‹ Gérard ÉdelinckChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Sainte Famille dite de François /•*, d*aprcs Raphaël, et la Tente de Darius, d'après Le Brun. — Les autres planches sur des sujets de sainteté ou d'histoire gravées par Êdclinck à partir de l'anncc 1672. — Ses principaux Portraits.

La Sainte Famille d'Edelinck est la plus belle gravure d'après un tableau de Raphaël qui ait paru, non seulement en France et au xv!i« siècle, mais à quelque époque et dans quelque pays que ce soit. On pourrait même ajouter qu'elle est, par la date, la première à peu près qu'il convienne de signaler. Admirablement compris et rendu par Marc-Antoine là où l'office du burin se bornait à la traduction d'oeuvres dessinées, Raphaël n'avait pas, avant Édelinck, trouvé pour ses peintures un interprête digne de lui. Au xvi« siècle, il est vrai, quelques graveurs italiens, Agostino Musi, Caraglio et Giorgio Ghisi entre autres, avaient essayé parfois de transporter sur le cuivre des fresques ou des tableaux du peintre par excellence; mais leurs estampes, d'une exécution lâche ou dure, tantôt molle jusqu'à l'effacement de la forme, tantôt rude jusqu'à la brutalité, ne gardent rien de la beauté souveraine et de la grâce facile des modèles. Elles n'arrivent, tout au plus, qu'à en reproduire tant bien que mal les lignes générales et à donner un simulacre de l'aspect; quant aux délicatesses du modelé dans chaque figure, quant à l'expression des têtes et à la valeur relative des tons, il semble que les graveurs n'aient pas même eu la tentation d'en faire passer quelque chose dans leurs œuvres, et qu'ils aient jugé suffisant de s'en tenir à l'imitation sommaire des attitudes et des gestes.

En France, avant la seconde moitié du ^vii« siècle, les graveurs qui travaillent d'après Raphaël ne se montrent pas beaucoup plus scrupuleux. Un d'eux, toutefois, Nicolas Chapron, dans une suite d'estampes publiée en 1649 d'après les Loges, ne laisse pas de faire d'assez sérieux efforts pour conformer le style de sa traduction à celui des peintures originales; malheureusement le goût et le savoir insuffisants de l'artiste trahissent le plus souvent ses bonnes intentions : en voulant trop prouver sa force, le burin de Nicolas Chapron n'aboutit guère qu'à la lourdeur.

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Un peu auparavant, Jean Morin entreprenait de graver une des Vierges de Raphaël, la Vierge dite à Vœillet; mais son talent, si bien

LOUIS XIV COURONNE PAR LA VICTOIRE d'uprcs Walclé.

approprié à la reproduction des portraits do W an Dyck ou de Philippe de Champaigne, se trouvait dépaysé en face d'une œuvre où l'expression

FLANDRKS. — GHAVKUUS. GKHARD KDKIJNCK. — 3

du vrai ne se complique d'aucun artifice pittoresque, où tout résulte de ringénuité même et de la grâce limpide du sentiment. Il n'est pas jusqu'au genre des procédés employés d'ordinaire par Morin, jusqu'à ce mélange, si opportun ailleurs, de travaux ù Tcau-forte et de travaux au burin, qui ne compromette ici ou même qui ne dénature l'élégance sans effort, la simplicité charmante de la peinture originale.

Seul, parmi les contemporains d'Édelinck, François de Poilly parait avoir cherché, dans ses gravures d'après Raphaël, à s'identifier avec le style du maître. Ses deux planches, le Sommeil de Jésus et la petite Sainte Famille, d'après les tableaux conserves aujourd'hui au musée du Louvre', témoignent de la bonne foi de l'interprète et, à quelques égards, de sa perspicacité; mais, quelque estime qu'elles méritent et si habilement exécutées qu'elles soient, elles n'en gardent pas 'moins une certaine froideur dans l'aspect et, dans la disposition des travaux, une certaine tension, qui ne laissent pas de préjudicîer à l'effet de l'ensemble comme à l'harmonie des détails.

Sous le burin d'Édelinck, au contraire, tout est en proportion et en accord ; tout correspond aussi exactement aux intentions exprimées par le pinceau de Raphaël qu'aux intentions personnelles du graveur, au juste sentiment chez lui des beautés qu'il s'agit de rendre et des moyens qu'il convient pour cela d'employer. Nul escamotage ici des difficultés techniques, nulle démonstration pcdantcsquc non plus, ni insistance exagérée de l'outil. La main qui le dirige est ferme sans raideur, hardie sans témérité, savante sans ostentation; en un mot, l'extrême habileté dont elle fait preuve mérite d'autant mieux la louange qu'elle cherche moins à s'étaler et que, en gardant plus scrupuleusement la mesure, elle arrive presque à paraître toute simple.

