‹ Gérard Roussel prédicateur de la reine Marguerite de Navarre. Mémoire servant à l'histoire des premières tentatives faites pour introduire la Réformation en FranceChapitre 3 sur 16 · C. SCHMIDT · texte numérisé non relu

C. SCHMIDT

Strasbourg , le 1" mai 1845.

Lors de l'avènement de François I er il régnait en France, et particulièrement à Paris, un mouvement scientiûque comme peu d époques en présentent un exemple. L'esprit humain s'élançait avec enthousiasme dans les voies que l'invention de l'imprimerie et la renaissance des lettres classiques venaient de lui ouvrir. Heureux de jouir de sa liberté nouvelle, il se portait avec ardeur vers l'examen de tout ce qu'il trouvait à sa portée, et tout en s occupant du passé , en faisant revivre l'antiquité grecque et romaine, il songeait aussi au présent et à l'avenir, en abordant courageusement les plus graves de toutes les questions , les questions religieuses. A Paris , des hommes éminents par leur position ou par leur naissance, tels que l'évêque Étienne Poncher, François Deloin , président du parlement, Louis de Ruzé, lieutenant civil de la capitale; Guillaume Parvi, confesseur, et Guillaume Cop, médecin du roi, Guil-

laume Budé, le gentilhomme Louis de Berquin 1 , favorisaient ce mouvement , entretenaient une correspondance active avec les gens de lettres de tous les pays, et avaient des relations d'amitié avec les savants français qui, soit par leurs écrits, soit par leurs leçons publiques, influaient sur les progrès des lumières. Des imprimeurs, tout aussi enthousiastes pour les sciences que pour leur art merveilleux luimême, hâtaient ces progrès en prêtant le puissant appui de leurs presses aux travaux scientifiques et littéraires. François I er , poétique et chevaleresque, élevé au-dessus de beaucoup de préjugés et d'erreurs

de son époque , s'associa aussitôt à ce noble effort ; il se plut à accorder aux savants une protection , dont trop souvent encore ils eurent besoin contre les adversaires obstinés du nouvel essor de la pensée ; à peine monté sur le trône, il conçut l'idée d'appeler en son royaume les hommes les plus célèbres dans les sciences , afin de former auprès de lui , « comme une pépinière derudits et de littérateurs 2 . »

Éclairés par 1 étude de l'antiquité , habitués du reste aux traditions d'indépendance de l'Église gallicane , la plupart des savants^français voyaient avec peine les abus qui défiguraient le christianisme. Avant même que Luther et Zwingli eussent élevé leur voix, un savant qui donnait à Paris des leçons de philosophie

1 A cette époque déjà Louis de Berquin est appelé « vir doeliuimus. » Nie. Bérautt à Érasme , 16 mars. 1518 ; Erasmi Epistolœ, Bâle 1556, infol., p. 386.

2 GulU. Bodé à Érasme . 5 février 1516 ; Erasmi Epittolœ . p. 59.

et de mathématiques, Jacques Lefèvre d'Étaples, dit à ses disciples que Dieu renouvellerait le monde, et qu'ils ne tarderaient pas à en être eux-mêmes les témoins 1 . Dès 151$ un auteur inconnu dédia à la reine Louise de Savoie un ouvrage allégorique et moral , intitulé Le triomphe des vertus, où, du point de vue gallican , il attaqua le despotisme ultramontain avec une hardiesse qui plus d'une fois rappelle celle des réformateurs 2 . Et lorsque les nouvelles des événements dont la Suisse et l'Allemagne devinrent le théâtre, eurent pénétré en France, les savants s'empressèrent d'applaudir ouvertement aux efforts de Luther, dont les livres furent lus à Paris avec une incroyable avidité 3 .^

A cette époque se trouvait à Paris un jeune ecclésiastique , appelé plus tard à jouer un rôle fort remarquable dans les tentatives faites pour introduire la réformation en France. C'était Gérard Roussel, dit Buffus, natif de Vaquerie, près d'Amiens 4 , et à cette

1 «C'était le temps d'or, comme l'on dit, car alors régnait Louis douzième. » Farel , A tous seigneurs et peuples et pasteurs à qui le Seigneur m*a donné acres. Manuscrit de la bibliothèque de Genève.

2 Le manuscrit se trouve à la Bibliothèque du Roi , la première partie au n« 70323, la seconde au n° 6809. Voy. M. Paulin Paris, Les manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, t. I , p. 286 , et t. IV, p. 136.

3 Glaréan à Zwingli , 1" novembre 1520 : a ...Nulli libri avidius emuniur.... Passim bene dicitur Lulhero. f erùm monochorum longa est catena.n Zwinglii Epistolœ , ed. Schuler et Schulthess, Zurich, 1829 et suiv., in-8<>, t. I , p. 151. — C'est surtout le traité de Luther De çaptivitate babylonicà qui est lu à Paris. Le même au même , 4 juillet 1521 ; ib„ p. 176.

* Dans son édition de la Morale d'Aristote (voy. ci - dessous ) , Roussel s'appelle Vaccariensis. — L'année de sa naissance nous est inconnue.

époque pourvu de la cure de Busancy, dans le diocèse de Rheims 1 ; suivant quelques auteurs il avait le grade de docteur en théologie 2 . A une piété intime et encline à un spiritualisme mystique, se joignait chez lui le désir de la science, ce qui le rendit doublement accessible aux tendances réformatrices de son époque; cependant, d'un caractère doux et presque timide , il sentit peu de goût pour les orages que la résistance à ces tendances dut bientôt faire éclater. Roussel suivit à Paris les leçons de Lefèvre d'Étaples; la réputation scientifique de ce docteur l'attirait autant que sa prédilection pour les auteurs mystiques du moyen âge 3 . Lefèvre avait réuni autour de lui un cercle d'amis et de disciples plu^ intimes , où bientôt il reçut aussi Gérard Roussel. C'étaient Martial Mazurier, qui dès 1514 avait défendu devant la Sorbonne, conjointement avec Lefèvre et quelques autres théologiens plus éclairés, la cause de Reuchlin contre les dominicains obscurantistes de Cologne 4 ; Guillaume Farel, de Gap, plus tard réformateur de Genève et de Neufchâtel; le docteur flamand Josse Clicthou;

1 Toussaint Du Plessis, Uistoire de V Église de M eaux. Paris, 1731 , in-4<>, t. I , p. 327.

2 Béze, Histoire des Églises réformées de France. Anyers, 1580, in-8°, 1. 1, p. 14; — Toussaint Du Plessis, l. c. — Moréri (Bâle, 1731, t. VI, p. 193) dit à tort qu'il était dominicain. Suivant les Remarques critiques sur Baile (Paris, 1752 , in-fol., t. II , p. 559 et 560), il notait pas docteur, mais simplement mallre-és-arts.

3 Graf , Essai sur la vie et les écrits de Lefèvre d'È tapies. Strasbourg, 1842, in-40, p. 8.

^ Lefèvre à Reuchlin , 30 août 1514; chez Friedlânder, Beitrœge sur Beformationsgeschichte, ungedruckte Briefe des Beuehlin, Bexa und BuWnger. Berlin, 1837, in-80, p. 34.

Michel d'Arande, natif des environs de Tournay 1 , et quelques étrangers, comme le Suisse Henri Lorit, dit Glaréanus' 2 . Dans ses entretiens avec ces hommes, le célèbre docteur les conduisait, par la science, et principalement par 1 étude des langues anciennes, à des vues plus éclairées sur le christianisme; il étudiait avec eux la Bible dans le texte original , et en même temps que dans son interprétation du Nouveau Testament il s appliquait à rechercher le sens spirituel et mystique, il habituait ses disciples à établir des comparaisons entre les données de l'Écriture et les dogmes de l'Église romaine, et à distinguer ainsi le pur Évangile des fausses traditions que les hommes y avaient mêlées. Trop éclairé pour ne pas voir les abus du catholicisme , mais trop peu énergique pour être un réformateur, Lefèvre se persuadait à luimême, ainsi qu'à ses disciples, que bien des choses ne sont que des formes extérieures qu'on peut maintenir, comme indifférentes en elles-mêmes, pourvu qu'on sache trouver sous leur enveloppe un contenu spirituel ; c'est ainsi qu'il parlait du seul mérite de Jésus-Christ, de la justification par la grâce et la miséricorde de Dieu , tout en faisant « les plus grandes révérences aux images 3 ;» c'est ainsi qu'il faisait sa-

1 Fragment à la suite de la Vie de Farel. Manuscrit de la bibliothèque de Genève.

2 Glaréan à Zwingli, 29 août 1517 ; en parlant de Lefèvre il dit : «ts supra modum me amat, » Zwinglii Epp., 1. 1 , p. 26.

3 a Jacques Faber faisoit les plus grandes révérences aux images qu'autre personnage que j'aye cognu , et demeurant longuement à genoux . il prioit et disoit ses heures devant icelles. » Farel , A tous seigneurs, ï. c.

luer les réformateurs 1 , tout en restant soumis au pape 3 ; son mysticisme, qui plus lard alla jusqu'à se prononcer avec force contre les études profanes 3 , lui fournissait les moyens de se croire constamment attaché à une Église, avec laquelle pourtant il était en dissidence sur les points les plus essentiels. Lefèvre communiqua cet esprit à presque tous ses disciples ; Farel en fut le seul qui osât briser avec Rome et devenir franchement réformateur, tandis que les autres, ou bien rentrèrent, après quelques essais échoués de réforme , dans l'Église romaine , ou bien se contentèrent, comme il le fit lui-même, d'un demiprotestantisme, conservant au dehors la plupart des formes catholiques. C'est au nombre de ces derniers qu'appartient Gérard Roussel ; c'est lui qui a le plus d'analogie, sous ce rapport comme sous tous les autres, avec son maître; aussi s'attacha-t-il à Lefèvre par les liens les plus intimes : il devint son collaborateur dans la publication de ses ouvrages, il s'occupa des mêmes sciences que lui , il adopta en tout les mêmes sentiments, et désormais inséparables, ces deux hommes partagèrent pendant de longues années le même sort. C'est, sans nul doute, sur le conseil de Lefèvre que Roussel publia en 1521 l'Arithmétique de Boèce, en l'accompagnant d'un commen-

1 II fait saluer Zwingli par Glaréan , 7 juin 1519 ; Zwinglii Epp., t. I, p. 78.

2 « Il fut és lacqs du pape;... il demeurait en la vieillesse papale. » Farel , A tout seigneurs , l. c.

^Graf, l. c. p. 21.

taire où il fait l'application mystique des nombres 1 , et en la dédiant à Laurent Bartholini , savant abbé italien, qui voyageait alors en France et dans les Pays-Bas, pour visiter les gens de lettres 2 . Ce commentaire de Roussel sur Boèce s'acquit une certaine réputation chez lés mathématiciens du seizième siècle 3 . L'année suivante l'éditeur Simon de Colines publia la Morale d'Aristote avec les traductions et les notes de George Valla et de Roussel 4 ; la version de ce dernier parut aussi accompagnée d annotations de Josse Clicthou 6 : à cette époque, celui-ci était encore l'ami et le collaborateur de Lefèvre 6 ; il était même en relation avec des théologiens allemands , connus pour l'indépendance de leurs opinions 7 .

1 Boetii ariikmetica duobus libris discrela adjeclo commenlario mysticam numerorum appUeationem perstringente a Girardo Rufo. Paris, chez Simon de Colines , 1521 , in-fol.

2 Erasme à Laurent Bartholini, i<* mars 1521; Erasmi Epp., p. 560.

3 Vitus Ardysœus ( plus tard professeur de mathématiques à Bâlc ) à Conrad Hubert, à Strasbourg; Paris, 24 octobre 1553. Manuscrit autographe. Archives du séminaire protestant de Strasbourg.

