CHAPITRE PREMIER
Ordonnance du 5 septembre.
Tout le monde connaît aujourd'hui les canseij- "âe la révolution du 20 mars. Il était difficile d'empêcher l'entreprise d'être tentée; ce qu'il y eut de ])lus déploraijie, ce fut la promptitude et la facilité 'de son exécution. Tous les bras se seraient levés, s'il n'avait été question que de prendre la défense dit monarque; mais de certains bommes n'avaient vu, Sîïans le nouvel ordre de choses, que le trfonrpbe 4'un parti ; ils avalent eu l'impradence d'exciter t^eis
(7 ) alarmes sur de grands intérêts. Quand on se vit
placé entre ces alarmes et un danger bien pins terrl]>ie , plusieurs furent assez aveuglés pour ne pas voir que c'était ce danger quii fallait d'abord conjurer. Pourquoi cette calastroplie , si fatale à la France, n'a-t-elie pas été du moins une leçon salutaire , et n'a-t-clle au contraire parn à certains esprits, lorsque le roi est remonté sur son trône, <fue comme une preuve de la nécessité de presser leur plan de réaction? Pourquoi, dans les désastres inouis dont la nation venait d'être accablée , n'onlils vu qu'une occasion favorable pour atlaqîîer ses libertés, et pour tenter, conU-e la volonté du monarque, d'immoler les intérêts de tons à leurs intérêts particuliers ?
A celte époque se manifestèrent avec audace des projets jusqu'alors mal dissimulés. Les intérêts nés de la révolution n'avaient été que menacés , ils furent attaqués ouvertement. Du bautde la tribune nationale , on remettait en doute les cpi estions politiques -d-ont fimporlance avait donné le &ignal à nos troubles , et qui avaient reçu ou milieu d'eux une si terrible solution. Ce pacte solennel qui avaiicimenté l'union du peuple et du trône en consacrant des garanties désormais indispensables pour le repos public, où semblaient devoir s'être éteints les derniers feux de îa révolution, était près de se décliiier €Titre les mains ennemies de ces nouveaux ré vol u- •tioîinaires j et c'était au nom. du roi cl de la lidélifcé
f8) qu'ils désavouaient le roi et son gouvernement
]égilime.
Leur ligue était d'autant plus dangereuse, fîue leurs rangs s'étaient grossis de ces ambitieux tou^ jours prêts adéserttvi- le parti vaincu, pour tourner à leur prolit les nouveaux événements, et sur-tout de tous ces prolées donl le zèle s'exalte pour faire oublier leurs torts , et dont le seul moyen est de rendre d'infâmes services j)0ur se racheter du mépris qui les accable.
Grâce à ces terribles auxiliaires , un système de réaction fut bientôt établi; presque par-tout le pouvoir était placé entre les mains des ennemis du repos de leur patrie ; et, presque ])ar-tout, ils ea abusaient pour satisfaire un esprit de conquête , ou un esprit de vengeance.
Le départem<nit du Rhône ne devait pas éclinpper aux eflVts désastreux de ce système insensé.
Ses auteurs avaient juéludé j^ar des faibles essais,, lorsqu'au mois de juillet 181 5, Sa Majesté me fit l'honneur de me nommer licilenant-général de police à Lyon. J'acceptai celte fonction imj)ortante, sans me fiirc illusion sur le poids du fardeau. J'avais été ])enilant quatoi'ze ans l'un de ses magistrats ; j'avais eu le bonheur de lui rendre quelques services à l'époque de la première invasion ; j'avais reçu de la part de la ville elle-même la plus touchante et la plus glorieuse récompense, etj'espéyais pouvoir être encore une fois utile à mes coo,-;
(9) citoyens, dans un poste auquel j'étais appelé par
leurs voeux,
INIon premier soin fut d'achever de m'éclairer sur ce qui s'était passé à Lyon pendant la malheureuse époque des cent jours.
Bienlût il me fut démontré que parmi les habitants de cette ville , si calomniée par ceux qui clicrchaient des motifs de persécution, les machinations de l'île d'Elbe n'avaient point eu de complices, et que si de fatales hésitations n'eussent paralysé tous les moyens de défense , Bonaparte se serait probablement vu contraint de chercher ailleurs un passage.
Il ne f[illait point ( et j'en fus pleinement convaincu ) attribuer la soumission de cette ville importante aux événements qui étaient venus la surprendre , mais bien plutôt à un concours de circonstances extraordinaires et imprévues, et sur-tout à l'exemple et aux ordres de M. Defargues , alors maire de Lyon. Ce Magistrat ne crut pas devoir s'éloigner, ni se démettre de sa place, et la résignation d'un royaliste aussi prononcé fît cesser toutes les irrésolutions.
