MARIE-THÉRÈSE, REINE DE FRANCE
première. Aussi, pour rendre une scène où prédominait en réalité la manière du grand peintre d'Anvers, Édclinck jugea-t-il que le mieux était de procéder comme auraient pu le faire les graveurs directement formés à l'école de Rubens. C'est en s'inspirant de leurs exemples qu'il grava sa planche des Quatre Cavaliers^ œuvre digne de Bolswert ou de Vorsterman par la vigueur de burin avec laquelle elle est traitée et par la puissance du coloris et de l'effet : œuvre très individuelle pourtant, où — ne fût-ce que dans le choix et la disposition des travaux — l'origi-
I. Notice des dessins exposés dans les salles du musée du Louvre, t. I, p. 3 19.
nalité du graveur se fait jour sous rimitation apparente d'autrui; où quelque chose de méthodique et de réglé se sent jusque dans les témoignages les plus chaleureux de la verve; où tout enfin, malgré les souvenirs qu'éveille le premier aspect et les comparaisons qu'il autorise, porte l'empreinte d'un talent foncièrement capable de se suffire à luimême ou d'adapter à ses coutumes propres les conseils ou les enseignements puisés au dehors.
Des nombreuses pièces sorties du burin d'Édelinck à partir de l'époque où il eut gravé la Sainte Famille de François /«s l'estampe dite les Quatre Cavaliers est d'ailleurs, nous le croyons, la seule qui permettrait de soupçonner chez le maître quelque arrière-pensée d'emprunt, quelque velléité de s'assimiler dans une certaine mesure la manière de sentir ou les procédés des graveurs qui l'ont précédé. Tous ses autres ouvrages, si variés qu'en soient les formes et l'esprit, ne sont, au point de vue de la gravure proprement dite, renouvelés de personne; ils résultent tout entiers de ses aptitudes particulières, ils n'accusent, dans leur diversité, que l'incroyable souplesse de son talent. Qu'Édclinck grave le Déluge d'après Alexandre Véronèse% des Frontispices de thèses d'après Le Brun et Mignard, les Statues du jardin de Versailles ou la suite des Médailles sur les principaux événements du règne de Louis A'/F, — partout il se montre indépendant des traditions antérieures ou des exemples contemporains de rà gravure; partout il proc^-^e, suivant la signification particulière de la peinture ou de la sculpture qu'il a devant les yeux, sans autre guide que sa sagacité instinctive, sans autre secours que son expérience personnelle. Les deux cents portraits environ qu'il a gravés d'après des modèles peints ou dessinés de style et de caractères si différents, ces œuvres du même genre par les sujets, d'aspect et d'expression si dissemblables par la manière dont le graveur les a comprises et exécutées, suffiraient de reste pour justifier les observations qui précèdent. Pas un de ces portraits que l'on puisse attribuer à un autre graveur qu'Édelinck, pas un non plus qui, dans les formes du travail, trahisse
I. Éilclinck, ii est vrai, ne Ht que terminer la gravure du Z)67n^^ commcncce par SCS frères Jean et Gaspard, pour la suite des Tableaux du cabinet du roi; mais cette participation du maître à l'exécution de la planche dont il s'agit — participation établie d'ailleurs par les Comptes des bâtiments qu'a publiés M. Guiff'rey (t. I, années i6yS et iOjg) — a été évidemment assez large et, dans les résultats, assez heureuse, pour que Ton puisse comprendre le Déluge parmi les travaux et mOme parmi les travaux principaux de Gérard Édclinck.
PHILIPPE DE CHAMPAlCNt:
d'aprcs le portrait peint par lui-iucmc.
des habitudes une fois prises et reproduise ce qui a été fait ailleurs par la même main; si bien que ces témoignages multiples étonnent ou charment également le regard et que, sous l'impression immédiatement produite, on ne songe même pas à les comparer, encore moins à les préférer les uns aux autres.
S'il fallait toutefois faire un choix dans ce riche ensemble et, parmi ces portraits admirables à des titres divers, s'arrêter à celui qui résumerait avec le plus d'éclat les mérites distinctifs d'Édelinck dans un ordre de travaux où d'autres ont excellé à côté de lui, ce serait, croyonsnous, sur le portrait de Philippe de Champaigne que ce choix devrait se porter. On ne ferait au surplus par là que se conformer à l'avis d'Edelinck lui-même. Le maître, dit-on^ regardait cette planche comme le meilleur de ses ouvrages, et, de plus, sa modestie accoutumée ne l'aurait pas empêché d'avouer un jour à ses amis qu'aucun autre graveur peutêtre ne se serait « mieux que lui tiré de pareille besogne ».