* Aristotelis moralia magna, interprelibus Gerardo Ruflb Vaccariensi et Georgio Vallà Placenlino. Paris, chez Simon de Colines, 1522, in-fol.

* Opus magnorum moralium Aristotelis duos libroi comptectens , Gerardo Ruflb Vaccariensi interprète, cum annota tionibu s doclissimi viri Jodoci Clicthovei, 1557, in-8». Suivant les Remarques critiques sur Baile. t. II, p. 565, note A , il y a une édition antérieure à celle-là au moins de douze ans.

6 Dés 1502 et les années suivantes il publia avec Lefèvre différents auteurs mystiques , ainsi que des philosophes et des mathématiciens. Voy. Renouard, Annales de l'imprimerie des Estienne. Paris, 1837, in-8°, t. I , p. 1 et suiv.

7 En 1517 et en 1519 il publia son Elucidatorium ecclesiasticam , ad officium Ecclesiœ pêrlinentia planius exponens (Bâle, in-fol.), avec une

Des orages ne tardèrent pas à se préparer contre les savants, surtout contre ceux qui osaient parler de la nécessité de réformes ecclésiastiques. Les moines et la Sorbonne, effrayés de la rapidité avec laquelle les nouveautés hérétiques gagnèrent des partisans, résolurent d'opposer la résistance la plus opiniâtre au mouvement qui entraînait les esprits plus éclairés, et qui menaçait de renverser l'autorité des anciennes traditions. Deux hommes principalement s'acquirent une célébrité fatale , pour avoir été depuis lors les persécuteurs les plus acharnés de tout ce qui sentait l'hérésie : ce furent les docteurs en Sorbonne Guillaume Duchêne (Quercus) , et Noël Bédier ; ce dernier eut la prétention de s'appeler Béda, en l'honneur de Bède- le -Vénérable; mais à cause de l'opiniâtreté et de la turbulence de son caractère, il était bien plutôt, comme disait Érasme, un de ces génies de mauvais augure, qui ne semblent nés que pour la ruine des bonnes lettres et de la tranquillité publique 1 . Les premiers coups de la résistance aux idées nouvelles tombèrent sur Lefèvre, qui , déjà en

préface fort remarquable de Capiton , adressée à l'évéque de Bâle (11 août 1517) , et s'exprimant avec beaucoup de force sur les vices et l'ignorance du clergé. La première édition avait paru à Paris en 1515.

i «Matœologi noUri sese dignum egere, ne scilicel vel nostra œlas Pharisœis careret. Damnarunl (savoir les ouvrages de Luther) triumviri Beda, non tamen venerabilii. Quercus et quidam Christophorus. Nomina sunt horutn monstrorum etiam vulgo nune nota . Belua , Stereus et Chrislolomut.» tilaréan à Zwingli, 4 juillet 1521 ; Zwinglii Epp.. t. I, p. 176. En 1526, Érasme (à François 1er) appelle Béda et le chartreux Pierre Cousturier des « inauspicata ingénia, nota in odium bonarum iiterarum ao publiées tranquillitatis. » Erasmi Epp., p. 800.

1517, s'était vu engagé dans une querelle violente, pour avoir eu la hardiesse de distinguer dans l'histoire de Jésus-Christ trois Maries , contre l'opinion reçue qui ne voulait y en voir qu'une seule; en 1521 la Sorbonne s'en mêla , et condamna formellement l'opinion de Lefèvre comme hérétique 1 . Cependant le roi protégea le savant docteur contre ses adversaires; il le protégea, non-seulement parce que Lefèvçe était un savant, mais aussi parce qu'il cherchait à répandre de meilleures idées sur la religion; nous sommes persuadé qu'à cette époque François I er désirait sincèrement que des réformes fussent introduites dans l'Église. Ce désir fut sinon inspiré au roi, du moins entretenu en lui par sa sœur Marguerite, qui , rendue attentive aux bruits qui venaient d'Allemagne et de Suisse, commença dès 1521 à s'occuper de choses théologiques et à lire la Bible. Douée d'une sensibilité profonde, d'une imagination vive et poétique, et ayant de bonne heure formé son esprit par des études sérieuses, Marguerite fut naturellement accessible à la lumière qui se répandait de nouveau sur la chrétienté. Son sentiment religieux, vivement éveillé, chercha d'abord dans les pratiques romaines la satisfaction qu'il ne trouva plus dans le monde 2 ; mais elle ne demeura pas longtemps sans se convaincre que le catholicisme, pas plus que le inonde, ne pouvait combler son désir de la grâce,

1 Graf , /. c, p. 81 et suiv.

2 « ....Quoprimum extimulata per varia supentitionis opéra vehebaris, id quod ex oculatis testibus cognovi ... » Capiton , Commentariu$ in Oscam . épllre dédicatoirc à Marguerite. Strasbourg , 1558 , in-8 ft .

et que , pour s'assurer celle-ci , il fallait s'adresser à sa source même. Pour avoir un directeur, elle se mil en rapport avec Lefèvre, qu'elle connaissait par l'estime qu'avait pour lui François I er . C'est par ses entretiens avec cet homme vénérable et avec ses disciples, que Marguerite ne s'approcha pas seulement de l'Évangile, mais qu'elle prit aussi cette tendance mystique qu'on a encore trop peu signalée en elle , et qui seule pourtant explique les inconséquences qu'on a cru remarquer dans sa conduite. Éprouvant en son cœur la puissance du péché et le besoin du pardon, elle aurait voulu pénétrer jusqu'au fond de la doctrine du Sauveur; mais cette doctrine exigeant un renoncement au-dessus du courage d'une femme que des liens si doux attachaient à la terre, elle s'arrêta à moitié chemin , et se contenta d'une piété , il est vrai , sincère, mais vague, et cherchant son bonheur suprême dans les rêveries de la contemplation mystique 1 . Ces dispositions, nous les retrouvons chez Marguerite pendant tout le cours de sa vie , et lors même qu'elle se fut déclarée d'une manière plus décisive pour la prédication de l'Évangile; elles formèrent le lien qui unit la princesse à Lefèvre et à ceux de ses disciples qui partageaient le plus ces sentiments, c'est-à-dire à Gérard Roussel et à Michel d'Arande.

Toutefois la faveur de François I er et l'amitié de Marguerite ne furent pas assez puissantes pour pro-

» « Mox in disciplinam contemplondi Deum, ui ea tempora fereb mt. incidùli . quam non infeliciler, $i qaà in eà félicitas e<( . prosecuta e$. » Capiton , l c.

téger plus longtemps ces hommes contre lanimosité de leurs adversaires. Comme les principes de la réforme se propagèrent de jour en jour davantage, la Sorbonne prononça , le 15 avril 1521 , contre la doctrine de Luther, cette fameuse condamnation 1 que Mélanchthon se hâta de réfuter d'une manière aussi incisive que victorieuse 2 . Deux mois après, le 13 juin, le parlement qui , pour maintenir Tordre établi , ajouta aux sentences de l'Église les rigueurs du bras séculier, défendit d'imprimer aucun livre sur la religion sans la permission delà faculté de théologie 3 . Lefèvre et ses amis furent signalés parmi les plus dangereux promoteurs des idées nouvelles; un moine, prêchant en présence du roi , annonça la venue prochaine de Tantéchrist, et s'écria que Lefèvre en était un des précurseurs 4 ; le docteur Duchêne songea à l'accuser comme hérétique 5 . Menacé ainsi dans sa liberté, Lefèvre, pour se soustraire à ses persécuteurs, quitta Paris au mois de juin 6 , et se rendit à Meaux, auprès de Tévêque Guillaume Briçonnet , son ancien élève

1 Du Plessis d'Argent ré , Colleciio judlciorum de novis erroribus. Pari», 1728, in-fol. , t. II, p. II. La Detcrminatio theologiœ faoultatis Paritientis tuper docirinà Lulheranà fia c tenus per eam revisà , suivie des propositions condamnées , tirées principalement du traité de la captivité de Babylone , se trouve ib.. 1. 1 , part. II , p. 365 et suiv.

2 Advenus furiotum Parisiensium theologastrorum deeretum Philippi Melanchthonis pro Luthero apologia. Wittenberg , s. d., in-4°. Dans les œuvres de Mélanchthon , publiées par Bretschneider. Halle , 1835 , in-4°, 1. 1 , p. 398 et suiv.

3D'Argentré, /. c. part. II , p. V.

*Érasmeàrévéque de Tournay, 17 juin 1521; Erasmi Epp., p. 460. SGlaréan à Zwingli, 4 juillet 1521 ; Zwingl. Epp., t. I, p. 176. 6 Ibidem.

et ami 1 . Bientôt après les disciples les plus intimes de Lefèvre , Farel , Roussel , Michel d'Arande , craignant également pour leur sûreté, suivirent leur maître dans sa retraite; Briçonnet leur offrit un asile dans sa maison 2 , où ils trouvèrent aussi le savant hébraïste Valable 3 .

U existait une grande analogie entre le caractère de Briçonnet et celui des savants fugitifs qu'il accueillit dans son diocèse. Pieux et austère, il désirait des réformes dans l'Église , et entrevoyait la différence profonde entre le système catholique et la doctrine de l'Évangile ; lui-même , depuis son avènement au siège de Meaux en 1516, avait réformé une foule d'abus dans la discipline et les mœurs de son clergé , ce qui n'avait pas manqué de lui susciter des ennemis, surtout parmi les moines mendiants. Mais Briçonnet était mystique; sans nul doute son penchant naturel pour le mysticisme avait été plus fortement déve-

1 Graf, I. c p. 91 et suiv. — Lefèvre avait été l'ami du cardinal Briçonnet , mort en 1514, pérc de l'évéque de Meaux. Il lui dédia plusieurs de ses ouvrages. Voy. Rcnouard , I. c. p. 4 et 10.

2 Béze , Hi st. des Églises réf.. 1. 1 , p. 5 , et Crcspin , Histoire des martyrs, Genève , 1619 , in-fol., fol. 99 a , disent que Briçonnet les «appela à soy. » Toussaint Du Plessis, /. c. p. 327, dit également que c'est Briçonnet qui les appela. C'est là aussi l'avis de M. Merle d'Aubigné , Histoire de la réformation , Paris , 1841 , in-8°, t. III , p. 524. Je crois plutôt que l'évéque ne Ût que les recevoir; Choupart, dans sa biographie de Farel (manuscrit à Xeufchâtel), dit: «Ce fut la persécution qui se suscita contre eux à Paris en 1521 , qui les obligea à quitter cette ville; » en outre on lit dans le fragment à la suite de la vie de Farel { manuscrit de la bibliothèque de Genève): « Briçonnet les receut et logea en sa maison.» — Crespin, /. c, nomme aussi maître Michel d'Arande parmi ceux qui vinrent à Meaux.

3 Natif de Gamache en Picardie, disciple et ami de Lefèvre.

loppé par son commerce avec Lefèvre d'Étaples. Il se plaisait à s'abandonner à des rêveries contemplatives qui , quand il voulait les exprimer en paroles , revêtaient souvent les formes allégoriques les plus obscures. On a trouvé singulier qu'avec cette disposition au mysticisme , Briçonnet se soit laissé entraîner vers les doctrines de la réformation 1 . Mais il nous semble que cela s'explique par le mysticisme même de l evéque de Meaux. De tout temps, surtout au moyen âge, les théologiens mystiques ont eu des tendances réformatrices; voyant avec regret la dévotion purement extérieure de la plupart des fidèles, et désirant un culte plus intime, plus spirituel, ils s'efforçaient tous de ramener l'Église aux préceptes de l'Écriture sainte; comme ils étaient habitués à ne voir dans les choses matérielles que les enveloppes passagères des idées infinies, ils mettaient peu de prix aux pratiques extérieures, aux cérémonies de l'Église; ils ne les jugeaient réellement utiles que pour des esprits moins avancés qu'eux , quoiqu'ils s'y accommodassent eux-mêmes avec d'autant moins de difficulté, qu'ils y attachaient plus souvent des significations spirituelles. Aussi, tout en se prononçant contre les abus de Rome, ont-ils cru de tout temps qu'ils étaient les fils dévoués de l'Église ; et toutes les fois que celle-ci les avertissait qu'ils tombaient dans l'hérésie, en donnant un autre sens à ses dogmes et à ses usages , ils reculaient avec effroi , et se hâtaient

« Lettres de Marguerite cTAngoulème , reine de Navarre . publiées par M. Génin. Paris, 4841, in-8<>, p. 6.

