CHAPITRE III
Vie domestique de Gérard Kdelinck. — Sa fainiltc. — Ses derniers travaux. — Sa mort. -— Coup d'œil sur l'ensemble de ses ouvra^^es et sur les caractères de son talent.
S'il est un artiste dont on puisse dire qu'il n'a voulu se révéler que par son talent, si jamais homme s'est appliqué et a réussi à détourner de sa personne l'attention que ses œuvres provoquaient, c'est assurément celui dont nous venons, dans les pages qui précèdent, d'esquisser l'histoire en ne rappehint que ses titres principaux. La vie d'IDdelinck tout entière s'est écoulée dans la retraite. En dehors de l'art, les seuls événements qui l'aient marquée ont été des événements de famille, ses seules joies, celles que peuvent donner la paix du foyer et des relations d'amiiié lidèlement entretenues; mais si cette vie sans incidents, sans aventures d'aucune sorte, si cette existence, poursuivie d'un bout ù l'autre sans orgueil, mais non certes sans dignité, n'intéresse la curiosité qu'assez peu, elle est du moins de nature à inspirer le respect et, par sa simplicité mcme, ù servir de leçon ou d'exemple.
On a vu qu'Edelinck avait, en 1672, épousé la nièce de Nanteuil. Celui-ci n'avait plus d'enfants lorsqu'il mourut six ans plus tard, et, comme sa veuve ne lui survécut que six mois, ce fut à la femme d'Édelinck qu'échurent les biens qui lui avaient appartenu. Quelque modique que fût l'héritage *, il ne laissait pas de venir ù propos pour alléger les
I. Kntraîné par ses habitudes d*homme du monde, et mCmc d'homme de plaisir, Nanteuil dépensait, au fur et à mesure qu'il les gagnait, les sommes, souvent considérables, dont on payait les œuvres dues à son double talent de peintre de portraits au pastel et de graveur. Aussi, lorsque sa succession s'ouvrit, ne se trouva-t-il guère, aux termes de l'inventaire, d'autre bien îi recueillir qu'une maison « sise rue de Savoie », que le défunt avait assez récemment « fait bâtir et construire de neuf, à l'encoignure de la dite rue et de celle des Charités-Saint-Denis » (aujourd'hui des Augusiins). Un acte notarié, passé en i^î<j5, établit qu'à cette époque lùlelinck possédait encoie la maison qui avait appartenu h Nanteuil et que, de plus, il était propriétaire dans la même rue d'une autre maison « îi quatre étages et à porte cochcrc. « Ces deux maisons, dit M. Jal (Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 5-23), « constituaient une petite fortune à Gérard Édelinck, qui avait aussi des renies sur les gabelles ».
-jh LES ARTISTES CÉLÈBRES
charges d'une famille nombreuse et qui allait s'augmenter encore dans le cours des années suivantes. Edclinck, à cette époque, c'est-à-dire au bout de six ans de mariage, était déjà pure de six enfants, dont deux jumeaux, il est vrai. Deux autres enfants naquirent en 1680 et en 1681 : une fille, qui mourut en bas âge, et un fils, Nicolas Kdelinck, le seul qui dût essayer un jour de soutenir, comme artiste, Thonncur du nom paternel *. Encore ne poussa-t-il pas loin la tentative. Mariette, qui l'avait connu, dit qu' « une indolence impardonnable Tempccha d'exercer un art pour lequel il avait d'heureuses dispositions », et il ajoute : « Pendant son séjour à Venise, qui fut assez long, il ne grava que deux planches. Il alla ensuite à Rome, où il travailla encore moins, et enfin revint à Paris, où il ne fit plus rien du tout'^. » Dans le petit nombre de pièces laissées par Nicolas Edelinck, après une vie qui pourtant ne dura pas moins de quatre-vingt-sept ans, on ne trouverait guère à citer avec quelque éloge qu'une Vierge, gravée à Venise en 1708, d'après un tableau attribué à Corrègc.
Le nom d'Edelinck devait être porté plus dignement et l'art de la gravure plus assidûment pratiqué par les deux frères du maître : Jean, qui l'avait, comme on l'a vu, précédé à Paris, et Gaspard-François, qui ne tarda pas à venir l'y rejoindre, pour achever sous sa direction l'apprentissage commencé, quelques années auparavant, à Anvers.