Rien de plus légitime que ce mouvement d'orgueil, le seul du reste dont on puisse surprendre une trace dans la vie du bon et honnête artiste ; rien non plus que de strictement juste dans le jugement porté par lui sur la valeur tout exceptionnelle de son œuvre, sauf pour nous à en compléter les termes, et à ajouter que nul n'aurait su faire « aussi bien » là où Édelinck reconnaissait seulement qu'il eût été difficile de faire « mieux ». Nantcuil lui-même, quelques preuves qu'il ait données de son insigne habileté dans des chefs-d'œuvre tels, entre autres, que les portraits de Pomponne de Bellièvre^ de La Mothe Le Vqyer, de Van Steenberghen^ Nanteuil en pareil cas se serait-il abstenu, aussi scrupuleusement qu'Édclinck, de tout ce qui aurait pu compromettre la majesté calme, l'austère tranquillité de l'aspect, et introduire une sorte, d'animation ou de grâce mondaine dans cette image destinée surtout à exprimer la quiétude philosophique d'une âme au-dessus des agitations du monde? Peut-être, en raison même de l'élégance exquise de son burin, aurait-il été tenté d'enjoliver quelque peu, au moins par le mode de travail, la physionomie du modèle et, pour ainsi dire, d'en compliquer la sérénité. Edelinck au contraire s'est attaché, et il a merveilleusement réussi, à dissimuler ici la science ou la finesse de ses calculs sous la simplicité apparente des procédés techniques, à faire oublier presque l'extrême adresse de sa main, pour laisser prédominer et s'affirmer, à l'exclusion du reste, les intentions de son esprit, ou plutôt les sentiments de son cœur.
CHARLES LE BRUN d'iprès Largillibre.
Nous avons dit plus haut qu'en gravant le portrait de Philippe de Champaigne deux ans aprts la mort de celui-ci, Édelinck entendait acquitter une dette de reconnaissance et consacrer par cet hommage posthume la mémoire d'un homme qui avait été son bienfaiteur et son ami. Le but qu'il se proposait pouvait-il être plus complètement atteint? Le portrait gravé de Philippe de Champaigne n'est pas seulement une œuvre belle en soi, une des plus belles même que Tart de la gravure ait jamais produites : c'est, sous les dehors d'une pratique savamment impassible, une œuvre profondément émue et, par cela même, émouvante. Elle fait connaître et aimer celui qu'elle représente autant qu'elle honore celui qui en est l'auteur, et l'on peut dire qu'en définissant ainsi la nature intime et le caractère d'un autre, Kdelinck nous révèle aussi les secrets de son propre tempérament moral'.
Le portrait de Charles Le Brun, gravé peu après le portrait de Philippe de Champaigne, fournit une nouvelle preuve de la Hdéliié d'Kdelinck au souvenir des services rendus; mais, sauf Tanalogie des sentiments qui les ont inspirés l'un et l'autre, rien de commun entre les deux ouvrages. Autant l'image du peintre janséniste est d'une exécution sobre et d'une expression contenue, autant celle du premier peintre du roi est d'un travail ouvertement riche, d'une expression en dehors, d'une physionomie conforme à la dignité un peu hautaine et aux habitudes ariilicielles d'un homme de cour. Et la différence ne résulte pas seulement des contrastes que peuvent présenter les peintures prises par le graveur pour modèles. Sans doute le pinceau de Largillière a de tout autres coutumes que le pinceau de Philippe de Champaigne, et dans le portrait de Ix Brun comme ailleurs, comme partout, il procède avec une vivacité et un éclat
I. Il n'est pas rare Je rciicoiiirer d'assez bunnes épreuves île cette belle planche conservée à la Chalcoî^raphie du Louvre, comme le portrait orii;inal, peint par Philippe de Chanipaii^ne lui-incnie, lii^ure dans la galerie des tableaux; mais les épreuves du premier tirage décrites par Robert-Dumesnil {h Pcintrc-dravcur fraïu'iiis, t. VII, p. 'im)) sont en très petit nombre, et l'on n'en connait qu'une seule — celle que possède notre Bibliothèque nationale — d'un état antérieur à cet état signalé par Robert-Dumesnil comme le premier. L'épreuve dont il s'agit est non seulement avant toute lettre, mais avant plusieurs travaux dans les collines qui s'élèvent à l'horizon, derrière les monuments de la ville de Bruxelles, patrie de Philippe de Champaigne, et avant les contre-tailles sur le tertre servant de support au bras droit du peintre. Cette épreuve d'essai, unique jusqu'à présent, a fait partie du cabinet de Scitivaux et, plus tard, de la collection Debois. A la vente de celle-ci, en 1844, elle fut acquise par la Bibliothèque, pour la somme de 1,417 francs.