Digitiz^l

de protester de leur fidélité à l'orthodoxie catholique. Tels ont été au moyen âge maître Eckart et ses disciples; tel fut aussi levêque de Meaux 1 . On comprend qu'avec ces dispositions, celui-ci ne tarda pas à se lier d une amitié intime avec plusieurs des disciples de Lefèvre venus pour chercher un asile auprès de lui. Il leur donna des emplois et des bénéfices; Roussel eut d'abord la cure de la paroisse de Saint-Saintin , puis il fut fait chanoine et trésorier de la cathédrale de Meaux 'K En même temps Tévéque autorisa Roussel, Farel et Michel d'Arande 3 , a prêcher à sa place dans tout le diocèse.

Durant les derniers mois de 1521, et durant presque toute Tannée suivante , ils prêchèrent, sans être sérieusement molestés, des doctrines plus conformes à l'Évangile que le catholicisme, tandis que Lefèvre consacrait les loisirs de sa retraite à la traduction française des Écritures saintes. Pendant qu'ils travaillaient ainsi à répandre parmi le peuple du diocèse de Meaux une piété plus pure, la duchesse d'Alençon regrettait leurs entretiens moitié mystiques, moitié évangéliques. Pour combler le vide causé par leur

>M. Merle d'Àubigné (t. III, p. 634) juge parfaitement l'évêque de Meaux quand il dit : «Briçonnct fut l'un des chefs de Tccolc mystique ou quiétisle en France; et l'on sait que l'un de ses premiers principes a toujours été de s'accommoder à l'Église où l'on se trouve, quelle qu'elle puisse être. »

2 Toussaint Du Plessis , l. c, p. 327.

3 Ibidem. Dans le procès suscité plus tard par les cordelîers contre Briçonnet, l'avocat des moines dit que lévêque a aussi fait prêcher a un appelé Michel, autrement ne sçay son nom.» Bulœus, HiUoria univêrsitatis Parisitnsis. Paris , 1665, in-fol. f t. VI, p. 473.

départ, elle entra, dès 1521, en correspondance avec Briçonnet, dont Lefèvre sans doute lui avait procuré la connaissance. Les lettres que depuis lors, et dans un espace de près de deux ans , elle écrivit à levêque , forment avec les réponses de celui-ci un recueil d'un haut intérêt. Elles sont toutes remplies de ce mysticisme allégorique que Marguerite et Briçonnet professaient alors, et bien qu'en plusieurs endroits elles soient à peine intelligibles à force de métaphores obscures, elles ont beaucoup plus d'importance que n'a voulu y attacher le savant éditeur des autres lettres de la sœur de François I er ; car c'est en ces documents surtout qu'on peut retrouver l'explication de la conduite de Marguerite et de Briçonnet vis-à-vis du mouvement de la réforme en France. Sous les allégories qui les remplissent se découvrent des pensées profondes, des vérités évangéliques , çà et là aussi quelques lueurs de courage; Marguerite, travaillée du vague sentiment de sa misère morale , demande à levêque des directions et des consolations; levêque, au lieu de lui indiquer avec simplicité le seul vrai chemin, répond par des méditations, dont plusieurs ont plus de cent pages, sur les douceurs de la vie contemplative, sur l'Être divin et sur l'union mystique avec lui 1 ; quelquefois ils s'entretiennent en termes voilés de leurs communs désirs de réformer l'Église et des dispositions de la cour à cet

1 «....Audivi enim ipse latine prœlegi epistolas duas tibi gallice scriptas » quœ de eeeentià et polentià Dei. ad morem Nicolai Cusani opposite pkilosophabantur.» Capiton , épître à Marguerite; l. c.

égard 1 ; mais ce qui manque à tous les deux , c'est l'énergie nécessaire pour aller jusqu'au bout, c'est la clarté de l'esprit sans laquelle la piété n'est toujours qu'une religiosité sentimentale , qui , quand elle ne dégénère pas en fanatisme, s'accommode san% peine de toute espèce de forme extérieure.

Dans les réunions de Briçonnet et de ses amis , ses lettres et celles de la duchesse formaient le sujet d'entretiens, où les spéculations mystiques se mêlaient aux discours sur la nécessité et les moyens d'amener le peuple chrétien à la connaissance de l'Évangile. Quelques-unes des lettres de l'évêque furent traduites en latin, et des copies en furent conservées par Lefèvre et les autres réfugiés 2 . Marguerite cependant , et cela prouve encÔre la réalité du besoin qui l'agitait alors, ne se contenta pas de demander à Briçonnet des lettres mystiques, elle désira aussi que l'un des réfugiés revînt auprès d'elle, disant que cela lui serait une grande consolation 3 . Michel d'Arande retourne alors à Paris ; Marguerite

1 Voy. les extraits que M. Génin donne de celte correspondance, d'après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi , n<> 357, dans ses Lettres de Aforguérite d'Angoulème , p. 124 et suiv., et dans ses Nouvellee lettres de la reine de Navarre: Paris, 1842, in5«, p. 273 et suiv.

2 Voy. ci-dessus , p. 15 , note 1.

3 Le mari de Marguerite , le duc d'Alençon , était sur le point de partir pour l'armée et sa tante Philiberte de se rendre en Savoie. Se voyant ainsi abandonnée , elle écrivit à Briçonnet : «Il me faut mêler de beaucoup de choses qui me donnent bien des craintes. Par quoi , si connaissiez que maître Michel pût faire un voyage , ce me serait consolation que je ne requiers que pour l'honneur de Dieu.» Chez Merle d'Aubigné , t. IU, p. 527.

le reçoit à la cour; dans des réunions mystérieuses, auxquelles assistent le roi et la reine-mère , il lit et explique les Écritures, et sa parole qui, au dire des contemporains 1 , a été éloquente et persuasive, fait une telle impression sur ses augustes auditeurs , qu'en décembre déjà Marguerite rend grâces à Briçonnet d'avoir laissé partir ce prédicateur, parce que, ditelle , « l'esprit de notre Seigneur par sa bouche aura frappé des âmes qui seront enclines à recevoir son esprit 2 . » L'effet des discours de maître Michel paraît avoir été si grand, que vers la fin de l'année, la résolution se fortifia chez le roi , non-seulement de ne pas empêcher la réformation française, mais de montrer même par des actes le zèle qui s'était alors emparé de son âme. Ce qui semble plus curieux encore, c'est que Louise de Savoie elle-même écoutait avec recueillement la lecture de la Bible et les exhortations dont Michel d'Arande l'accompagnait, et qu'elle eut un instant l'intention de s'associer aux projets réformateurs de son fils. En novembre Marguerite écrivit à Briçonnet «que le roi et Madame ont bien délibéré de donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie 3 ; » peu de semaines après elle parla encore des « désirs de la réformation de l'Église , où plus que jamais le roi et Madame sont affectionnés 4 ;» et le 22 décembre Briçonnet la féli-

1 Capiton , épltre à Marguerite, I. e.

2 Nouvelles lettres de la reine de Navarre, p. 574.

* lb.. p. 474.

cita, dans son langage mystique, «du feu qui s'est logé en son cœur et en celui du roi et de sa mère 1 .»

Ces dispositions de la cour se maintinrent pendant toute Tannée 1522. Michel d'Arande, de retour à Meaux dès le commencement de cette année, revint plusieurs fois à Paris; c'est lui d'ordinaire qui portait les épîtres de Briçonnet à Marguerite , qui le prit en grande affection. Encore en novembre il fit à la reinemère des lectures de la Bible, et Briçonnet ayant demandé son retour, Marguerite lui exprima le désir de sa mère qu'il achevât d'abord de lui lire l'Écriture; elle ajouta : «Louez Dieu qu'il ne perd point de temps 2 .» Une preuve que Louise de Savoie, cette femme hautaine et vindicative , que nous verrons tout à l'heure provoquer des mesures rigoureuses contre les hérétiques, était alors elle-même ébranlée, et que son esprit s'ouvrit momentanément à la lumière d'en haut , c'est qu'elle reconnut le vrai caractère de ceux qui s'étaient constitués les soutiens les plus opiniâtres des abus de Rome , c'est-à-dire des moines : elle pria Dieu de défendre la France de cette « génération dangereuse et hypocrite 3 . »

' Il ajoute : «Je loue notre Seigneur qu'il a inspiré au Roy vouloir d'exécuter quelquechose que j'ay entendu. En ce faisant se monstrera vray lieutenant général du grand feu qui luy a données les grâces insignes et grandes pour les faire ardre en son administration et royaulme.» £. c, p. 274.

3 Louise de Savoie écrivit dans son journal : «L'an 1522 , en décembre, mon fils et moi , par la grâce du Saint-Esprit , commençasmes à cognoistre les hypocrites, blancs, noirs, gris, enfumés et de toutes couleurs, desquels Dieu , par sa clémence et bonté infinie , nous veuille préserver et défendre ; car si Jésus-Christ n'est menteur, il n'est point de plus dange-

Quand même cet esprit qui animait la cour de François I er ne se manifesta pas par des actes de vigueur 1 , il eut au moins pour effet d'arrêter jusqu'à un certain point les persécutions ordonnées par le parlement et la Sorbonne 2 . Les adversaires de la réforme furent mal vus à la cour ; le roi montra peu d'empressement à faire exécuter les arrêts prescrivant la destruction des ouvrages de Luther; il tâcha d'empêcher les évéques de « procéder à l'extirpation de l'hérésie; > il mit toutes les entraves possibles aux procédures intentées contre Lefèvre et Berquin pour leurs publications suspectes de luthéranisme, et alla jusqu'à faire enlever les libelles que le docteur en Sorbonne Jérôme d'Angest et le dominicain Lambert Campester venaient de publier contre les doctrines des réformateurs 3 . En même temps Simon de Colines

reuse génération en toute nature humaine. » Voy. Michaud et Poujoulat , Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de France. Paris, 4838, in-8<>, t. V, p. 23.

1 Briçonnet craignait déjà en 1521 que le feu qui animait le roi ne fût « couvert et assoupi ; » « j'ay peur, dit-il , qu'ayez procrastinées et différées» les grâces données par Dieu. Nouvelles lettres , etc., p. 274.

2 Voy. Articles concernons les responses que la Faculté de théologie a fait aux choses qu'il a pieu à Madame faire demander, etc. D'Argentré, t. U , p. 3 et suiv.

3 a Deux traitez composés par messire Hierosme d'Angest contre les erreurs de Luther et de ceux qui les voudraient soutenir.» L. c, p. 4. Jérôme d'Angest, Picard, docteur et professeur en Sorbonne, publia en 1323 une Antilogia adversus Pseudo-Christos. Plus tard il écrivit encore plusieurs autres ouvrages contre la réformation; il mourut en 1538. Voy. Aubertus Miraeus, Auctarium de soriptoribus ecclesiaslicis , p. 141 , chez Fabricius, Bibliotheea eeclesiaslica. Hambourg, 1718, in-fol.; et la Bibliothèque d'A. Duverdier. Lyon, 1585, in-fol., p. 565. — Le dominicain parisien Lambert Campester publia en 1523 : Heptacolon in summam

et son gendre, le jeune Robert Estienne, contribuèrent par une édition portative et correcte de la version latine du Nouveau-Testament à la propagation des saints livres 1 , et du sein même de l'Église catholique il s'éleva des voix pour réclamer des réformes sérieuses , quoique très-modérées, dans l'administration de l'Église 2 .

