amour n'est qu'une amourette d'où sortira brisé le cœur de Sylvie.

Un soir sur la pelouse d'un parc, auprès du château de Mortefontaine, Gérard et Sylvie dansent en rond avec des jeunes filles : ils rient, ils tournent, ils chantent.

Soudain la jeune châtelaine vient se mêler à leurs jeux ; elle s'appelait Adrienne, elle était grande, elle était belle et souriante, et les dernières heures du crépuscule doraient les longues mèches de sa chevelure blonde... Pour Gérard, c'est une apparition quasi céleste, et c'est troublé jusqu'au fond de son être, qu'il reprend la ronde avec ses compagnes et la nouvelle venue. A un certain moment, les règles et les hasards du jeu amènent Gérard à embrasser Adrienne : enfin, Adrienne, pour sortir du cercle des danseurs, doit chanter,

«... A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. . . »

Gérard est enivré par le baiser, par la romance, par la voix d' Adrienne : il va, tout exalté, cueillir deux branches de laurier qu'il tresse et dont il couronne la belle et jeune châtelaine cependant que Sylvie, toute pâle, défaille et pense mourir.

C'est fini : Sylvie n'est plus rien ou presque plus rien pour Gérard qui retourne bientôt à Paris, au lycée Gharlemagne, emportant cette double image d'une « amitié tendre tristement « rompue, — puis d'un amour impossible et vague, source de « pensées douloureuses. . . La figure d' Adrienne resta seule « triomphante»

Et Gérard se trompe encore. Oui, c'est Adrienne (i) sans doute qu'il cherchera toujours, partout, c'est elle qu'il trouvera et qu'il aimera sous de multiples apparences, — mais ce qu'il

I. D'après M. Aristide Marie, Adrienne serait la baronne de Feiichères « celte Sopliie Dawes que le testament du dernier des Condé lit châtelaine de Saint-Leu Taverny de Sainl-Sulpice et de Mortefontaine». On voit Adrienne représentée dans La Saint-Hubert à ChanliLly en 18 aS tableau qui se trouve à Chantilly.

aime, seul, c'est l'idéal inaccessible qu'il se crée ; il aime ses folles et magnifiques visions davantage que n'importe quelle créature ; plus tard, éternellement déçu par les femmes, parce que l'amour qu'il en voudrait est trop au-dessus de la nature humaine, il n'aimera en elles que ce qu'il y mettra et ce qu'elles ne possèdent pas : les complexes créations de son esprit sensible.

Gérard exige-t-il donc trop de l'amour? Il n'a jamais connu la passion d'une mère ; l'alFection paternelle ne s'est jamais révélée à lui ; ses lectures, l'admiration de la beauté antique — premières grandes influences de son enfance, emplissent son cerveau d'une fantasmagorie lointaine et merveilleuse ; enfin, un désir exaspéré de tendresse, avec l'apparition d'Adrieune, lui donne des regrets imprécis, des besoins insatisfaits et des rêves irréalisables.

Voilà ce qui engendrera la mélancolie, la tristesse, la méfiance. Et tous ces tourments d'âme, qui grandiront avec la vie, ajoutés aux fatigues d'un travail littéraire acharné, conduiront peu à peu Gérard jusqu'au jour final là vers quoi l'implacable fatalité le j)ousse...

Les sensations elles idées se bousculent et bouillonnent dans l'esprit de Gérard, dès le lycée. Il fallait qu'il fût poète. Et le lycée Gharlemagne voit éclore en 1826, les Elégies nationales qui donnent à Gérard, auprès de ses condisciples, une manière de célébrité ; la célébrité s'accroît encore lorsqu'il montre les Odes à Napoléon, des Poèmes espagnols et des Poèmes lyriques sur l'antiquité grecque. En 1826, il écrit un acte en vers, le Café d'un Théâtre qui est une satire contre les romantiques ; mais il est lui-même romantique sans le savoir par son goût de certains poèmes germaniques. Il traduit le Faust de Gœthe, et Goethe écrit à Gérard ces simples mots : « Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant » ; et Gœthe dit à Eckermann « Je n'aime plus Faust en allemand ; mais, dans cette traduction, tout agit avec fraîcheur et vivacité. Il me passe par la tête des idées d'orgueil quand je pense que mon livre se tait valoir dans la langue de Bossuet, de Corneille et de Racine » (1).

l. Cf. Gérard de Nerval,pa.r Eugène de Mirecourl.

Pour Gérard ce fut la gloire . Gérard n'a pas dix-huit ans ; il termine ses « humanités » et, durant ses dernières années au lycée Charlemagne, il est édité plusieurs fois, il collabore au Mercure de France au XIX^ siècle ; il se lie d'amitié avec un de ses camarades de classe qui est Théophile Gautier.