Rien de plus remarquable pourtant, vu les caractères du modèle donné, qu'une pareille sobriété dans les procédés de traduction, et j'oserai ajouter qu'une pareille aisance, en face de beautés pittoresques incontestables, mais peut-être un peu laborieuses, un peu trop voulues en quelque sorte, au moins si on les compare au naturel exquis et au

I. A l'cpoqiic où François de Poilly grava ces deux tableaux, le premier appartenait au duc de La Vrillicre, et c*est pourquoi les armoiries de ce seigneur figurent au bas de l'estampe; le second, qui d^aiilcurs n'est très probablement pas tout entier de la main de Raphaël, « appartenait, dit Lcpicic dans son Catalogue^ à M. Lomdnie de Bricnne, lorsque Louis XiV le fit acheter ».

charme que respirent les œuvres antérieures de Raphaël. Ne saurait-on, en effet, sans offense pour une gloire d'ailleurs au-dessus de toute atteinte, mêler certaines réserves à Tadmiration que commande la Sainte Famille de François /'••*■, et, devant cet imposant ouvrage, se souvenir que celui qui Pa fait a eu le mérite plus haut encore, le privilège plus rare d'être le peintre de la Dispute du Saint-Sacrement? Ce peintre si merveilleusement doue, on le retrouve ici sans doute, mais en partie transformé et comme dominé par des préoccupations scientifiques auxquelles il sacrifie quelque chose des dons les plus précieux de son chaste génie. Veut-on, en opposant Raphaël à lui-même, apprécier par un témoignage tout contraire ce qu'il y a, dans le tableau fait pour François I", d'effort préconçu et de style relativement apprêté? Que l'on jette les yeux sur l'incomparable étude à la sanguine conservée au musée du Louvre, et qui représente la future Vierge du tableau, indiquée en quelques coups de crayon, dans la vivacité souple d'une attitude surprise devant la nature, dans la fleur de l'expression rêvée et de la grâce pressentie par le maître. 11 y a là toute la vie intime, l'essence même, le suc d*un génie que l'on a pu, ù bon droit, qualifier de a divin », tandis que la Vierge peinte et les figures qui l'entourent, si admirablement irairéos qu'elles soient, ne nous en montrent pour ainsi dire que les côtJs humains et les dehors. Raphaël, enfin, déjà près de ses derniers jours quand il peignit cette Sainte Famille *, en était alors à ce que l'on a appelé sa « troisième manière ». Comme s'il avait hâte, sous les menaces de la mort, de parcourir le champ de l'art tout entier, il travaillait à se renouveler, non sans quelque excès de zèle peut-être, et, nous le répétons, non sans quelque dommage pour la sincérité de son sentiment et de son style; de plus, pour mener à fin les nombreux travaux dont il était chargé, il se voyait obligé, — et il en fut ainsi pour

I. On sait que, comme le Saint Midu'l, destiné également au roi de France, la Sainte Famille de François /••" fut achevée en i5i8. Les deux tableaux avaient été peints à la demande de Laurent de Médicis qui, après avoir envahi le duché d'Urbin, était venu en France solliciter la protection du roi, et qui, pour s'attirer les bonnes grâces de celui-ci, n'avait pas trouvé de moyen plus sûr que de recourir aux pinceaux de Raphaël. Cest donc sur la foi d]une tradition erronée que Ton a si souvent représenté Raphaël et François I'*" luttant directement de générosité, à l'occasion de ces deux tableaux, et traitant presque de puissance à puissance. (Voy., pour plus décelai rcisscmcnts, les Vierges de Raphaël, par M. A. Gruycr, t. III, p. 414 et suivantes, et le Raphaël de M. Eug. Mûntz, 2* édition, p. 532 et suivantes.)

le tableau de François I*"»", — d'en abandonner rcxécution, au moins partielle, à Jules Romain ou à tel autre de ses élèves. Quoi qu'il en soit, la Sainte Famille, conservée au musée du Louvre, est un des spécimens les plus considérables de cette a dernière manière » de Raphaël. Si Édelinck, en entreprenant de reproduire un pareil tableau, s'imposait une tâche difficile, il y trouvait du moins l'occasion d'un travail tout autrement important et, en cas de succès, tout autrement honorable qu'aucun de ceux qu'il avait fait paraître jusque-là.

Ce fut à Colbert qu'Kdelinck dut cette bonne fortune. Le Brun, nous l'avons dit plus haut, avait, à une époque antérieure, appelé l'attention du ministre sur le jeune graveur, et celui-ci, en réponse aux offres de protection qui lui étaient faites, avait exprimé le désir d'être envoyé à Rome, comme pensionnaire de l'Académie récemment fondée. Si l'on en croit même l'auteur du Mémoire plus d'une fois cité déjà, ce vœu, avant d'être formulé devant Colbert, aurait été directement soumis par Edelinck à Louis XIV, qui se serait empressé d'y faire droit : « Mais, ajoute l'écrivain, M. Colbert représenta au roi qu'il n'y avait pas alors à Rome aucun graveur d'un certain mérite, et qu'il était à craindre qu'on n'y fit à M. Edelinck un sort capable de l'y retenir; c'en fut assez pour déterminer le roi à une autre résolution. L'ordre pour la pension de Rome fut révoqué, et le Mécène de la France, pour y fixer à jamais M. Edelinck, lui donna de l'ouvrage et pourvut à son établissement*. »

Or, cet « ouvrage » ainsi « donné », cette première tâche que Colbert confiait à Edelinck, il l'en chargeait, non pas au nom du roi, mais pour son propre compte et à l'occasion d'un prochain événement de famille. Le second fils de Colbert, destiné dès son enfance à l'état ecclésiastique ', se préparait alors à soutenir en Sorbonne sa thèse de doctorat : ce fut pour l'ornement de cette thèse qu'Edeiinck eut à graver la Sainte Familhy d'après Raphaël, et de là vient que les premières épreuves de sa planche portent, dans le bas, les armes de Colbert'. Un peu plus tard,

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