Ces nouvelles durent remplir de joie ceux qui à Meaux travaillaient à préparer le règne de l'Évangile; par des messagers intrépides, mais dont les noms sont ignorés, ils les communiquèrent aux hommes qui sur d'autres points de la France pensaient comme eux, ainsi qu'aux frères qui avaient été obligés déjà de chercher un asile à l'étranger. Tous ces hommes se livrèrent avec confiance à l'espoir que la vérité ne tarderait pas à triompher dans un pays où les savants en répandaient la semence et où les dépositaires suprêmes de la puissance séculière semblaient si peu disposés à lui opposer des obstacles ; l'on conçoit ainsi que dans les premiers jours de 1523 François Lambert, ancien cordelier d'Avignon , réfugié à Wittemberg , put écrire à l'élec-

M, Lutheri; Paris , chez Simon de Cotises , in-4°; et Apologia in M. Lutherum ib., in-4°. n fut aussi un des plus véhéments adversaires d'Érasme ; voy. la lettre de celui-ci à Bîlibald Pirkheimer, 23 août 1525, dans Erasmi vila et epistolœ. Leyde, 1649, in-18, p. 259.

1 Renouard, h ci. I, p. 36.

2 Comme par exemple l'auteur du Dyalogue et ung merveilleux parle- ■ ment faiet pas loing de Trient t sur le eheming de Rome» a" ung abbé, eurtisan et du dyable , aUeneontre le bon pape Adrian. L'an MDXXII , in-4" de 4 feuillets. Voy. sur ce pamphlet extrêmement rare le Bulletin du bibliophile. Paris, 1841 , in-80, p. 836.

leur de Saxe, que la France tout entière était en mouvement et que sous peu on apprendrait des nouvelles qui rempliraient l ame d'une sainte joie 1 .

Cependant les adversaires veillaient avec soin, décidés à ne pas se laisser échapper le royaume trèschrétien. Les prédicateurs de levêque de Meaux, encouragés par leurs succès, parlèrent peu à peu avec plus de liberté ; Farel surtout crut pouvoir déployer désormais tout ce zèle ardent qui le caractérisait; il ne craignit pas de dire un jour à un moine jacobin, que son plus vif désir était de voir l'Évangile se répandre en France et en bannir à jamais les inventions humaines 2 . Irrités de cette hardiesse, comme ils l'étaient déjà par les entraves que leur opposait l'attitude de la cour, les moines accusèrent les prédicateurs de Briçonnet de ne pas enseigner la pure doctrine et le déclarèrent lui-même suspect de partager leurs opinions. C'est alors que l'évêque de Meaux , au lieu de saisir avec courage l'occasion de se prononcer pour l'Évangile, révoqua, le 12 avril 1523, les pouvoirs qu'il avait donnés à Farel et à ses amis de prêcher 3 ; provisoirement pourtant il se borna à cette mesure. Tous se soumirent, à l'exception de Farel, le plus protestant, et par conséquent le plus compromis parmi eux. Les chaires de Meaux lui étant

1 20 janvier 1525 : « Gallia pene omnis commota est. et absque magistro sinceros habet veritatis dilec tores; cum post modicum alia pleraque intellexeris , exultabit spirilus tous in Deo s dulari nostro. » Chez Schelhorn, Amœnitates lilerariœ; Francfort, 1725, in-8o, t. IV, p. 536.

2 Kirchhofer, Leben Farel's. Zurich , 1831, in-8°, t. I , p. 14.

3 Toussaint Du Plessis , o. c, t. II , p. 557.

fermées, il quitta la ville et essaya de prêcher encore dans différents endroits du diocèse 1 ; mais partout il fut obligé de se retirer; il se rendit à Paris, où il «subsista tant qu'il put 3 ;» puis il retourna dans le Dauphiné, y prêcha l'Évangile dans les villes et dans les campagnes, et convertit entre autres le jeune et ardent chevalier Anémond de Coct , seigneur de Chastellard , qui bientôt après quitta la France pour visiter les réformateurs d'Allemagne, et qui, lorsque Farel eut été forcé à se réfugier en Suisse, y devint son infatigable compagnon.

Il paraît que la défense de Briçonnet n'empêcha pas Gérard Roussel et Michel d'Arandede continuer leurs prédications, qui d'ailleurs étaient beaucoup moins hostiles à Rome que celles du jeune réformateur dauphinois. Lefèvre , de son côté , mit la dernière main à la publication de sa traduction française du Nouveau- Testament. Mais dans l'intervalle Berquin publia à Paris des traductions françaises de différents traités de Luther, qui excitèrent à un tel degré la colère de la Sorbonne, que même la main royale qui jusquelà avait défendu le hardi gentilhomme, dut momentanément se retirer de lui 3 . Une perquisition faite au mois de mai chez les libraires fit découvrir une multitude d'exemplaires de ces traductions ainsi que d'ouvrages latins de Luther; le 12 août le parlement

i Kirchhofeiyo. c, t. I, p. 15.

2 Béze, o. c, 1. 1, 6.

3 Comme nous nous réservons de faire un travail spécial sur Louis de Berquin, nous n'entrons ici dans aucun détail sur ses ouvrages et son histoire.

les fit brûler au parvis de Notre-Dame, et Berquin fut jeté en prison 1 . En même temps la Sorbonne persécuta Robert Estienne, pour avoir imprimé des € livres corrompus* , c'est-à-dire la version latine du Nouveau-Testament 3 ; elle condamna la traduction des Évangiles faite par Lefèvre d'Étaples, qui avait paru le 8 juin 3 ; le 26 août elle interdit d'une manière formelle toute traduction quelconque de la Bible, et jusqu'aux traductions des livres de prière 4 ; enfin le

1 D'Argentré, o. c. t. II , p. X.

2 «Je me tay de ce qu'ils avoyent ja tenté l'an M.D.XXII, quand le Nouveau-Testament fut imprimé en petite forme par mon beau pére Simon de Colines , qui le rendit.bien net et correct, et en belle lettre : (c'estoit alors une cbose bien nouvelle , veu la malignité de ce temps là , que de trouver des livres de la sainte Escripture corrects) , et d'autant que j'avoye la charge de l'imprimerie , quelles tragédies esmeurent ils contre moy ! Ils crioyent des lors qu'il me falloit envoyer au feu , pource que j'imprimoye des livres si corrompus : car ils appeloyent corruption , tout ce qui estoit purifie de ceste bourbe commune , à laquelle ils estoyent accoustumés. » Robert Estienne , Les censures des théologiens de Paris, par lesquelles ils avoyent faulsement condamné les Bibles imprimées par Rob. Estienne; 1552, in-8<>; l'introduction en est réimprimée chez Renouard, o. c, t. II, p. 228.

3 Chez Simon de Colines. Le reste du Nouveau Testament parut le 6 novembre; les Psaumes, en 1525, chez le même; les livres de Moïse, en 1528 , à Anvers; dans le même temps le reste de l' Ancien-Testament ; la Bible entière, à Apvers, 1530, in-foi. Voy. Graf , o. c, p. 110 et suiv. — Il parait que les premières éditions furent supprimées avec la dernière rigueur; car elles ne se trouvent que très-difficilement. Voy. Brunet , Manuel du libraire t I e édit., t. I. p. 331.

* Un certain Meresotte ayant publié une traduction française des Heures à la Vierge, la Sorbonne, sur le rapport de Duchéne , déclara que «neque expediens est , neque utile Reipublieœ christianœ, imo visà hujus temporis conditione, prorsus pemitiosum , non solùm illam translationem 0brarum, sed etiam alias translations Bibliœ , aut partium ejus,prout jam passim fieri videntur, admitti ; et quod illœ quœ jam emissœ sunt , supprimi magis deberent quàm tolerori.» D'Argentré , t. II , p. 7.

6 octobre elle prononça l'anathème sur plusieurs ouvrages de Mélanchthon 1 . Lefèvre et Roussel eurent en outre le chagrin de voir se joindre aux adversaires, leur ancien ami et collaborateur Josse Clicthou , qui avait encore pris la défense de son maître dans la querelle des trois Maries, et qui maintenant s'associa avec ardeur à la polémique contre Luther et la réforme" 2 . Malgré cela Lefèvre n'arrêta point sa publication ; Briçonnet lui-même envoya la traduction des épîtres de saint Paul à la duchesse d'Alençon pour l'offrir au roi ; Marguerite se rendit à ce désir, mais écrivit à Tévêque qu'elle eût préféré qu'il eût lui-même présenté le livre à François I er ainsi qu'à la reine-mère 3 .

Mais déjà celle-ci n'était plus disposée en faveur de réformes ; après l'avoir été pendant quelques jours , entraînée involontairement par la force irrésistible de la vérité, cette femme intrigante céda de nouveau aux seuls intérêts de la politique , et se rejeta dans le parti de la réaction. Pour se ménager l'amitié du pape , et sous prétexte de plaintes élevées par <r les zélateurs de la foi » au sujet de la facilité avec laquelle on laissait les luthériens se multiplier dans le

1 D'Argentré, o. c, t. H, p. X , XIII. • 2 « Clichtoveus olim nosler.» Roussel à Farel, 6 juillet 1524; pièces justificatives , n<> 2. — En 1523 il publia contre les réformateurs deux livres De veneratione sanelorum; Paris, chez Simon de Colines, in-4»; et en 1524 son Anti- Luther us, dédié à Charles Guillard, président du parlement de Paris ; chez Simon de Colines, in-fol. — Clicthou mourut en 1543 à Chartres , où il était chanoine.

3 Merle d'Aubigné , o. c., t. III , p. 540.

royaume, elle fit demander, en octobre, l'avis de la Sorbonne sur les moyens d'extirper en France la doctrine hérétique 1 . Dans sa réponse la Sorbonne renouvela plus vivement ses plaintes contre « plusieurs grands personnages qui , avant que les choses fussent par eux bien entendues, avaient loué en cour icelle doctrine;» elle reprocha au roi sa mollesse dans l'exécution des arrêts du parlement, et indiqua comme moyens de répression , la punition des coupables, l'obligation de se rétracter imposée aux personnes suspectes, de quelque rang qu'elles fussent, et surtout la destruction complète et immédiate des livres hérétiques 2 ; elle insista, non sans raison, sur cette dernière mesure ; car les pamphlets tantôt sérieux, tantôt mordants et satyriques qui parurent depuis quelque temps contre l'Église de Rome 3 , auraient fini, sans la vigilance des adversaires , par agir profondément sur l'esprit du peuple.