Précoce et brillante, telle s'ouvrait la carrière littéraire de Gérard Labrunie qui deviendra avant longtemps, Gérard de Nerval,

A cette époque (i) — et voici une vraie famille parisienne — le D"^ Labrunie est définitivement fixé dans le quartier Saint- Merri, — il habite, 96, rue Saint-Martin, là où Gérard est né. Au n° 98, le cousin Henri Dublanc est pharmacien, successeur de son père, celui qui aida les études du D"" Labrunie. L'oncle Gérard est retiré au 189, rue du Temple. Rue Coquillère, le beau père du D"" Labrunie, Laurent, est toujours marchand de lingerie. L'oncle Duriez demeure 'j'i, rue Saint-Denis et son beau-frère, Alexandre Labrunie, fait commerce de toile au 3^, rue Monmartre. Gérard habite chez son père : il a déclaré qu'il voulait être écrivain et vivre de sa profession : le docteur, ironique, a souri puis exigé que son fils s'inscrivît comme clerc chez un notaire du quartier.

Alors, au hasard des courses et des promenades, Gérard commence de soupçonner le Paris qu'il décrira.

Il est touché par la particulière beauté des ensembles, il critique les monuments, il s'attarde aux coins curieux. Il recueille des impressions qu'il retrouvera par la suite pour écrire les nombreuses pages parisiennes semées à travers son œuvre. Le voici à la Halle :

— Quelle belle nuit I dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis, puis le marché à la volaille ; à droite, le marché au beurre, et, plus loin, la construction inachevée du marché à la viande . La silhouette grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux dessins corrects de la Renaissance, s éclaire encore magnifiquement aux rayons de la lune, avec son armature gothique, ses arcs boutants

lo GÉRARD DE NERVAL, PARISIEN DE PARIS

multipliés comme les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes et de ses fenêtres, dont les ornements semblent appartenir à la coupe ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par un portail dans le goût de Vignole 1

Plus loin, avec quelle minutie amusante, ne peint-il pas les marchands de sangsues de la rue Mauconseil, les débitants de cidre et les pharmaciens-Raspail 1 II faut lire sa description du célèbre cabaret de Paul Niquet.

Les murs, très élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage eu deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-devie, avait fait établir des conduites d'eau très utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte et les plus furieux demandent grâce.

Si les pittoresques rues de Paris plaisent à Gérard, il est à penser que les journées lui semblent fastidieuses et longues dans l'étude notariale; aussi arrête-t-il, à la fin de 1829, cet essai de carrière pour laquelle il ne se sent aucune inclination. Le D"" Labrunie fait alors inscrire son fils à l'Ecole de Médecine ; il ne tient nul compte d'une vocation littéraire cependant visible et déjà notoire ; il décide que Gérard sera médecin ; et, jusqu'en i834, Gérard est effectivement élève en médecine, fréquente la clinique à l'Hôtel-Dieu, montre même un assez beau courage professionnel pendant l'épidémie de choléra de 1882. Le Df Labrunie est satisfait ; or, tout eût été au mieux de ses vœux si, en janvier i834, Gérard n'avait fait un héritage relativement élevé pour l'époque : la mort de son grand-père Laurent apportait à Gérard la part exacte de 29,901 francs.

Cet argent décide de la vie littéraire : Gérard se juge assez riche pour tenter la chance de suivre ses goûts, mais, d'abord, il veut être libre ; — l'affection... frigide de soniDèrene le retient

GÉRARD DE NERVAL, PARISIEN DE PARIS ii

pas, il s'installe au i5 de la rue de Vaugirard, puis au 6, rue du Pa©n, puis au 5, rue des Beaux-Arts où vient le. rejoindre son ami le dessinateur Camille Rogier. Ensuite, Gérard rêve de voyages lointains.

Il annonce son départ, et, afin de ne point passer pour prodigue aux yeux de son père, il lui dit — ce qu'il fit d'ailleurs — qu'il ira par bateaux, par pataches ou à pied (i). Avant de quitter Paris il laisse un dépôt de valeurs au statuaire Du Seigneur qui lui fera parvenir en route l'argent dont il aura besoin. Détail qui ne manque pas de piquant : Gérard a choisi Du Seigneur comme... banquier parce que le statuaire est le seul de ses arnis qui possède un coffre fermant à clef!

Voilà la bohème qui commence ! dut s'exclamer le D"" Labrunie en haussant les épaules.

Gérard visite rapidement le Midi de la France, passe par Antibesetpar Nice, arrive à Florence, séjourne un peu à Rome, puis à Naples et revient. Des projets le hantent; il cherchera une afïaire : il lancera une Revue, il se fera éditeur, il songe aussi au théâtre... En attendant, il vit sur son capital ; l'élégance le charme, il devient un de nos dandy parisiens ; il est tout à lait de Nerçal (2). On le voit en habit à col haut monté, en pantalon collant à sous-pieds, il porte des petites bottes vernies, il se gante de peau claire. Gérard, de l'aveu même de ses contemporains, est un homme plein de distinction, aux manières aisées ; ses amis, Théophile Gautier, Champfleury, Bell, Arsène Houssaye, ontlaisséde lui des portraits où Gérard apparaît avec une figure rosée ; plus tard sa figure sera d'une pâleur mate fort belle ; ses yeux gris sont à la fois pétillants et doux ; son front est haut sous une chevelure blonde cendrée ; sa voix prenante est inoubliable.

Gérard est riche, il dépense sans compter. Il fréquente les grands restauiants, les cafés du Boulevard, il a son fauteuil au Théâtre des Variétés.

C'est là qu'un soir Gérard croit apercevoir sur la scène une autre Adrienne en la personne d'une fort délicieuse actrice,

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