l'abbé bignon
d'après Cath. de la Roue.
Go LES ARTISTES CELEBRES
dont on ne trouverait nullement les (équivalents dans les graves et calmes ouvrages du peintre bruxellois. Il était donc tout naturel que, sous peine de trahir son mandat, le traducteur de Largilliôre se pénétrât de l'esprit du texte qu'il avait à faire passer dans sa langue et qu'il s'appliquât à rendre brillamment à son tour ce qui avait été une première fois brillamment exprimé; mais quelles ressources ne fallait-il pas qu'il trouvât en lui-même pour mener l'entreprise à bonne fin! Avec quelle hardiesse et, en miSme temps, avec quelle prudence ne devait-il pas agir pour donner ù son travail l'animation nécessaire sans en troubler l'aspect par l'étalage de la dextérité, sans en morceler le sens par la multiplicité des détails! Tel qu'Édelinck a su le faire, le portrait de Le Brun se ressent du style plein, étoffé, un peu pompeux, que comporte la peinture originale, et qui convient si bien à l'importance extérieure et au rôle du personnage représenté; il reproduit à souhait les allures de ce style, il en garde les apparences caractéristiques, les formes principales, mais il a, dans l'expression des formes partielles une finesse et, dans le coloris général, une légèreté, dont la toile peinte par Largillière ne laisse pas d'être dépourvue et qui, tout en achevant la signification de celle-ci, donnent à l'œuvre du graveur un charme et un prix particuliers.
Si, par l'exécution des deux portraits que nous venons de mentionner, comme par celle du portrait de Colbert, inscrit sous le n^ 171 dans le catalogue de Robert-DumesniP, Édelinck exprimait publiquement sa gratitude envers ses premiers protecteurs, c'était aussi pour reconnaître les bons offices d'un homme, d'ailleurs bien moins haut placé et mêlé de moins près à l'histoire de son talent, qu'il gravait en 1690 le portrait du joueur de luth. Mouton, un des « musiciens de la chambre » de Louis XIV. Mouton avait donné, sans vouloir accepter de rémunération, des leçons à la fille aînée du graveur; celui-ci, touché de cet acte de désintéressement, y répondit en se montrant plus désintéressé et plus libéral encore. Le portrait de Mouton, d'après de Troy, est, par les dimensions, un des plus importants dans l'œuvre d'Édelinck, un de
I. Le Peintre-Graveur français, t. VII, p. 243. — Cette grande pièce, en deux feuilles destinées à ôtre réunies, avait été faite pour décorer la thèse de philosophie soutenue en Sorbonne par Claude-Nicolas Morel, au mois de juillet 1682. Elle comprend, outre le portrait de Colbert d'après une peinture de Mignard, des figures et des accessoires emblématiques d'après les dessins de Le Brun.
BOSSLET d*après Hyacinthe Rigaud
ceux qui ont dû lui couler le plus de temps et de travail ; il est en tout cas un des plus généralement connus, le plus populaire de tous peut-être ; si bien que la célébrité qu'il garde depuis près de deux siècles, sous le nom du Joueur de guitare, prévaut presque sur Testimc où Ton devrait tenir d'autres ouvrages de la même main aussi méritoires pour le moins, et de plus consacrés à la mémoire d'hommes tout autrement dignes, au point de vue historique, de notre admiration ou de nos souvenirs.