Enfin il me fut facile de m'assurer que si l'exaltation , produite à Lyon pendant les cent jours , fut en partie le fruit du mécontentement né des intérêts froissés et des torts d'une époque récente, il était juste d'y reconnaître des motifs qui peuvent être avoués dans tous les temps ; cette horreur du joug de l'étranger, ce sentiment de rindépendanC;e
nationale , qne ceux-là seuls n'éprouvent point qui' sont inclignes d'avoir une ]>ailie.
Les événements clés eent jours, sans cesse rappelés, n'en servirent pas moins de voile on d'excuse aux prélentions les plus téméraires, aux plus ardentes persécutions.
Aux fjucrelles politiques vinrentse mêler, comme il arrive presque toujours, des passions individuelles et locales. On faisait la guerre à son voisin , parce que l'on convoitait sa place ou son industrie. On accusait celui dont on enviait la fortune, le crédit ou les talents.
II est aisé de se représenter les sentiments de défiance, d'in(]uiétude et d'aigreur produits par ce« •excès inexcusables, parmi ceux f{ui en étaient les "victimes, et quelle surveillance devenait nécessaire au milieu de tant de causes de désordre , pour empêcher la tranquillité pvd^lique d'en être altérée. Jefus assez heureux pour y réussir.
C'est dans ces conjonctures et au mois de janvier 181G, qu'une entreprise criminelle fut conçue efc dirigée par le sieur Rosset. J'en prévins l'exécution en faisant arrêter Rosset et ses complices. Les manœuvres de cette époque n'ont jamais pu être bien éclaircies , le temps en apprendra davantage.
Trois oufjuatre mois après éclatèrent les troubles de Grenoble; ils servirent de prétexte pour demander à Lyon le banisscment d'un irès-qrand nombre d'individus; mais, convaincu que celte raalheii-^
fense afTiire, dont on alTectait de grossir l'importance , n'avait eu dans le département du Piliùne aucune ramification , je résistai à des rigueurs aussi injustes et aussi déplacées. Le Préfet partagea mon opinion, et le gouvernement l'approuva.
Vers cette époque aflluèrent à Lyon , en assez grand nombre /des réfugiés du Midi ( i) : ils fuyaient d'horribles persécutions. J'osai braver la haine de leurs oppresseurs, en donnant asyle et protection à ces infortunés. Je méprisai les clameurs des gens aveuglés par leurs passions : ils ne voyaient pas qu'en empêchant des familles nombreuses , industrieuses et recoramandables , d'être réduites à la nécessité d'aller chercJicr, hors de France, la sécurité dont elles avaient besoin , je rendais à mon pays un service dont l'évidence était prouvée par le triste souvenir des effets de la révocation de l'édit de ]Nant( s.
(i) Ces réfugies, si dignes d'iiUe'rct prirent domicile à Lyon , et de'sarmèrcnt , p-ir la sagesse de leur conduite , les de'fiances les plus ombrageuses ; le Lon esprit qui les animait ne tarda pas à e'claler de la manière la plus Loiiorable pour eux et pour la ville hospitalière qui les avait •iccueiHis. On sait comment une socic'tc protrsfante , formc'c dans un royaume voisin^, dépêcha des commissaires en France , pour offrir des secours ou un asyle aux prolestans perse'cule's parmi nous. Des offres furent faites d-ins Lyon aux rcfiigics de Nisraes , par les mains les plus pro^ près à persuader, par celles d'ua coraraiissairc , ûls lui-
Les chambres avaient été ajournées après une longue et terrible session ,* il semblait que cet ajournement eût fait un instant respirer la France; mais un sentiment d'inquiétude et d'elTroi se réveillait, et paraissait s'accroître à l'approche du moment où elles devaient s'assembler de nouveau. Le souvenir du passé léi^itimait les alarmes pour 1 avenir , et les jactances des factieux ne permettaient guère de douter qu'ils ne se promissent de tenter un dernier effort pour réaliser de sinistres projets. On attendait avec une inexprimable anxiété le parti que prendrait le gouvernement pour remédier à des maux toujours croissans.
C'est dans cet état de choses que fut proclamée l'ordonnance du 5 septembre.
Je me trouvais alors à Paris où je m'étais rendu pour essayer de faire agréer ma retraite L'ordonnance faisait disparaître les motifs les plus graves de ma résolution; elle me rendait l'espérance et le courage. Je lis donc encore une fois le sacrifice de mon repos , et je retournai à Lyon pour y surveiller l'exécution et les effets de cette grande mesure.,
iiiê'inft d'iui réfugie français. Elles fureut refusées. « Oq ne quille sa pairie , re'[)Guclireul-iIs , que lorsqu'on est rejeté de son sein ; la persécution ilont nous avons e'iq l'objet , a e'te' le fruit d'un moment d'erreur ; elle cessera, et elle nous paraît moins cruelle que la nç'cessité de recourir à une protection éuaugère : nous remercions nos frères do Londres. ï>
Je reconnus en anivant dans le drpnrtcmcnlJii ïllione, (jiie là, comme dans toute la France, cet acte d'une haute et sage politique , destiné à rendre au trône son indépendance , et a la nation ses garanties , à rétablir sur les bases de la charte, la force du gouvernement et la conliance des citoyens , avait été reçu parla masse des liabitans avecdcs transports de joie et de reconnaissance ; ({ue déjà il avait apaisé beaucoup d'esprits irrités, et ramené au gou- Ternement tous les h<^immes de bonne foi , que la défiance, la crainte et les persécutions en avaient éloignés.