Jean Edelinck avait mcme cet avantage sur Gérard, dont le burin ne fit jamais que reproduire les tableaux ou les dessins d'autrui, qu'il était
I. Des trois autres. fiis d'ÉilcIinck, l*amc, Charles Kdelinck, entra dans Tadministration de la marine à Rochcfort, en qualité dVcrivain, passa peu après en Amérique, et mourut en 171 2, à bord du vaisseau le Fidèle. Le second, Laurent, né en 1^77, avait cessé de vivre avant 1702. Le troisième, nommé Gérard, comme son père, avait, dans son enfance, quelque peu dessiné sous les yeux de celui-ci. A Texemple de son aîné, il entra dans Tadministraiion de la marine; il obtint successivement le brevet d' « écrivain extraordinaire », celui d' « écrivain entretenu », enfm, en 1721, remploi de « maître à dessiner des gardes de la marine ». Il mourut, sept ans plus tard, à rage de cinquante ans. Quant aux quatre filles d'Edelinck, Taînée, Marie-Madeleine, devint la femme de Grégoire Dupuis, marchand libraire, à Paris. La seconde, Madeleine-Geneviève, ne nous est connue que par la mention que M. Jal fait d'elle dans son Dictionnaire critique (p. 52 5). La troisième, Anne, sœur jumelle de Laurent, épousa, à rage de vingt-sept ans, Jean Chaufourier, a maître graveur en tailledouce », plus jeune qu'elle de quelques années, et celui-là mdme dont parle Mariette, à propos d'une anecdote sur Edelinck, qu'il tenait de lui et que nous avons rapportée (p. 16). La quatrième fille d'Edelinck mourut, nous l'avons dit, tout enfant. 2. Abeccdario, t. If, p. 221.
U O n V. U T N A N T M U I L d'aprvs un dessin de sa main.
capable de composer les scènes destinées h lui servir de modèles pour ses gravures. Quelques vignettes de son invention, faites pour rorncment de livres de piété ou d'histoire, quclcjucs frontispices ingénieusement agencés, ne laissent pas de montrer chez lui une aptitude réelle à des travaux de cette espèce. En outre, plusieurs planches diversement importantes et gravées d'après les œuvres de différents artistes, — la Sainte Vierge, entre autres, montrant la tunique de son divin fiîs^ d'après Jean- Baptiste de Champaignc, le portrait du géographe Nicolas Sanson, et surtout une grande planche vraiment belle, Apollon servi par les Nymphes, d'après le groupe de Girardon dans les jardins de Versailles, — prouvent que Jean Êdelinck, qui d'ailleurs, mourut jeune encore en i()8o, était, beaucoup mieux que son neveu Nicolas, en mesure de continuer la tradition fondée par Téminent chef de la famille.
Quant ù Gaspard-François, élève de son frère Gérard, il eut quelquefois l'honneur d'être confondu avec lui, confusion qui ne s'e.\plique pas seulement par la signature G, Êdelinck^ apposée au bas de ses œuvres, mais que semble aussi justifier jusqu'à un certain point le talent avec lequel plusieurs de ces ouvrages sont exécutés. Le très bon portrait en pied du comédien Poisson^ par exemple, et le portrait du chanoine Feuillet, ordinairement classés l'un et l'autre parmi les estampes du maître, sont dus en réalité au burin de son disciple * : respectueux disciple, d'ailleurs, et si modeste, que lorsqu'il fut question pour lui d'une place à l'Académie royale de peinture, il refusa de la solliciter, de peur d'un succès qui, en l'élevant au même rang que son frère, aurait été, à ses propres yeux, une sorte de déchéance pour celui-ci.
Ainsi entouré de ses enfants et de ses frères, attentif à tout ce qui pouvait rendre plus profitable encore sa bienfaisante autorité sur eux, aussi régulier dans ses habitudes pratiques qu'inébranlablement attaché aux principes mêmes de la morale et de la foi, Edelinck personnifiait . à souhait les mœurs et les vertus robustes de la classe moyenne au xvii« siècle. Il nous apparaît comme le type de cette forte et honnête race, de cette sage bourgeoisie qui, sans prétendre encore au rôle et à l'influence politique qu'on revendiquerait pour elle à la fin du siècle suivant, se contentait de donner au peuple l'exemple du travail, de la
I. C'est au inoins eu qui résulte du tcuiuigiiai;e formel d'un contemporain. I\iutcur du Mcmoirc à Messieurs de rAcadêmie, que nous avons eu plusieurs fois dcjîi Toccasion de citer. (Voyez Mémoires inédits^ etc., t. Il, p. 53.)
GhlKARD ÉDIiLINCK 7.)
probité, de la soumission aux lois, ci, dans ses rapports avec les grands, de garder, suivant les cas, une attitude ferme sans raideur, respectueuse sans humilité. 11 pouvait bien lui arriver parfois de se montrer à Tégard des représentants du pouvoir quelque peu défiante, frondeuse même; mais, de même que la parfaite sincérité de ses convictions religieuses ne Tempéchait pas de railler volontiers les prélats de cour ou dechansonner les moines, son amour inné pour le roi ne s'en conciliait pas moins avec la critique à huis-clos des actes ou des talents de ses ministres.
