CHAPITRE
[)^PRES miferables auentures les bonnes \^ gens du pays de Bourgongne fe raf- ^J^^^^ femblerentôc commencèrent a reffaire le chafteau de Laccris mais non pas fi grant qu'il fut premièrement. Et quant il fut reffait ils l'appellerent RouffiUon tant pour ce que la près eftoyent plufieurs boys efquelz par court ume font grant plantés de roffignolz qui en la faifon de printemps chantent illec moult melodieufement comme auffi pour la rofée du ciel qui merueilleufement aroufe celle place & tout le pays de la entour, parquoy il eft plus fertille & plus habondant de tous biens. Pour ces caufes icy fut le chaftel appelle RouffiUon : & pourc ce que le noble prince Gérard y fit fa refidence plus que
en nulle auftre place lufl il nommé Gérard de RouflïUon comme dit cd. Ceftuy noble prince Gérard de RouffiUon fut filz du duc Droon de Bourgongne lequel ayda a Charlemaigne en Tes conqueftes & fut homme de grant pouoir riche & puiffant faige & prudent en tous fes faitz, lequel après la mort de puiffant roy Charlemaigne demoura a tout fon oft en Efpaigne la ou il fouffrit maintes paines & maint trauail pour accroiflre & augementer la loy de noftre Saulueur lefucrift. Et encore y efloit il prifonnier des Sarrazins fi comme aulcuns dient quant la guerre commença entre le roy Charles le Chaulue & Gérard de Rouflillon. La caufe pourquoy la guerre commença entre eulx fut telle : quant le roy Charles fut trefpaffé il laiffa Loys fon filz qui tint la monarchie de Rome, de France & d'Alemaigne. Ceftuy empereur Loys qui fut nommé le Débonnaire laiffa troys filz après fon trefpas : c'efl affauoir Lothaire le premier, Loys le fécond & Charles le Chaulue qui fut le tiers. Quant leur père fut trefpaffé Lothaire voulut tenir toute la monarchie d'Ytalie de France comme fift fon père, & voulut affigner fes deux frères Loys & Charles fur aultres feigneuries particuHeres dont Loys & Charles ne furent pas contens, mais voulurent auoir leur part chafcun parfoyes feigneuries que leur père eut polfeffé. Lothaire qui efloit
l'aifné d'eulx ne leur veult accorder, dont a cefte caufe fourdit entre eulx une grant haine & mortelle guerre.
Et lors chafcun d'eulx contendit a trouuer moyen & auoir en fon ayde les plus grans & les plus puiffans feigneurs de tout le pays. Entre les aultres efloit adonc le plus puiffant prince & le plus redoubté de toute France & le plus noble, Gérard de Rouffillon. Et pource tantoft que Lothaire fceut que fes frères faifoyent aflemblées de gens & qui pourqueroyent amys pour luy faire guerre, il enuoya nobles meffagiers deuers Gérard par lefquelz il lui fift prier qu'il le vouluft ayder de fon pouuoir a Tencontre de fes frères, en luy offrant que fe iamais il auoit affaire de luy qu'il luy ayderoit contre & enuers tous. Or aduint tandis que les meffagiers de Lothaire eftoyent a Rouflillon que Loys & Charles en leurs propres perfonnes y arriuerent auffi. Etremonftreni a Gérard comment leur frère les vouloit déshériter en luy priant qu'il les voulfift ayder a leur heritaige garder en luy offrant que fe ainfi le faifoit ilz luy ayderoyent a leur pouoir tous les iours de leur vie. Adonc le noble prince Gérard de Rouffillon confiderant le grant mal que venir en pourroit en crefticnté a caufe de la guerre ôcdiffention de ces troys frères, commença a remontrer Loys & a Charles les maulx qui de
celle guerre pourroyent aduenir , & comment ilz deuoyent la choie pcrfer auant qu'ilz la commençaffent comment auffi nul tant fut puiffant ne les pourroit greuer s'ilz vouloyent eftre unis & en paix enfemble. Et finablement il leur dift que ia de celle guerre il ne fe mefleroit. Mais pour trouuer entre eulx bonne paix & amour mefmement a fes propres dépens il i\ employeroitde toutfon pouoirôc non aultrement. Adonc autant & autel en difl aux meffagiers de Lothaire: de celle refponce ne fut pas content Charles le Chaulue ains s'en courrouça très fort & trop plus que ne fift Loys fon frère, & iura alors par grant ire que une fois il luy en fouuiendroit & que Gérard en venroit tart a repentir. Ne demoura gueres après que Loys & Charles affaillirent Lothaire de guerre, & Lothaire qui fe fut garny de bonnes gens d'armes vint contre eulx a bataille. Et firent moult de maulx les ungs aux aultres : maint homme en receut mort, maintes villes & maintz chafleaulx en furent deftruitz, & finablement ilz vindrent a bataille Tung contre Taultre. En laquelle bataille furent maintz hommes occis & tant de fang efpandu que ce feroit orreur a recorder. Mais toutesfois les deulx maifnez demourerent victorieux & fut Lothaire defconfit: il rafîëmbla tantoft après une très groffe puiffance & combatit encores fes deulx frères une
iournée en laquelle eut de rechief une tresgrofl'e defconfiture & moult de fang efpandu. Et finablement après moult de douloureufes iournées qui furent entre, les amys d'une partie & d'aultre veant la grant defolation du royaulme fe mirent enfemble , & par meur confeil & bon aduis firent la paix des troys frères, par telle condiction que Lothaire Taifné demoura empereur de Rome dTtalie & de Lombardie, Loys le moyen fut roy d'Allemaigne & Charles le maifné fut roy de France. Ces portions ainfi faictes les troys frères furent d'accord & rapaifez enfemble.