L'effet de ce changement dans la conduite de la reine ne se fit pas attendre. L'évêque de Meaux, intimidé et pressé de prouver son orthodoxie , se hâta de convoquer un synode pour le 15 octobre, où il fit condamner les doctrines de Luther, ou plutôt ce qu'on fit pas-

1 Voy. la lettre de la reine chez d'Ârgentré , t. II , p. 3.

2 L'avis de la Sorbonne , sous le titre Articles concerna™ les responses, etc., ib.

3 Comme par exemple la Farce des thôologastres , à six personnages , s. 1. ni d. ; réimprimé à Lyon en 1850, in-8°; la Sottie à deux personnages , jouie à Genève » en la place du Molard, le dimanche des Bordes, l'an 1523; à Lyon; — la Sottie jouée le dimanche après les Bordes, en 1524, en la justice; faisant suite à la précédente. Voy. les Analeetabiblion. Paris, 1836 , in-8<>, 1. 1, p. 327.

ser pour telles : dans le statut synodal on reproche entre autres au réformateur de vouloir abolir la mémoire de la passion de Jésus-Christ 1 ! Deux mois après, le 13 décembre, Briçonnet retira de nouveau l'autorisation de prêcher qu'il avait tacitement laissée à Gérard Roussel et à Michel d'Arande 2 ; il appela, pour les remplacer, d'autres prédicateurs, également de l'école de Lefèvre et amis de ceux auxquels il voulut imposer silence : Martial Mazurier, alors principal du collège de Saint-Michel à Paris , et Pierre Caroli , chanoine de Sens 3 . Ceux-ci se mirent à leur lour à prêcher les principes de la réforme; d'autres ecclésiastiques du diocèse de Meaux se joignirent à eux, tels que Matthieu Saunier, Jacques Pavannes, Nicolas Mangin, Jacques Prévost, un nommé Moysi, et un autre qui ne nous est connu que sous le pseudonyme de Nicolas Sudorius*. Gérard Roussel reprit alors courage , et sans se laisser arrêter plus longtemps par l'interdiction épiscopale, il continua ses prédications qu'il rendit même

» Toussaint Du Plessis, o. c, l. II , p. 558. 2 76., p. 559.

3 Quelques auteurs, comme encore Kirchhofer, o. c, t. I, p. 12, et Merle d'Aubigné, o. c., t. III, p. 500, ajoutent un prétendu frère de Roussel; tantôt on l'appelle Martial, tantôt Michel ou Arnauld. Nous n'avons trouvé aucune trace historique de l'existence d'un frère de Roussel. Ceux qui l'ont admise se sont laissés induire en erreur par les anciens historiens qui souvent n'ont désigné Martial Mazurier et Michel d'Arande que par leurs prénoms ; le nom d'Arnauld provient d'une confusion avec Arande. Il y eut un Étienne Ruffl , docteur et professeur en Sorbonne , contemporain de Gérard et zélé catholique.

* Toussaint Du Plessis , I. o. — Sur Moysi , voy. Roussel à Farel , 6 juillet 1524; pièces justif, n» 2; sur Sudorius , sa lettre à Farel ; pièces juifif., no 1.

journalières. Au peuple il expliqua les Évangiles , et après les avoir terminés, les épîtres de saint Paul ; aux gens lettrés il interpréta , dans des réunions particulières, les psaumes 1 . Ses amis l'encouragèrent à poursuivre dans cette voie, où il entra avec plus de courage qu'il n'en avait montré jusqu'alors, et qui, s'il y eût persévéré, l'eût conduit parmi les vrais réformateurs. Farel surtout, avec lequel il s'était lié déjà avant leur conversion à l'Évangile 2 , lui adressa dans ses lettres des exhortations énergiques 3 . A Baie, où il se trouvait alors , Farel parlait de Roussel comme d'un des plus ardents propagateurs de l'Évangile en France/ de sorte que les réformateurs suisses fondèrent sur lui de grandes espérances. Après la dispute que Farel soutint à Baie, au printemps de 1524, et dans laquelle il se montra si supérieur à ses adversaires , qu'OEcolampade le jugea capable de disputer avec la Sorbonne tout entière 4 , ces deux hommes pensèrent qu'une pareille dispute» un des moyens les plus victorieux de mettre la vérité au jour, devrait aussi avoir en France des conséquences décisives. Ils jetèrent à cet effet les yeux sur Roussel, et tous

> Roussel à Farel , 6 juillet 1524, pièces just if., n° 2. — Le 2 avril 1524 Farel écrit à un ami : «Ger. Ruflus magno ardore et spiritu Chritium détonât, pêne in dies.» Chez Kapp, JSachlete einiger zur Erlœuterung der Reformationsgeschichle nUtzlieher Vrkunden. Leipzig , 1727 , in-8<> ; t. II , p. 603.

2 Roussel à Farel , I. e.

3 Voy. les lettres de Roussel à Farel. Malheureusement nous n'avons pu retrouver aucune des lettres de Farel à Roussel.

4 0Ecolompade à Luther, 15 mai 1524; dans Œcolampadii et Zwinglii Epislolœ. Râle, 1556, in-fol., fol. 2O0\

les deux lui écrivirent pour l'exhorter à afficher à Paris même des thèses et à provoquer les docteurs de la Sorbonne à une controverse publique. 11 est aisé de se représenter l'effet qu'aurait dû produire dans la capitale de la France une discussion publique sur les matières religieuses, discussion dans laquelle les uns se seraient appuyés sur le fondement inébranlable du seul Évangile et aidés de tous les moyens d une science solide et éclairée, tandis que les autres n'auraient eu pour armes que les subtilités de la scolastique vieillie et l'autorité suspecte de la tradition. Mais outre que très-probablement la Sorbonne eût refusé de descendre dans la lice avec un prédicateur noté d'hérésie, Roussel ne se sentit pas le courage de suivre le conseil de ses amis. « Que suis-je , leur écrivit-il 1 , moi, si faible et si obscur, contre ces docteurs si fameux et en si grand nombre! Ce n'est pas moi qui pourrai m'opposer comme un mur d'airain à ces lions formidables.» Il ne croit pas, continue-t-il, posséder les qualités nécessaires pour remplir la grande mission d'un hérault de Jésus- Christ; il n'a ni cette sagesse que l'école ne saurait donner et que le Saint-Esprit seul inspire, ni cette invincible force de la foi, qui est nécessaire pour résister tout à la fois à l'hypocrisie, à la superstition et à l'impiété déclarée. Il ajouta que loin de pouvoir servir avec fruit la cause de l'Évangile , il a lui-même encore trop besoin d'être instruit et

i Roussel à Farel , 6 juillet 1524; pièces justif. n<> 2. — Roussel à OEco. larapade , 24 août 1524 ; pièces justif. n<> 4.

raffermi par les conseils de ses amis; et à cette occasion il demande , à la fin de sa lettre pleine d'hyperboles et de mysticisme , l'opinion d'OEcolampade sur le limbus palrum et sur le sort des enfants mourant sans baptême !

Farel et OEcolampade avaient de plus engagé Roussel à publier à Paris des traités en langue française, pour agir sur le peuple. Roussel leur ayant opposé les défenses du parlement de faire des publications sans l'autorisation préalable de la Sorbonne 1 , Farel l'exhorta à enfreindre courageusement ces arrêts tyranniques. Farel lui-même publia vers cette époque, outre un écrit violent que lui inspira son ressentiment contre le pape et les Sorbonistes 2 , son Sommaire destiné pour ses compatriotes et contenant ce qui, selon lui, était nécessaire « à chaque chrétien pour mettre sa confiance en Dieu et pour aider son prochain 3 . » Briçonnet ne permit pas à Roussel d'imiter cet exemple , de sorte qu'ébranlé par la parole plus énergique de Farel, mais hésitant toujours , il s'écria : « déjà je ne vois plus de moyen d'arriver à notre but, à moins que le Saint-Esprit n'embrase nos cœurs et ne nous inspire

> Roussel à Farel, G juillet 1524; pièces juslif. n° 2. — Roussel à OEcolampade, 24 août 1524; pièces juslif. no 4.

2 « Edidit libellum de Parisiensibus et Pontiflce. » Érasme à Mélanchthon , 6 septembre 1524 : Erasmi Epp., édit. de Bâle , p. 692.

3 Sommaire ; c'est une briève déclaration d'aulcuns lieux fort nécessaires à un chacun chrestien pour mettre sa confiance en Dieu et à ayder son prochain. Réimprimé en 1542 , en 1552 , etc. Voy. Kirchhofer, 0. c. 1. 1 , p. 45; et le même , Ueber Farels literœrische Thœtigkeit, dans les Theologische Studien und Kritiken. Hambourg , 1831 , in-8<> 1. 1 , p. 284.

la constance qui nous manque et qui nous est nécessaire pour braver les persécutions, les tortures et la mort 1 !» Cependant, reconnaissant de plus en plus la nécessité de se servir de la presse, qui alors déjà était le plus puissant levier des idées nouvelles, et que les adversaires commençaient à employer à leur tour pour agir sur l'esprit des laïques 2 , Roussel et ses amis, empêchés par le parlement d'imprimer leurs ouvrages à Paris, formèrent le projet d'établir à Meaux même une imprimerie, imprimant avec des caractères semblables à ceux de quelque typographe étranger, et à leurs frais , des livres qu'ils distribueraient gratis au peuple. Les principaux habitants de la ville partagèrent cet avis; on espérait que par ce moyen on échapperait aux poursuites , car on pensait que pour le moment il serait moins dangereux de répandre des livres ayant l'air de venir de l'étranger, que des ouvrages publiés dans le pays même à l'insu de la Sorbonne. Roussel fut donc chargé de demander à Farel des types, ou , ce qu'on aurait préféré , les poinçons de fer destinés à frapper les matrices, et imitant le caractère de l'imprimerie de Frobénius à Bâle 3 . Ces objets ont-ils été envoyés à Meaux? l'imprimerie clandestine, projetée par les réformés,

1 Roussel à Farel , 6 juillet 1524; pièces justif., n<> 2.

2 Par exemple Triaiogue nouveau, contenant l'expression des erreurs de Martin Luther, lesdoliances de jerarchie ecclésiastiques ellestriumphex de vérité invincible, édit. par humble religieux frère Jehan Gachi de Cluses , s. 1., 1524 , pet. in-4°. En vers et en prose. Voy. Bulletin du bibliophile , 1856 , p. 544. — . Brunei, o. c, 4° édit., t. U , p. 345.

3 Roussel à Farel , 6 juillet 1524 ; pièces justif., n° 2.

a-t-elle été établie? Nous l'ignorons, et il est permis d'en douter.. En attendant, Simon de Colines réimprima à Paris la traduction du Nouveau-Testament de Lefèvre 1 ; Nicolas Sudorius envoya en Allemagne, pour l'y faire imprimer sans nom d'auteur, un manuscrit sur la vaine administration de l'Église, où il démontra par l'autorité de l'Écriture-Sainte que l'Église serait mieux gouvernée par les lois de Jésus-Christ que par des lois renouvelées du paganisme 2 . A défaut d'ouvrages publiés en France, les réformateurs de Meaux se faisaient venir ceux des théologiens de la Suisse , de Strasbourg et de l'Allemagne; ceux d'OEcolampade étaient surtout estimés par eux 3 ; on peut même dire, en général , que les ouvrages des Suisses et des Strasbourgeois avaient à un plus haut degré les sympathies des réformateurs français que ceux des Allemands. Au commencement de 1524 Lefèvre reçut de Strasbourg le traité de Zwingli contre les erreurs du canon de la messe 4 , ainsi que la catéchèse de Jean Lonicer contre le privilège du clergé d'étudier seul les Écritures et contre le culte des saints 5 . Dans leur joie d'avoir reçu ces livres, Lefèvre et

1 Graf , o. c. p. 113.

2 Sudorius à Farel , mai 1524 ; pièces justif., n<> 1. — Nous ignorons si cet ouvrage a été publié.

3 Roussel à Farel, 6 juillet 1524; et à OEcolampade , 24 août 1524; pièces justif., n° s 2 et 4.

4 Roussel à Farel , /. c. — De eanone Hissa Huldricbi Zwinglii Epiekiresis. Zurich, 1523, in-4°; dans les œuvres de Zwingli, édit. de Schulthess , t. III , p. 83 et suiv.

s Calechetit de bonà Dei voluntate erga quemvis Christianum , deque sanetorutn cultu et invocatione; s. 1., 1523 , in-4».

Roussel prièrent Dieu de donner à la France quelques hommes pareils aux écrivains suisses et strasbourgeois , afin qu'elle aussi apprît à se fonder uniquement sur la parole de Dieu et à rejeter les traditions des hommes 1 .