Les portraits gravés par Édelinck forment une galerie à peu près complète de tous les personnages qui, par l'éclat de leurs services ou de leurs talents, ont illustré le règne de Louis XIV : depuis Louis XIV lux-mimo y que, — sans compter les reproductions de soixante-dix-neuf médailles frappées à l'effigie du roi, à ses différents âges, — le graveur a représenté treize fois dans des estampes souvent de très grand format, jusqu'à Colbertf Louvois, le Maréchal de Fabert, le Premier président de Lamoignofif et bien d'autres hommes d'état, de guerrc^ou de robe; depuis des orateurs, des écrivains ou des poètes comme Bossuet, Fléchier et Mascaron, Pascal et Arnauld, Racine et La Fontaine, jusqu'à des artistes comme Lulli et Jacques SarrasiUf Israël Silvcstre et Nanteuil, Mignard et Rigaud, Mansart et Jean Varin * ; mais la seule nomenclature de ces portraits, aussi variés d'ailleurs quant au mode d'exécution que quant à la condition même et aux caractères des modèles, exigerait plusieurs pages : à plus forte raison l'espace nous manquerait pour les examiner un à un et pour en détailleries mérites. Toutefois, s'il ne nous est permis que de les rappeler en bloc, si nous ne pouvons tout au plus que mentionner en passant quelques-uns des plus importants, — les portraits par exemple, de plus en plus ardemment disputés de nos jours dans k's ventes où ils paraissent, de Diiger^ et de John Dryden ^, ceux du Prince
I. Plusieurs de ces portraits, ceux entre autres de Pascal, de Racine et de Nanteuil, ont été faits pour accompagner le texte de l'ouvrage public par Charles Perrault sous ce titre : les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce sièclCy Paris, Antoine De/.allier, iCny], •> vol. in-f".
'2. Nathanaul Diluer, ministre protestant, ne à Dani/i^ en i()o4, mort en 1670, doyen des pasteurs de sa ville natale, a laissé plusieurs volumes de Sermons. Malj»ré le peu de célébrité du personnage représente, le portrait gravé par Kdeiinck est un des plus recherchés parmi ceux dont se compose l'œuvre du maître. l*a beauté singulière de l'estampe suHirait sans doute pour justifier cet empressement, mais peut- Otre, ici comme dans beaucoup d'autres cas, s'explique-t-il surtout par l'extrême rareté des épreuves.
3. Il est probable qu'Édclinck grava le portrait du célèbre poète anglais pour
FLÉCHIER d'après Hyacinthe Rigaud.
de Galles, du prince-évéque de Paderborn et de Munster, Ferdinand, et du comédien italien Gherardij — ou, pour nous en tenir à des portraits de personnages français, ceux du Chancelier d*Aligre et du chanoine Nicolas Par/aict, d'après des pastels de Nanteuil, — du curé de Saint-Merry, Blampignony d'après Vivien, — de Pierre de Montarsis, d'après Coypel, — de Huet, éveque d'Avranches, du fondeur Keller et du financier Bertin, d'après Largillière, — enfin les portraits, peut-circ plus dignes encore d'être cités, du Marquis de Croissy, de d!Ho\iery du Maréchal de Villeroy, de Fagon, de Brulard de Sillery^de l'imprimeur Léonard, d'après Rigaud, — il en est deux, le portrait du sculpteur Desjardins et, dans des dimensions beaucoup plus petites, celui d'un simple prêtre, Claude de Sainte-Marthe, auxquels il est nécessaire de consacrer au moins quelques mots, parce que, dans des genres tout différents , ils caractérisent particulièrement l'un et l'autre l'habileté d'Édelinck comme graveur portraitiste, et l'art avec lequel il diversifie ses travaux suivant la nature ou la physionomie dé chaque modèle.
Martin Van dcn Bogaert ou Bogaard, dont le nom, nous avons eu l'occasion de le rappeler déjà, a été traduit en français par celui de Desjardins, était du même âge et du même pays qu'Edelinck, son ami depuis l'époque où Philippe de Champaignc les avait attirés tous deux chez lui et, plus tard, son confrère à l'Académie royale de peinture et de sculpture. Né à Bréda en 1640, venu fort jeune à Paris, Martin Desjardins entra, pour faire son apprentissage de sculpteur, dans l'atelier de Jacques Buirette : après quoi il fut chargé de tâches peu importantes, mais dont il s'acquitta de manière à mériter qu'on l'employât à la décoration des maisons royales, avec les sculpteurs français les plus renommés. Le talent dont il fit preuve dans l'exécution de ces travaux justifia amplement la faveur dont il avait été l'objet, et valut à son nom une célébrité qu'accrurent encore, quelques années plus tard, les statues de Louis -Y/K modelées par l'artiste pour l'ornement de la place des Victoires, à Paris, et de la place Bellecour, à Lyon. Desjardins,
complaire au roi Jacques II, réfugie alors en France, et de qui Dryden, devenu catholique^ en i685, était resté le partisan. Les épreuves du premier état de cette planche, c'est-à-dire celles en très petit nombre que les amateurs ou les collcciions publiques s'enorgueillissent le plus de posséder, sont avant les armoiries sur l'écusson, au bas de la bordure ovale.