Cy dijl comment la guerre commença entre Charles le Chaulue & Gérard de T{oiiJJillon pour la conté de Sens. Et parle de parolles iniurieufes que il\ dirent lung a laultre. chapitre m.
A paix faicte des troys frcrcs par la manière que dift eft & le roy Charles le Chaulue conferme en fon royauime de France, il ne pouoit oublier le grant mautalent & la grant hayne qu'il eut conceu contre le noble prince Gérard de Rouffillon, expofant toufiours en fon cueur que une foys il courrouceroit Gérard s'il en auoit quelque opportunité : ce nonobftant Gérard eftoit a la court du roy le plus honoré & le plus prifé des aultres & ne fe doubtoitenrien qu'il fut en mautalent du roy comme celluy qui ne fe tenoit mefpriue enuers luy en aulcune manière. Entre ces chofes aduint que Hue le conte de Sens alla de vie a trefpas. Et pour ce que fitoft que Gérard le fceut il enuoya fes gens en Bourgongne & fift prendre & faifir la conté de Sens comme celluy a qui par droit il appartenoit a caufe de fa femme qui faifnée
eftoit du conte Hue : car le roy Charles auoitia maifnée comme dift eu. Et ne demoura gueres après ces chofes ainfi faictes que le roy Charles en fut aduerty & en fut très mal content. Et lors comme tout enflé de ire & de mautalent il mandat preftement Gérard venir deuers luy. Et il vint incontinent comme celluy qui ne fe doubtoit de riens. Si tofl comme il fut venu deuant le roy & il l'eut falué le roy le regarda en trauers & par grant defpit luy reprocha qu'il auoit comme fol & oultrecuyde faify la conté de Sens qui en riens ne luy appartenoit & que a caufe de fa maiefté roy aile elledeuoit eûre fienne non a aultre. A qui Gérard refpondit affez doulcement en soy excufantdoulcement&humblementôc en remontrant au roy qu'il entendoit que ladicte conté luy appartenoit a caufe de fa femme qui aifnée efloit de la royne. Le roy replicqua a l'encontre : & Gérard commença lors a foy troubler. Et quant il vit que le roy fe courrouçoit & qui parloir parolles fentans menaffes, Gérard luy dift tout hault que voirement auoit il faify ladicte conté & qu'il la garderoit & deffendroit contre tout homme qui tort luy en vouldroit faire, defquelles parolles le roy fut fi troublé qu'il menaça Gérard de pendre & iura grant ferment qu'une fois il luy en fouenroit & lui dift beaucoup de billotines, & lors par aulcuns bons moyens qui fouruindrent entre eulx
Gérard fe amodera ung petic 6c dift au roy, lire dift il, peu parler & bien befongner, vous me dictes de la honte ôc de lavUlennie tant comme il vous plait & me menacez de pendre qui eft une laide chofe & honteufe parolle dicte par ung roy a ung lien prince : & pour ce ie vous dis que fe en voftre court a fi hardy deulx ou troys ou quatre quelz qu'ilz foyent qui contre moy pour voftre capiteufe voulenté acomplir veuille entreprendre le baflon, def maintenant ie prefente mon gaige : & les deffie a oultrance. Et fe ce ne vous plaift fi faictesla caufe difputeren droit, & ie me offre a entretenir tout ce que le droit en apportera. Le roy qui tant efloit courroucé que plus ne pouoit ne peult plus Gérard ouyr parler : ains entra en fa chambre enflé de mautalent, & afferma bien a Ion cueur que iamais a Gérard il ne fauldra de guerre & qu'il le deflruira de tous pointz. Et Gérard fe partit de la court du roy & s'en alla fur fes terres & feigneuries fans plus regarder a chofe qui fut aduenue entre le roy & luy cuydant que iamais n'en fut plus parlé mais fi fuff. Car ainfi que nul n'efl de quelque eftat qu'il foit qu'il ne ait des enuieux ou hayneulx , ainfi Gérard en auoit beaucoup non pas par fa coulpe ou mauluaiftie , car il eftoit plain de tout bien & de tout honneur. Ceulx ici doncques furent bien ioyeulx quant ils fceurent comment le
roy ie tut courroucé a Gérard & de tant plus s'efforcèrent ilz d'empirer la befongne. Et tant que le roy afi'ez tofl après affembla Ton confeil pourauoir aduis comment il pourroit greucr le noble prince Gérard. Sur quoy luy fut confeillé que Gérard fut remande venir a la court par le gré du roy & que droit & iuftice luy fut faicte au los du confeil, 6c que des parolles iniurieufes fut ordonné par bonne manière a fhonneur de l'une partie & de l'aultre. Ceft aduis donna Thierry d'Ardeyne le vaillant cheualier & fe fut enfuiuy de tous ceulx du confeil, mais en non Dieu le confeil ne pleut point au roy, ains fe partit d'eubt fans dire mot en croflant la tefte & rentra en fa chambre Ôc iura en foy mcfmes que la chofe yroit tout aultrement & qu'il en ufera du fens de fa tefte quoy qu'il en doyue aduenir.