Roussel n'interrompait ses prédications à Meaux que pour aller de temps à autre à Paris, dans le but de conférer avec les amis de la réforme 2 . Un des autres prédicateurs de Meaux , Pierre Caroli, se rendit également dans la capitale, et y prêcha dans les églises de Saint -Paul et de Saint -Gervais, sur les épîtres de saint Paul; il enseigna que la vraie foi cest de croire les choses de la Bible en se confiant aux promesses de Dieu , » et que les cérémonies et usages de Rome ne font rien ni au salut des âmes ni à l'honneur de Dieu. Ses discours, prononcés devant de nombreux auditeurs, eurent un grand succès 3 . D'ailleurs la sœur du roi demeura favorable à la cause évangélique; les réformateurs de Meaux louent dans leurs lettres sa piété et la force de sa conviction 4 ; il paraît même qu'elle reconnut un instant combien le mysticisme est insuffisant pour satisfaire aux besoins de la conscience religieuse, et que, peu satisfaite des exercices contemplatifs qui ne se fondent pas sur la «pierre angulaire , c'est-à-dire sur Jésus- Christ, » elle commença à désirer pour son âme une

i Roussel à Farel , 6 juillet 1524 ; pièces jastîf. n* 2.

* Ibidem.

3 ib. — D'Argentré , o. c, t. Il, p. 21 et suit.

* Sudorius à Farel , pièces juslif. n° 1.

nourriture plus substantielle Ce qui est remarquable, c'est que dès la fin de 1 523 sa correspondance avec le mystique évêque de Meaux se trouve interrompue ; vers le même temps elle s'attacha définitivement Michel d'Arande en qualité d'aumônier 2 . La réformation compte»en outre des amis dévoués parmi les personnes qui s'approchent de près de François I er ; le 31 juillet 1524 OEcolampade écrit à un des gentilshommes de la chambre du roi , uniquement connu sous le pseudonyme de Maurus Musœus, pour le féliciter de son attachement sincère à l'Évangile , et pour l'exhorter à persévérer courageusement dans sa qualité de vrai disciple de Jésus-Christ 3 . Le roi continue

! Capilon , épilre à Marguerite , I. c: « Tandem usus edocuit non solùm inanem esse mulliplicem illam operum et meritorum observanliam . quœ tibi sine spiritu soepenumero fuit;.., sed eliatn experta es, quemadmodum philosophia isia sublimior molettice plurimum et émolument* parum ad ferai; id quod ex incertitudine fluxàque naturà eius facile coarguebas. Elenitn non poluisli non sentire. quàm varient istiusmodi cogitationes.... Hoc loco mihi videre videor, quàm sœpe fueris plane afflictata animo, quum sub molientis manu , gloriosa benefactorum tuorum confidentia plerumque dispareret . splendidaque ista tua philosophia sacra de subito evanescerel , quam animo tuo anxie persuadebas et christianam conlemplalionem et auspicium esse venturœ salutis. Diffluxerint autem confidenliœ vanœ omnes necesse est , ad internum lumen abdita peccalorum conspicienti.... »

2 « Il n'y a point aujourd'hui en France plus évangélique que la dame d'Alençon. EHc a ung docteur de Paris , appellé maistre Michel eleymosinar, lequel ne presche devant elle que purement l'Évangile , et toutes aultres gens elle a débouté arriére.» Sébiville au chevalier de Coct, 28 décembre 1524; dans Zwinglii Epis iota . éd. de Schulthess, t. I, p. 358.

3 OEcolampade à Maurus Musœus, a secrtlis et cubieulo Régis Galliarum, 31 juillet 1524 (pièces juslif. n<> 5). OEcolampade dit dans cette lettre que c'est par un certain Jaeobus sculptor qu'il a eu connaissance des dispositions de Maurus Musœus. Pour donner à celui-ci un témoignage de

à protéger les savants, qui tous alors sont suspects d'opinions hérétiques; c'est précisément en 1524 qu'il songe sérieusement à la réalisation de son idée favoritè de fonder à Paris un collège savant sous la direction d'Érasme , et destiné à offrir un asile aux gens de lettres et aux libres penseurs de tous les pays 1 . A l'étranger l'opinion est répandue que toute la cour favorise secrètement les luthériens 2 ; les réformateurs croient même encore que Louise de Savoie ne leur est pas hostile , elle leur paraît toujours bien pensante à leur égard , et élevée au-dessus des superstitions romaines plus que toute autre femme de l'époque 3 . Il est vrai que sous ce dernier rapport les réformateurs ne se trompaient point ; ce qui dirigeait Louise de Savoie dans sa conduite tant à l'égard de l'Église de Rome qu'à l'égard de la réforme, ce n'était pas un attachement sincère et profond au catholicisme dont elle connaissait les abus : c'est dans

son estime , il lui envoie ses Demegoriœ , i. e. Coneionet XXI in epistolam primant Johannit. Bâle, 1524. — Il nous a été impossible, malgré toutes nos recherches , de trouver le vrai nom de ce Maurus Musaeus.

i Érasme à Conrad Goclénius, professeur à Louvain, s. d., mais évidemment de 1534, édit. 4e Leyde, p. 174.

- « Suboâoror regiam aulam uitoXouôepiÇgtv. » Érasme à Goclénius, /. c. — En Allemagne on publia l'analyse d'une comédie satirique, jouée suivant le titre , à Paris dans les salons royaux , et dont les personnages représentaient Reuchlin, Érasme, Hulten , Luther, le pape *et sa suite de prélats et de moines. Cette pièce curieuse, intitulée : Eyn Comedia welche yn dem koniglichen Sali txu Paryess...gespielttcorden;anno M.D XXftJI, s. 1., in-4°, est réimprimée dans la Ztitschrift fUr hislorische Théologie. Leipz., in-8°, 1838, liv. I, p. 156 et suiv.

3 « Recte tapit . supraque ftminarum noitratium conauetudintm supertlitionibus vacat.» Papilion à Zwingli, 7 octobre 1524; dans Zwinglii Epp., 1. 1, p. 358.

les combinaisons de sa politique qu'il faut en chercher les principaux motifs. En se rappelant la vie de cette princesse , on a de la peine aujourd'hui à comprendre comment les réformateurs ont pu persister si longtemps à avoir confiance en elle, quand tout au contraire aurait dû leur ouvrir les yeux sur ses intentions: quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis qu'elle avait consulté la Sorbonne sur les moyens d'extirper I bérésie, et maintenant elle appela aux fonctions de prédicateur de sa cour un des plus ardents adversaires de la réformation , le docteur Robert Geneau, évêque de Vence et plus tard d'Avranches*. Beaucoup de grands imitèrent l'exemple donné par

' Cornélius Agrippa à Michel d'Arande, 7 mai 1526; dans ses œuvres, Lyon, s. d., in-8°, t. II , p. 836. — «...Nunc mihi ad posteriorem tua epitlolœ partent respondendum est , in qua ter ibis ut te certiorem faciam , an . mihi $it cognitui Kobertus Abrineams episcoput. Cum iUo nulla unquam mihi fuit vitœ eonversalio , nulla familiarilas ; utcunque tamen hominem novi , quare depromam quod de homine seio. E»l doctor Sorbonicut , ut ex eius libri titulo potuisti agnoscere , quem non vidi ; C&nalis nomine . saltem sie apxtd nos vocalur. Illius unam aut alleram eoneionem audivi. cum essem a eubiculo régis , cuius mater illum in aulam vocaverat, ut cet lis festis eoneionaretur, ubi non Chrisli » sed suum egit negoeium. Donatus est enim nonnullis sacerdotiis . tandem parvo episoopatu in Gallià Narbonensi tito , quem augentibus se opibus mutavit in huno satis pinguem , eui nunc prœest , situm in civitatulà Normaniœ maritimà. De doctrinà nihil ad te seribo ; ex eius operibus poteris judieare quisnam sit ; tamtn apud Gallos nullius est nominis . nisi apud scholasticos doctores sorbonicos , qui ut plurimùm doctrinam et eruditionem a dignitate metiuntur. Si quis exleriora lanlùm consideret, nemo posset de homine maie sentir e , illius enim vita non est offendiculo , ut multorum et (ère omnium epis'eoporum....» Maurus Musaeus à Bucer, 16 septembre 1534; manuscrit autographe. Archives du séminaire protestant de Strasbourg. — Sur Robert Ceneau , qui en 1 534 écrivit un ouvrage véhément contre Bucer, voy. Aub. Miraus , Scriptoressœe. XV i . dans Fabricius, BibUolh. eccletiatt.. p. 170.

la reine -mère : ils se sentirent momentanément portés vers des réformes , mais ces velléités passagères ne furent pas assez puissantes pour leur faire embrasser l'Évangile avec une entière abnégation du monde. Les prédicateurs durent déjà se plaindre de la frivolité d'hommes qui n'écoutaient la parole de Dieu que par curiosité, ou qui , tout en parlant beaucoup de leurs sentiments, s'abstenaient d'agir; et de la mollesse d'autres qui, bien que réellement éclairés par la lumière de l'Évangile, n'osaient pas faire une profession publique de leur foi , de peur d'être accusés d'hérésie 1 . Il est vrai que la résistance de plus en plus acharnée des adversaires, dut surtout arrêter des hommes que de hautes positions attachaient au monde, et dont la conversion n'était pas encore consommée. Comme presque partout les esprits étaient ébranlés, et «vu le feu déjà fort enflambé tout autour du royaume » , là Sorbonne et le parlement se décidèrent à déployer plus de rigueur que jamais 2 . Le roi lui-même fut obligé de leur céder 3 . M eaux, considéré à juste titre comme le foyer principal de l'hérésie , éprouva les premiers effets de la persécution. Pierre Caroli, de retour chez Briçonnet, et Martial Mazurier furent accusés les premiers; cités devant le parlement et la faculté de théologie, ils consentirent à signer un acte de rétractation 4 : ce ne

1 Sudorius à Farel ; pièces justif. n° 1 .

2 D'Argentré , o. c, t. II , p. 8.

3Papilion à Zwingli, 7 octobre 1524; Zwinglii Epp., t. I, p. 358. * Roussel à Farel , 6 juillet 1524; pièces justif. n<> 2.

fut pas la dernière apostasie de ces deux hommes, dont l'un avait le caractère trop inégal , et dont l'autre se laissait trop séduire par les dignités, pour qu'ils eussent jamais pu devenir de vrais réformateurs. Cependant il paraît qu a l'époque dont nous parlons, ils firent peu de cas d'une signature qui sans doute ne leur fut arrachée que par la crainte ; car nous les retrouvons continuant de prêcher à Meaux, et bientôt de nouveau accusés. Sur la requête de Pierre Lizet, alors avocat général du roi, plus tard président du parlement , cette cour ordonna l'arrestation de quatre prédicateurs de Meaux; du nombre furent Moysi et Mazurier, qui prirent la fuite; ce dernier toutefois fut pris, conduit garrotté à Paris, jeté en prison et menacé du feu. Ce n'est qu'à grand'peine que par l'entremise de la duchesse d'Alençon, Briçonnet parvint à le faire remettre en liberté ; Lefèvre et Roussel échappèrent au danger, grâce à la même protection 1 . Caroli, de nouveau accusé en août par Béda , fit si bien par ses appels et ses protestations réitérés, que sa cause ne fut jugée que l'année suivante , et qu elle se termina par une simple censure 2 .

Le changement qui vers la fin de 1524 eut lieu dans les circonstances politiques de la France, augmenta les chances des adversaires de la réforme de triompher de l'hérésie. François I er se rendit dans le. midi pour secourir la Provence envahie par l'armée impériale; sa mère et sa sœur l'accompagnèrent, et

i Roussel à Farel , G juillet 1524; pièces juslif. no 2. 2 D'Argenlré, o. c, t. II, p. 21 et suiv.