Peut-être, — et certains indices donneraient quelque fondement à la supposition, — Edelinck et les siens ne laissaient-ils pas de se conformer, sur ce dernier point, à Tusage; peut-être certaine « société de délassement », que le graveur avait composée de ses amis les plus familiers et qu'il réunissait chaque semaine à sa table *, ne se « délassait » -elle pas seulement par l'échange de propos sur l'art ou sur les travaux des artistes, et ne se faisait-elle pas faute, au dessert, d'assaisonner la conversation de quelque « pont-neuf » en vogue sur Louvois ou sur Pontcharirain.
Quoi qu'il en soit, tout dans la maison d'Edelinck se ressentait d'une discipline "fixe et respirait une simplicité patriarcale; tout y était paisible, ordonné, méthodique. Au retour de la messe, à laquelle il assistait chaque matin avec sa femme et ses enfants, le maître se mettait au travail pour ne l'interrompre qu'aux heures des repas, et, le soir venu, on lisait en famille quelque livre édifiant ou quelque récit de voyage, qui sait même? peut-être un de ces Contes de Perrault auxquels La Fontaine, de son côté, prenait si franchement « un plaisir extrême », et dont l'ingénieux auteur était un des meilleurs amis d'Edeiinck. Sauf les jours d'assemblée de l'Académie, — où il avait été reçu comme agréé le 6 mars 1677 et, par une infraction aux règlements que son talent justifiait de reste, élu dans la même séance conseiller en remplacement de Chauveau, — Edelinck ne sortait guère de chez lui que pour aller soumettre les épreuves de ses planches aux peintres d'après lesquels il les avait gravées, ou pour en surveiller le tirage dans les ateliers de deux imprimeurs, Antoine et Thévenard, dont il tenait l'habileté en estime particulière, et
I. Une Je CCS réunions fut iroublcc par un étrange accident. Les convives venaient de s*asseoir, lorsque la foudre pénétra dans la pièce où ils se trouvaient. Elle blessa l'un d'entre eux, renversa tous les autres de leurs sièges, après quoi elle disparut par un trou subitement pratiqué au milieu de la table, à la place même qu'occupait la soupière.
Ho LES ARTISTES CELEBRES
à qui, disait-il modestement, une bonne part devait revenir de ses propres succès. Hors de là, tout son temps était consacré a la pratique de l'art : c'est cette infatigable application au travail qui, mieux encore que sa rare facilité, explique le nombre des ouvrages qu'il a produits, comme son caractère, aussi étranger aux inquiétudes de l'envie qu'aux visées ambitieuses, explique Tunité même, le calme continu de son existence et la persistance des amitiés dont elle a été entourée jusqu'à la fin.
Je me trompe : cet homme, d'ordinaire si bien à l'abri des tourments de l'ambition, en connut un jour les agitations et les déboires. Ce fut lorsque la passion l'ayant pris d'être nommé marguillier de sa paroisse, il eut à lutter contre le mauvais vouloir et ù déjouer les intrigues des gens de qui la nomination dépendait. Tache difficile, le titre qu'il convoitait étant, lui objectait-on, réservé d'ordinaire aux marchands ou aux procureurs, et l'amour-proprc des marguilliers en exercice pouvant avoir à souffrir de l'adjonction d'im collègue moins hautement qualifié; mais Édelinck était piqué au jeu. Non seulement il refusa personnellement de se rendre aux arguments qu'on lui opposait, mais il ne craignit pas d'en appeler au roi lui-même du refus qu'il venait d'essuyer, et, le roi ayant consenti à s'interposer, il fallut bien que les résistances cessassent. Le graveur fut promu à la dignité dont il avait si fort à cœur de se voir revêtu, et ce succès ne tarda pas à être suivi pour lui d'un autre à peu près du même genre, mais obtenu cette fois sans sollicitatioil de sa part. Ses compatriotes résidant à Paris l'élurent spontanément administrateur perpétuel de la chapelle que les Flamands possédaient à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés et, ajoute l'écrivain qui rapporte ce fait, « il en soutint la charge avec l'honneur et la générosité qu'il faisait éclater en tout' ». Enfin, vers la même époque, et, cette fois encore sans qu'aucune démarche eût été tentée par lui, Edelinck reçut du pape le titre de « chevalier romain ». Depuis lors, c'est-à-dire à partir de l'année 1695 à peu près, Edelinck ne signa plus ses ouvrages qu'en joignant à son nom cette qualification de « chevalier », ou le mot latin eques, qu'il écrivit quelquefois a'qiies, ou les deux mots eques romanus.
Les pièces qu'Édelinck a signées ainsi et dont le nombre ne s'élève pas à moins de quarante-cinq (quatre sujets de sainteté ou d'histoire et quarante et un portraits) prouvent que, dans les douze dernières années de sa vie, il se montra aussi laborieux et aussi fécond qu'il l'avait été