NATHANAEL DILGER.
Gh LES ARTISTES CELEHKLS
c]ui poriaii le liirc de « sculpteur ilu roi » ci celui Je recieur Je TAca- Jémie Je peinture, mourut à Paris en KmjG, avant J'avoir Jépassé sa cinquante-cinquième année.
A en juger sur Tàgc apparent du personnage représenté, le portrait Je Desjardins par RîgauJ, portrait d'après lequel Edelinck a fait sa gravure, dut être exécuté à une époque assez rapprochée de celle où réminent sculpteur allait cesser de vivre. Si, comme il y a lieu de le supposer, l'exécution de la planche a suivi de près l'exécution du tableau, ce serait vers 1690, c'est-à-dire lorsqu'il était lui-même dans toute la force de l'âge et du talent, que le graveur aurait produit ce bel ouvrage, un des plus accomplis qui soient sortis de sa main, et il n'y aura que justice à ajouter : un de ceux oîi il s'est montré le plus manifestement supérieur au peintre dont il avait à interpréter le travail.
Que l'on rapproche en etîet de la toile conservée au musée du Louvre l'estampe due au burin d'Édelinck, on sentira ce qu'il y a, dans Texécution de celle-ci, de bonne grâce et de franchise, en comparaison du style un peu emphatique ou de Télégance un peu compliquée de Toriginal. Le portrait de Desjardins n'est pas, tant s'en faut, un des meilleurs qu'ait peints Rigaud, et l'on peut en convenir avec d'autant moins de scrupule qu'on aura pour d'autres œuvres du maître plus de haute estime, et, quelquefois, d'admiration. Une certaine froideur dans le coloris, une sorte d'affectation dans l'indication des formes extérieures et de rondeur dans le modelé, ne laissent pas de donner à l'aspect de la peinture quelque chose d'engourdi et, en nidme temps, de tourmenté : Tesiampe au contraire ferait croire qu'elle procède d'un original traité d'un bout à l'autre avec toute l'aisance et toute la vivacité de la verve, et, de plus, elle semble en elle-même le résultat d'un travail matériel n'ayant que l'entrain pour raison d'être et pour principe. La lenteur forcée de la pratique, les difficultés qu'entraînent l'emploi d'un instrument rebelle et l'uniformité des procédés dont un graveur est réduit à user, tout disparaît ici pour ne laisser voir que l'empreinte d'une maia rapide, légère, absolument maîtresse du moyen qui lui est fourni. On dirait que le portrait Je Desjardins a été exécuté comme aurait pu l'être un dessin, en quelques heures, tant l'inspiration y paraît couler de source et l'outil s'y jouer sans entraves, tant il semble, si Ton peut ainsi parler, enlevé au courant de l'esprit et du burin. Et pourtant que J'intentions réfléchies,
DR Y D E N J'aprcs Kneller.
ÔH M:S ARTfSTES CKLEBRES
que de patients calculs, que d'efforts difficiles sous ces faciles dehors! On ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans un pareil ouvrage, de la science consommée qu'il recèle ou de la bonne foi charmante avec laquelle celui qui Ta fait s'applique a la dérober. Si Édelinck a pu ailleurs faire preuve d'une habileté aussi sérieuse au fond que celle dont il dispose ici, nulle part il n'a mieux réussi à revctir cette habileté intime d'une apparence séduisante et à trouver dans la force même le secret de la grâce, dans la multiplicité des éléments pittoresques celui de la simplicité, dans la variété cntin des tons et des formes la largeur et l'unité de l'aspect.