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tandis qu'il s'avança vers la Provence , elles demeurèrent à Lyon. Marguerite avait amené avec elle plusieurs hommes dévoués à l'Évangile; outre son aumônier Michel d'Arande, elle avait auprès d'elle Antoine Papilion, latiniste distingué, qui avait traduit pour elle le traité de Luther sur les vœux monastiques, et que, malgré l'opposition des adversaires , elle avait fait élever aux fonctions de premier maître des requêtes du dauphin 1 . Par les efforts de ces hommes, Lyon devint un foyer d'où la prédication évangélique se répandit dans les provinces voisines, où Farel, et avant lui François Lambert, lui avaient déjà préparé les voies. Maître Michel prêcha publiquement à Lyon devant un grand nombre d'auditeurs; en décembre il en fit autant à Mâcon 2 . A Lyon travaillèrent dans le même but Amédée Maigret, ancien dominicain de Grenoble, où il avait déjà prêché contre les abus de Rome 3 ; Cornélius Agrippa, alors médecin de Louise de Savoie et porté pour la réformation de l'Église 4 ; Michel Bentin, aussi zélé protestant que savant philologue , un de ces intrépides messagers qui bravaient tous les dangers pour porteries correspondances des réformateurs ou pour répandre parmi les populations des livres chrétiens.

1 Sébi ville au chevalier de Coct , 28 décembre 1524; dans ZwiDglii Epp. t. I , p. 358.

2 Merle d'Aubigné , o. c, t. III , p. 596.

3D'Argentré, o. c, t. II , p. 9 et suiv. ; p. 15 : Propo$ition$t ex sermon* vernaculà Unguà Gralianopoli habîto et oratione latinà ad s«nalum ejusdem civitatis extrades.

* Il vint à Lyon en avril 1524 , avec une pension du roi. Voy. sa lettre à un ami , dans ses œuvres , t. II, p. 817.

Les succès que les prédications de Maigret avaient eus à Grenoble , engagèrent Papilion à se rendre en cette ville, dont le curé lui-même, Pierre Sébiville, s était prononcé avec énergie contre le système catholique 1 ; le gentilhomme lyonnais, Antoine Du Blet, à peine revenu de la Suisse, où il avait visité avec Farel les réformateurs de Baie , de Constance et de Zurich 2 , accompagna le maître des requêtes , et grâce à leur activité réunie beaucoup de cœurs furent gagnés à l'Évangile.

Cependant les espérances que les réformés fondaient tant sur la présence de Marguerite à Lyon que sur le zèle de ces hommes, ne tardèrent pas à s'évanouir de nouveau. L'esprit de persécution qui , depuis le départ du roi, s'était déchaîné plus librement dans la capitale, influa tellement sur le reste de la France, que dès les derniers jours de 1524, le découragement s'empara des protestants du midi. Les prédicateurs furent forcés au silence, sous peine de mort , et déjà ils se livrèrent à la crainte que la semence répandue ne fût entièrement étouffée 3 . Le

» Sébiville au chevalier de Coct , i. c. — Déjà eu 1S23 Sébi ville est en relation avec OEcolarapade. Voy. OEcol. Epp.. fol. 190* et suiv.

2 Ibidem. Roussel à Farel, 6 juillet 1524; pièces justif. n<> 2. — Farel, obligé de quitter Bâle après sa dispute , au printemps de 1524 , se rendit à Constance (Jean Botzemius à Érasme , 6 juin 1^24 ; chez Walchner, Johann von Botxheim und seine Freunde. Schafhouse, 1836, in-8°, p. 130) ; le Français qui , d'après cette lettre , accompagne Farel , est Du Blet ; de Constance ils vont à Zurich.

3 «Satan a esteint le fruict de l'Évangile en France pullulant ; .... et à raoy a esté imposé silence de prescher sus peine de mort. » Sébiville au chevalier de Coct , l. c.

danger devint encore beaucoup plus menaçant, lorsque la nouvelle du désastre de Pavie se répandit en France. A peine François I er fut-il prisonnier, que la persécution éclata avec une violence qui se maintint au même degré pendant toute la captivité du roi. Délivrés des entraves que l'amour de ce dernier pour les sciences et ses velléités de réforme leur avaient opposées, la Sorbonne, le parlement et le chancelier Duprat, restés maîtres du terrain, organisèrent contre les savants et les réformateurs un système de terreur, qui remplit d'effroi et de compassion pour les victimes jusqu'à des hommes comme Érasme*. Un nouvel antagoniste de la réformation se joignit aux zélateurs de la foi, le chartreux Pierre Cousturier (Sulor), docteur en Sorbonne, qui dans ses écrits rivalisa de violence fanatique avec le docteur Béda lui-même 2 . Louise de Savoie participa k la réaction ; croyant avoir besoin du pape pour rétablir les affaires publiques de la France, elle lui fît demander sa volonté à l'égard des hérétiques : le saint-père répondit en demandant rétablissement de l'inquisition. Sur Tordre du parlement, une commission , composée de deux conseillers et de deux docteurs de la Sorbonne , fut alors instituée a pour

faire et parfaire le procès de ceux qui se trouve-

1 11 en fait un sombre tableau dans sa lettre à François 1er, 16 juin 1526 ; Erasrai Epp., édit. de Dâle . p. 800.

2 Voy. la susdite lettre d'Érasme. En 1525 Cousturier publia De translatione Bibliœ et novarum interpretationum reprobalione ; Paris, in-fol. Voy. la liste de ses autres ouvrages polémiques , Biographie univeneUe . t. X f p. 134.

raient entachés de la doctrine de Luther. » Un bref spécial du pape, du 20 mai 1525, conféra à ce tribunal exceptionnel le pouvoir de juger souverainement et en dernier ressort 1 .

Meaux devint naturellement le principal point de mire de la réaction. Déjà le peuple de cette ville avait commencé à se montrer ouvertement hostile au catholicisme. Au mois de décembre 1524 une bulle d'indulgence avait été lacérée, et en janvier suivant on avait affiché des placards contre le pape. Plusieurs des prédicateurs de Briçonnet, comme Matthieu Saunier et Jacques Pavannes, s étaient déclarés franchement réformateurs, en enseignant que Dieu n'a pas besoin de vicaire sur terre, que Jésus-Christ seul et non la Vierge est notre foi et notre espérance, qu'il n'y a point de purgatoire, que le culte doit être célébré dans la langue du peuple 2 . Aussi la commission inquisitoriale commença-t-elle, au mois de mars, ses opérations, en faisant arrêter et conduire à Paris Saunier et Pavannes. Pendant que leur procès s'instruit, la Sorbonne condamne comme hérétiques les traductions faites par Berquin de quelques livres d'Érasme 3 . Bientôt les flammes ne s'allument plus seulement pour dévorer les livres : les bûchers se dressent pour les réformés eux-mêmes; les condam-

1 Roussel à Farel , 25 septembre 1 525 ; pièces juslif. no 5. — Merle d'Auhigné, 0. c, t. III, p. 625. — Les commissaires furent Guillaume Ducbéne et Nicolas Lecierc , docteurs en Sorbonne , Philippe Pot , président aux enquêtes , et André Verjus , conseiller. Duchéne mourut bientôt après.

2 Toussaint Du Plessts , o. c. t. II , p. 277.

^'D'Argentré, 0. c, t. II, p. 42 et suir.

nations et les supplices se succèdent pendant toute Tannée, tant dans le royaume même, que dans les autres provinces de langue française, notamment dans les pays soumis au duc Antoine de Lorraine. Déjà le 25 décembre 1523 celui-ci , poussé par le fanatisme du cordelier Bonaventure Rennel, son confesseur, et de l'inquisiteur Théodore de Saint-Chaniond , abbé de Saint-Antoine à Vienne *, avait fait publier à Nancy un édit sanguinaire contre les luthériens 2 , qui surtout à Metz avaient de nombreux partisans parmi les bourgeois et jusque dans les rangs du clergé même 3 . Le premier martyr protestant français fut un franciscain de Metz , Jean Ghastellain , natif de Tournay , brûlé le 12 janvier 1 525 4 ; après lui c'est le tour d'un homme de Meaux , membre de la communauté formée sous les auspices de levêque lui-même et que celui-ci n'eut pas le courage de défendre : le foulon Jean Leclerc, venu à Metz au commencement de

1 Voy. François Lambert, Commenlarii in Ostam. Strasbourg, 1525 , in-8<> ; épître dédicatoire à rélecteur Frédéric. — Crespin , Histoire des martyrs, fol. 97.

2 Cet édit se trouve dans Fortgesetzte Sammlang von alten und neuen (heologischen Saehm. Leipzig, 1747, in-£<>, p. 27.

3 «Plusieurs grands clercs , scientifiques personnes, en estoient journellement en question et débats à disputer de ceste affaire , et tenoient les plusieurs sa partie (de Luther) et preschoientdesja et annoncoienl celle secte mauldicte avec ses livres et enseiguemens en ensuivant sa doctrine.» Chroniques de la ville de Met*, recueillies par Huguenin. Metz, 1858, in-8°, p. 804.

« Chroniques de Metz . p. 808 et suiv. — Le 12 septembre 1534 on présenta à la Sorbonne un livre intitulé : Traité nouveau de la destruction et exécution actuelle de Jean Casiellan hérétique; ce livre est reconnu «au premier coupd'œil» comme suspect. D'Argentré, t. I, Index, p. VIII.

1525, y est brûlé le 22 juillet 1 . Amédée Maigret, conduit de Lyon à Paris, y est condamné comme hérétique 2 ; Jacques Pavannes, qui à Noël 1524 s'était laissé entraîner par Mazurier à une rétractation , répare son infidélité momentanée en mourant dans les flammes 3 ; à Paris, un ermite inconnu de la forêt de Livry 4 , et à Nancy, Wolfgang Schuch, de Saint- Hippolyte, ont le même sort 5 . Berquin 6 et un autre protestant de distinction , du nom de Macrinus, sont jetés en prison 7 . Enfin, comme pour enlever aux réformés français leur dernier espoir, Marguerite de

* Voy. François Lambert , Commentant in Micham. Strasbourg, 1525, in-8°; préface au magistrat de Besançon, fol. 5». — Béze, Hist. des igl. réf., t. I , p. 6. — Il parait que Leclerc avait eu l'intention de passer par Metz pour se rendre à Strasbourg. Voy. Roussel à Farel , 25 septembre 1525; pièces justif. n° *.

2 D'Argentré , o. c, t. II, p. 8etsuiv. — Merle d' A ub igné, t. III, p. 599.

3 Crespin , Hist. des martyrs , fol. 99. — Béze , o. c. 1. 1 , p. 7.

4 Béze , Le.

5 Saint-Hippolyte , aujourd'hui dans le Haut-Rhin , appartenait alors au duc de Lorraine. — D'Argentré , o. c. t. II , p. 17 et suiv. — Déjà en 1524 Maublanc , citoyen de Besançon , était mort en prison et «Tait «été inhumé aux champs comme un chien » pour avoir parlé en faveur de Farel. Précis historique de la ri formation dans l'ancien comté de Montbéliard. Paris, 1841 , in-8», p. 23.

6 Érasme à Bilibald Pirkheiroer, 5 juin 1526; Erasmi Epp.. édit. de Leyde , p. 270.