Cy dill ccmmeni le rov Charles par fa cautelle fijî fediiire les fubgeci- de Gérard de T^nijjlllon lellemem quili faillirent de tous poinii quant il eut hefoing de leur ayde. CHAPITRE un
^PRES ces choies ainfi faictes le roy Charles le Chaulue perfeuerant en ,Js^^^ grant mahuolence contre Gérard de Rouffillon appella ung fien féal fecretaire nommé Guy de Montmorancy cheualier faige & fubtil a merueilles, & luy defcouuric tout fon couraige : & puis luy bailla grant plante de fon treibr, & Tenuoya es marches & es pays de la feigneurie de Gérard hors le pays de Bourgongne affin que icelluy, qui par dons & par promeffes atraifift les nobles hommes & les gouuerneurs des villes & des citez a Tamour du roy & qui les fubftraift de Famour & obeiffance de Gérard de Rouffillon, en leur remontrant comment icelluy Gérard les auoit maintes fois taillez & mal menez rigoureufement, & en leur promettant que s'ilz vouloient obéir au roy qui les mamtiendroit le plus doulccmcnt que gens furent oncques maintenus. Auffi a la
vérité , Gérard de RouOîllon trauailioit mouk fes fubgectz par tailles & par exactions & en fut hay de beaucoup de fes gens mefmes, ôcbien peuteflre que ce fut la caufe principalle par laquelle Dieu le humillia tant en ce monde. Or doncques Guy de Montmorancy print des trefors du roy largement & s'en alla en Auluergne, en Lymofin & en aultres pays de la feigneurie de Gérard fors en Bourgongne feullement. Et fifl tant par fon beau parler par dons & par promeffes qu'il feduit tous les gouuerneurs des villes & des citez & les mift en tel point que n'y en eut nul qui ne luy promift que se le roy auoit affaire d'eulx qui luy ayderoyent iufques a la mort voyre contre Gérard mefme. Tandis que Guy de Montmorancy faifoit ainfi la befongne du roy au preiudice de Gérard qui de rien ne fe doubtoit, fi tofl: qu'il fe fufl: parti de la court s'en alla a Sens en Bourgongne & depofa tous les officiers qui y efloyent de par le roy, & en y mift de tous nouueaulxtelz qui luy vint a plaifir. Et ne entendoit point que le roy luy fift guerre qu'il ne l'enuoyaft deffier demy au deua:nt ainfi comme il eftoit de couftume. Mais le roy qui fut homme chault& cruel ne vifoit a droit ne a iuftice finon qu'il peuft fa voulen té acomplir & deftruire le noble prince Gérard. Quant Gérard euft remué les of- , ficiers de Sens il s'en alla en Auluergne, en Ly-
molîn , en Gafcongne & en l'es aultres pays & feigneuries. Et demoura celle fois en Gafcongne pour ce qu'il requift au pays ung nouuel ayde & les habitants différèrent de l'accorder & en murmurèrent affez contre luy. Et Berte fa bonne efpoufe l'en blafmoit toufiours & luy difoit fouvent qu'il faifoit ung très grant mal de ainfi taillier fes fubgectz : doubtant que Dieu luy monflraft une foys qu'il luy en defplaifoit. Et luy difoit que fon cueur luy apportoit que le roy pourchafleroit aulcun mal pour les parolles iniurieufes qu'ilz eurent enfemble. Et qu'elle auoit fongé qu'ung lyon les chaffoit tous deubc & qu'ilz n'y fçauoient trouuer remède que de fuyr. Mais Gérard qui rien ne doubtoit luy refpondit que en fonge n'a que vanité & que c'eft follie de y adioufter foy & qu'elle n'y penfaft plus & que leur befongne yroit mieulx qu'elle ne penfoit. La bonne dame repliquoit a fon mary & luy difoit & remonftroit que le feigneur au befoing fe doit peu fier a fes fubgectz quant il les defpouille & taille oultre mefure & que c'eft la chofe du monde qui plus fait ung feigneur hayr de fes gens. Gérard fefcoutoit affez voulentiers & congnoiffoit bien qu'elle luy difoit vérité, mais toutesfoys il la rappaifoit tandis par doulces parolles le mieux qu'il pouuoit.
Comment le roy Charles prim les villes & chafteaulx de 'Bourgongne. Tuis parle des notables offres que Gérard qfrit au roy , & ny peut ejire receu.