Le petit portrait de Claude de Saint e-Marthe est exécuté dans un tout autre esprit et se recommande par des mérites d'un ordre tout différent. Dans cette image aussi modeste par l'exiguïté des dimensions que par les caractères du modèle, dans cette miniature au burin, pourrait-on dire, il ne s'agissait plus d'intéresser le regard au même titre et par les mêmes moyens que ceux dont le graveur s'était servi pour représenter Desjardins. Au lieu d'avoir a reproduire la physionomie florissante d'un homme en pleine sanié, en possession de toutes les faveurs de la fortune, et comme épanoui par la longue habitude du succès, Édelinck devait ici nous rendre l'expression ascétique du visage d'un saint prêtre, d'un vieillard usé par les fatigues physiques et par les austérités de la vie sacerdotale; au lieu des riches étoffes dont le sculpteur était vêtu et des objets d'art ou de luxe qui l'entouraient, rien de plus maintenant qu'une simple soutane et qu'un fond nu. Mais avec quel art délicat dans sa sobriété, avec quelle Hnessc pénétrante, le graveur n'a-t-il pas su tirer parti de ces maigres ressources et arriver à produire une œuvre éloquente à force de sincérité dans le sentiment et de propriété dans les termes, là où d'autres, moins perspicaces ou moins naïvement émus, ne nous auraient donné qu'une tradition aride, une image muette de la réalité * I
On lit, au bas de cette incomparable petite pièce, ces deux mots : Jouvenet pinxit. Nous n'avons garde de contester l'authenticité de Tindi-
I. Le distique suivant, inscrit au-dessous du portrait, sur la face du socle qui lui sert de support, achève de nous faire connaître le caractère et les mérites intimes du personnage dont Édelinck a reproduit les traits :
Ingeniimij doctrinal Jides, pietasque pudorque Insignem fecit^ raraquc simplicitas.
FERDINAND, PR ï NC E- K V ÈQ UE DE PADEUBORN ET DE MUNSTER
d'après Michelin.
cation, mais si cclIc-ci n'avait pas éié fournie par le graveur lui-mcmc, qui aurait jamais pensd qu'une pareille estampe pût avoir une pareille
EVAIUSTK CHER A RDI
d'aprcs Vivien.
origine? Les peintures de Jouvenet, en général, n'ont rien des qualités qui distinguent si particulièrement le portrait gravé de Claude de Sainte-
M A UT IN DESJAKDiNS J'.iprOs Hyncinihc Rigaiid.
Marthe. La manière du peintre de la Descente de croix et de la Résur^ rection du fils de la veuve de Naïm * est robuste, énergique, quelquefois même jusqu'à Tàpretc : qu'ya-t-il là dont on puisse retrouver le moindre hidice dans la gravure d'Edelinck, dans cette œuvre exécutée au contraire avec la plus scrupuleuse réserve, avec un sentiment aussi subtil de l'expression que de la forme, avec tant de sagacité incisive et de discrète précision? 11 faut donc que le graveur ait, volontairement ou non, de parti pris ou par instinct, presque transforma le modèle peint par Jouvenet : je veux dire qu'en s'en servant seulement comme d'un point de départ pour son propre travail, il en a, chemin faisant, si bien affiné l'esprit, si délicatement épuré les apparences que le thème original ne saurait être reconnu dans ce travail de seconde main, ou qu'il n'y subsiste plus qu'à l'état de principe vague et, en quelque sorte, de prétexte.
Que de fois au reste, lorsqu'on examine la série des portraits gravés par Édelinck, n'a-t-on pas l'occasion de relever d'autres exemples de ces heureuses infidélités, de constater d'autres témoignages de cette liberté judicieuse avec laquelle, le cas échéant, le graveur anime d'un surcroît de vie un original donné ou il achève d'en définir la signification, soit en insistant sur le genre de beauté que cet original comporte, soit en superposant aux formes qu'il présente l'expression de son intelligence et de son sentiment personnels!