Mais un autre tableau s'offrit à mes regards. Le parti des réacteurs paraissait au désespoir. A les entendre, l'ordonnance du 5 septembre avait tout perdu. Elle venait de rouvrir tous les cratères du volcan de la révolution; elle immolait les véritables serviteurs du Roi à leurs ennemis communs ; elle attestait ainsi que Sa Majesté n'était entourée que <le traîtres : tous les ministres, un seul excepté, étaient frappés d'anathème. Celui de la police générale leur paraissait le plus perfide et le plus dangereux, et ils s'écriaient que, sans vouloir renverser le trône, on ne pouvait plus long-temps laisser en de pareilles mains le soin de la tranquil^ lilé publique.
D'autres allaient plus loin encore. Leur rag?^ ne respectait pas même le monanjue que leur parti affectait de défendre; ils osaient l'accuser des malheurs dont ils disaient la France menacée ; et c'élall
par des vœux impies qu'ils cliercliaîcnl à conjurer le danger.
Le général Canuel fut un cle ceux qui se pro^ Eoncèrent avec un extiéme emporlement contre l'ordonnance du 5 septembre. Il ne voyait plus ou paraissait ne voir que des complots. On conspire , disait-il sans cesse. La conspiration est dans ks £sprits, dans tair , par-tout. Les ennemis du trône se réjouissent , il faut s attendre à des mouvements.
Le devoir des magistrats , dans de telles circonstances, ne pouvait être douteux. C'était d'éclairer et de soutenir l'opinion contre ces clameurs insensées j de faire reconnaître dans l'ordonnance et dans l'ère nouvelle qu'elle ouvrait à l'existence politique de la nation, l'ouvrage immédiat et spontané du monarque , le fruit d'une volonté ferme et réfléchie , le témoignage éclatant de sa sagesse et de ses lumières, et de travailler ainsi à confirmer les légitimes espérances des uns , et à faire perdre aux autres un espoir dangereux pour le repos public et pour eux-mêmes. Je m'occupai de celte tàcbe , dans le cercle de mes attributions, avec tout le zèle dont j'étais capable : mais je rencontrai sur ma rO'Ute une foule d'obstacles.
La plupart, il faut le dire, se seraient aplanis sans doute , si l'ordonnance du 5 septembre fut restée moins isolée, et eût été accompagnée des mesures d'exécution , si éminemment nécessaires pour assurer son efficacité.
Le plus grave embarras que j'éjvouvai vint dq
soin ffnp prirent les mcoontcnts qu'avait faits l'oi*aoiJiiaiice, de se constituer plus que jamais en véritable parti qui eût ses plans , ses agcns, ses oorvi!t<^?, ses sociétés secrètes, sur presque tous les points de la Franee. L'impulsion parlait d'un centre romniun. Les moyens et les intrigues étaient les mêmes par-tout, et par- tout se correspondaient. L'audace et les succès allaient d'autant plus loin, que ce parti ayant envahi, presque en tous lieux, la plus grande poition de l'autorité, le soin de protéger le régime constitutionnel se trouvait par là confié à ceux qui aspiraient bien moins à le défendre qu'à le renverser.
Lyon fut malheureusement l'un des principaux foyers de ces coupables intrigues.
L'objet de la ligue ainsi constituée était, comme je le mandais à S. Exe. le Ministre de la police générale long-temps avant l'explosion des manoeuvres dont je vais rendre compte, de persuader au roi qu'un gouvernement représentatif ne convient point à la France j que le ministère perdait le monarque et félat; que la charte servait uniquement à protéger les intérêts de la révolution, c'està-dire, dans le sens des mécontents , les fruits de Tusurpatioa et de l'anarchie.
Pour essayer de convaincre le roi , qiie fallaitil 1 Lui montrer un peuple inquiet et séditieux , toujours agité et prêt à conspirer, mourant de faim au milieu de ses convulsions, attestant par ses désordres l'impuissance et les dangers du système
aJoplé , et menaçant sans cesse le Irône d'une saiii^lanle cataslroplie.
Ce plan a-t-il en effet été conçu? L'exccnlion en a-t-elle été tentée et suivie? C'est la France entière qui se lèvera pour répondre al]ii'mativement, parce que la France entière a été témoin et victime.
Mais quelle part le département du Rhône a-t-il eue dans cette odieuse entreprise? Jusqu'à quel point a-t-elle influé depuis sur le repos de son immense et intéressante population? C'est ce «jue les lecteurs pourront apprendre, en se transportant avec nous au milieu des agitations et des événements dont cette contrée est devenue le théâtre.