C'est par là qu'Edelinck fait acte de maître; c'est par là qu'il mérite d'occuper parmi les graveurs-portraitistes du xvn« siècle une place à part, non pas au-dessus peut-être, mais à côté de Nanteuil, et certainement une place fort supérieure à celle que leurs œuvres assignent aux plus renommés de ses contemporains. Ceux-ci en effet, quelque estime qu'on doive d'ailleurs à leurs travaux, ont eu pour qualité principale, sinon pour qualité unique, une extrême dextérité; ils n'ont fait pour la plupart qu'exercer très adroitement, très savamment même, si l'on veut, un métier. Aussi leurs œuvres, matériellement irréprochables, n'intéressentellcs qu'assez médiocrement l'esprit. Les portraits de Masson, par
I. La première de ces deux toiles se trouve, on le sait, au muscc du Louvre; In seconde orne la sacristie de Pdglise de Saint-Louis, h VersaiUes. Quant aux rares portraits peints par Jouvenet, ceux que nous avons eu Toccasion de voir sont loin de démentir le goût et les habitudes que l'artiste apporte dans l'cxccution de ses tableaux de sainteté uu d'histoire. Le portrait de Fagon^ par exemple, au musée du Louvre, est traité avec la même rudesse de pinceau que Jésus chassant les vendeurs du Temple ou que la Pèche miraculeuse.
exemple', même les plus généralement recherchas, — ceux du Comte d'Harcoiirt, de Brisacier, de la Duchesse de Guise, — rcvclent-ils, chez
CLAUDE DE SAINTE-MARTHE d'aprcs Joiivcnct.
le graveur qui les a signés, beaucoup plus qu'une aptitude singulière
I. Antoine Masson, peintre et graveur, né à Louvry, près d'Orléans, en i(]3r», vint, cics rage de quatorze ans, se fixer à Paris. Apres avoir pendant quelque temps
74 LUS ARTISTRS CKI.ÈBRES
à découper le cuivre ci à pousser des tailles, suivant certaines formules? Les portraits de Louis XfV, du Maréchal de Vilîars et d'autres grands personnages, graves d'après Rigaud par Drevei le père, font honneur sans doute au talent qui les a produits; mais ce talent plus agréable que solide, et d'ailleurs, quelle que soit la diversité des modèles, à peu prés invariable dans ses procédés d'expression, cette manière uniformément brillante, seraient loin de supporter la comparaison avec le talent si prompt à se transformer et avec la pratique si foncièrement raisonnée d'iîdelinck*.
A plus forte raison chercherait-on, je ne dis pas un rival à opposer au maître, mais un continuateur ou un disciple à rapprocher de lui, dans cette foule de graveurs qui, depuis Thomassin jusqu'à Dudos, depuis Simonneau jusqu'à Trouvain, ont laissé tant de portraits, d'un grand intérêt, il est vrai, au point de vue historique, mais d'une valeur beaucoup moins considérable au point de vue de l'art. Auprès du graveur des portraits de Philippe de Champaigne et de Le Brun, de Desjardins et de Claude de Sainte-Marthe, les plus remarquables de ces graveurs seraient des virtuoses à la façon de Drcvet, et encore des virtuoses moins habiles que celui-ci; les autres paraîtraient simplement des artisans expérimentés. Edelinck est, au sens le plus exact du mot, un artiste, et, si Nanteuil n'avait pas existé, on pourrait dire le premier des artistes dans la gravure de portrait, comme, Gérard Audran excepté, personne dans la gravure d'histoire ne semblerait de taille à lui disputer le premier rang.
travaiHc dans la boutique d'un ouvrier damasquincur, il essaya d'appliquer à la gravure proprement dite Pexpcrience qu'il avait acquise en se servant du burin pour creuser dans l'acier des ornements. Peut-être convient-il d'attribuer au souvenir involontaire et aux habitudes de sa première profession cette raideur dans le maniement de l'outil, cette sécheresse avec laquelle Masson devenu graveur procéilu trop souvent. On peut en outre reprocher à son faire quelque chose de recherché jusqu'à raircctaiion. d'original jusqu'à la bizarrerie. — Antoine Masson mourut à Paris, en 1700. I. Pierre Drcvet, né à f.yon en ir»()|., re;ut dans sa ville natale les levons de Germain Audran, frère aîné de Gérard. Très jeune encore il vint à Paris où il ne tarda pas à acquérir, comme graveur de portraits, une réputation presque égale à celle qu'avaient obtenue avant lui, et d'ailleurs à bien plus juste titre, Nanteuil et Kdelinck. Son (ils, Pierre- Imbert Drcvet, dont les œuvres sont souvent confondues avec les siennes et dont le talent fut plus précoce encore, grava dès l'âge de vingt-six ans la planche si connue qui représente Bossitet en pied, d'après le tableau de Rigaud.