7 Roussel à Farel , 25 septembre 1525 ; pièces justif. n° 5. — Capiton i Zwingli, 1" janvier 1527; dans Zwinglii Bpp., t. II, p. 1. Cornélius Agrippa l'appelle Maerivus : « Gloriflcamus quoque Dominum pro Macrivi servi Dei eonstantià. » (Lettre à un ami , 31 décembre 1525 ; in opp., t. II , p. 830). Ce n'est probablement qu'une faute d'impression. Quel est ce Macrinus? Schulthess , dans une note à la susdite lettre de Capiton , pense que c'est Maigret. Je crois plutôt que c'est le même personnage que ce Henadeus Macrinus qu'OEcolampade fait saluer par le gentilhomme Maurus Musaeus. (Voy. pièces justif. n° 3.)

Valois quitte la France au mois d'août , pour donner ses soins à son frère captif et malade en Espagne et pour négocier la paix avec Charles-Quint 1 . C'est alors qu'entièrement livrée à elle-même , la haine des catholiques ne connaît plus de bornes; pour exterminer les protestants, elle n'observe plus même ces prétendues formes judiciaires, dont elle s'était couverte jusque-là : elle se débarrasse d'eux par l'assassinat. Le gentilhomme Antoine Du Blet et François Moulin , savant réformé qu'Érasme estimait, sont mis a mort 2 ; Papilion périt, et la rumeur publique attribue sa mort à du poison 3 . Une terreur profonde s'empare alors des réformés français; partout ils se retirent dans l'ombre , n'osant plus élever la voix ni pour se plaindre de l'odieuse tyrannie qui les opprime, ni pour prêcher leurs convictions; ils conviennent eux-mêmes que, par la puissance et l'audace de leurs adversaires, et par l'abandon où les laissent ceux qui jusque-là les défendaient, ils sont venus au point de ne plus pouvoir confesser Jésus- Christ sans danger de mort 4 . Cependant il y a toujours quelques hommes intrépides qu'aucun danger ne peut empêcher de porter les correspondances des

i Elle quitta Lyon le 8 août 1525.

' l Érasme à François I", 16 juin 1526; Erasmi Epp., édit. de Bâle , p. 800; — à Guillaume Cop , 27 août 1526 ; t'6., p. 699.

3 Erasme à François I« r , I. c. — Farel à Zwingli , 12 septembre 1525 : * Auditli ni fallor, de immaturo Papilionis transitu , super qao geUiunt impii;» dans Zwinglii Epp.. t. I , p. 404.

4 Farel à Zwingli, 12 septembre 1525: a Tyrannydem non parvam apud Gallos sutpicor, quod fratres magis sunt muti quàm pisces; » dans Zwinglii Epp., I, e. — Roussel à Farel, 25 septembre 1525; pièces justif. n° 5.

réformateurs; malgré les espions qui suivent leurs traces et les bourreaux qui les attendent, ils parcourent la France et franchissent les frontières, pour porter aux frères, réfugiés à l'étranger les nouvelles de ceux qui gémissent sous la croix , et à ceux-ci les consolations des réfugiés. Dans les premiers jours de septembre un de ces messagers parvient à porter aux Français retirés à Bâle des nouvelles de Paris, ayant cousu en son habit une lettre sans signature; après la lecture de cette lettre mystérieuse, Pierre Toussaint écrit à Farel alors à Strasbourg: «C'est chose épouvantable à ouïr raconter les grandes cruautés qui se font là 1 . »

Quant aux réformateurs de Meaux , le même orage gronde aussi sur eux. Dès le 19 août, sur la dénonciation^ Mazurier 2 , l'évêque demanda que le parlement commît quelques conseillers pour s'informer si dans son diocèse il y a des abus « sur le fait de la foi 3 . » Ses prédicateurs répandaient avec profusion les Nouveaux-Testaments français de Lefèvre, où, dans des exhortations accompagnant la traduction , il était dit que la Bible seule doit être prêchée dans l'Église chrétienne, et que l'homme n'est sauvé que par la grâce de Dieu 4 ; ils enseignaient qu'il estpermis au peuplede s'assembler pgur lire les Écritures, quand l'Église les

1 \ septembre 1525; chez Merle d'Aubigné, o. c, t. UI *p. 668.

2 Voy. le manuscrit du curé Janvier, conservé à la bibliothèque publique de Meaux. Je tiens les extraits de ce manuscrit de l'obligeante bonté de M. Ladevéze , président du consistoire de Meaox.

3 Toussaint Du Plessis , o. c .. t. II , p. 279.

4 D'Argent ré , o. c, t. II , p. 35.

lui refuse, et prêchaient avec force contre la simonie 1 . Matthieu Saunier eut même le courage d écrire une apologie des propositions pour lesquelles on avait condamné Pavannes 2 . La commission inquisitoriale s'appliqua dès lors avec un nouveau zèle à déraciner l'hérésie dans le diocèse de Meaux. Le 28 août elle condamna au feu la traduction française du Nouveau-Testament par Lefèvre'; pendant le mois de septembre elle entendit à trois reprises des témoins contre les prédicateurs réformés 4 ; enfin le 3 octobre elle fit publier Tordre de faire « prendre au corps » Lefèvre , Roussel, Caroli, Nicolas Mangin, le cordelier Jean Prévost et le dénonciateur Mazurier lui-même 6 . Briçonnet lui-même ne put se préserver des poursuites , qu'après avoir protesté itérativement de son orthodoxie. Plusieurs des prédicateurs furent arrêtés et conduits à Paris; Lefèvre, Roussel, à peine relevé d une maladie 6 , Jean Prévost et un autre religieux du même ordre parvinrent à se sauver par la fuite; Lefèvre et Roussel arrivèrent peu de temps après à Strasbourg, les deux autres à Bâle 7 .

1 Toussaint Du Plessis, t. II, p. 566.

2 Celle apologie fut condamnée au feu le 9 décembre 1525; d'Argentré , t. II , p. 30.

3 La condamnation est renouvelée le 6 novembre suivant. Brunet, o. e.. 1. 1 , p. 332. D'Argenlré, t. II, p. 35.

* Roussel à Farel , 25 septembre 1525 ; pièces juslif. n» 5.

s Toussaint Du Plessis, t. II , p. 281. Le manuscrit de Meaux dit que Mazurier était accusé d'avoir brisé à coups de pieds une statue de saint François stigmatisé.

6 Roussel à Farel , 25 septembre 1525 , l. e.

f Merle d'Aubigné, t. III , p. 668.

Informé des dangers qui menaçaient Lefèvre et Roussel, le roi écrivit, du fond de sa captivité, au parlement pour se plaindre des « calomnies dirigées contre des personnages de si grand savoir et doctrine;» il ordonna d'ajourner le procès jusqu'à son retour en France, car, dit-il, il est plus que jamais résolu de traiter favorablement les gens de lettres 1 ; la reine régente , par affection pour son fils , prit également leur parti. Le 15 décembre, il est vrai, le parlement arrêta de continuer la procédure, «vu que l'hérésie n'était que trop réelle, et qu'il fallait couper le mal à sa racine 2 ; » toutefois l'affaire ne paraît pas avoir eu d'autres suites, parce que les plus compromis parmi les accusés avaient trouvé un asile en pays étranger, et que les autres rendirent les poursuites inutiles en rentrant dans l'Église catholique : Pierre Caroli, homme inconstantet vaniteux, devenu, sans doute , par la protection de Marguerite , curé d'Alençon 3 , embrassa momentanément le parti des persécuteurs; plus tard il se prononça de nouveau pour la réforme , et se réfugia en Suisse , où , par ses menées, il devint pour Calvin et Farel une dTuse permanente de désagréments 4 ; Martial Mazurier fut nommé chanoine et pénitencier de Notre-Dame de Paris , et se lia même plus tard avec Loyola , quoi-

1 La lettre du roi est du 12 novembre. Toussaint Du Plessis , t. II , p. 282. — Sleîdanus , De itatu religionis et reipublicœ Carolo Y Imp. Strasbourg, 1555, in- fol., fol. 78 h .

2 Toussaint Du Plessis , t. II , p. 283.

3 Kirchhofer, o. e. t t. I , p. 220.

*Béze, o. c , t. I, p. 21 , 22.

qu'en 1544 il eût à se justifier devant la Sorbonne d'avoir prêché des propositions inalsonnantes, et que la même année, son Instruction et doctrine à se bien confesser et prier Dieu pour ses péchés fût censurée comme suspecte d'hérésie

Après leur départ de Meaux , Lefevre et Roussel restèrent encore pendant quelque temps en relation avec Briçonnet. Il paraît même que ce lut celui-ci qui leur fournit secrètement l'occasion de se soustraire par la fuite au danger qui les menaçait 2 . Malgré ce qu'ils avaient vu, ils continuèrent à être persuadés que Briçonnet désirait une réformation de l'Église, et conservèrent l'espoir de retourner auprès de lui. L'évêque avait conseillé à Roussel de se rendre dans quelque endroit près d'Avignon , apparemment pour pouvoir aller de là à l'université de cette ville, où Roussel aurait pu réaliser son intention de se perfectionner dans la connaissance de l'hébreu ; Roussel était convaincu, comme il le dit lui-même, de la nécessité d'étudier la religion dans ses sources, afin de pouvoir rendre celles-ci accessibles au peuple, et de rétablir îûnsi le christianisme dans sa pureté primi-> tive 3 . Cependant les deux fugitifs préférèrent Strasbourg, comme étant un asile plus sûr. A peine arrivé, Roussel en informa Briçonnet, ajoutant que si l'évêque désire qu'il quitte celte ville , il est prêt à se confor-

1 D'Argenlré, t. Il, p. 158; 174. La censure du livre fut renouvelée en 1551.

2 Roussel à Briçonnet, 1525; pièces justif. n<> 6.

3 Ibidem.

mer à sa volonté; en même temps il exprime le vœu de continuer à jouir, quoique absent, des revenus de son bénéfice comme trésorier de la cathédrale de Meaux, ou, dans le cas qu'il se rendrait dans le midi, d'obtenir par l'entremise de levêque l'autorisation de permuter son bénéfice contre un autre plus rapproché du lieu où il irait se retirer 1 .

En attendant la réponse de Briçonnet, qui parait avoir mis peu d'empressement à en donner une, Roussel et Lefèvres'estimèrent heureux d'avoir trouvé à Strasbourg un refuge assuré 2 . Celte ville hospitalière et éclairée, qui avait embrassé la réforme avec enthousiasme, était alors comme un port où se diri-

» Roussel à Briçonnet, I. c,

' 2 Jean Sturm dit dans un de ses écrits contre Pappus {Antipappus quartus. Neustadt, 1580, in-4<>, p. 8) que Lefévre et Roussel vinrent à Strasbourg , secrètement envoyés par la duchesse d'Alençon , pour s'entretenir avec Bucer et Capiton sur les principaux points de doctrine. Melchior Adam ( Vilœ theologorum , Francfort, 1705, in-fol., p. 42), Bai le (t. II, p. 470) , le Musée des protestants célèbres (Paris , 1821 , in-8°, t. II, part. I, p. 88) et même MM. Merle d'Aubigné (t. III , p. 658) et Henry [Leben Calvint; Hambourg, 1855 , in-8°, t. I, p. 61 ) répètent l'histoire de cette prétendue mission secrète. D'après tout ce que nous avons dit , on voit que ce n'est qu'une fable. M. Rôhrich observe avec raison dans sa Gesehiehte der Re formation im Elsass (Strasbourg, 1850, in-8<>, t. I, p. 272) , que l'origine de celte erreur est un oubli de la mémoire affaiblie du vieux recteur de Strasbourg , âgé de soixante-treize ans lorsqu'il écrivit contre Pappus. — Sponde (Continuatio Annalium Baronii, Paris, 1678, in-fol. t. II, p. 558, no 15) , Florimond de Remond {Histoire de l'hérésie de ce siècle, Paris, 1610, in-4», p. 846) assurent , et M. Henry (L c ) répète qu'en quittant Meaux Roussel se rendit en Allemagne pour voir Luther. Aucun témoignage authentique n'atteste ce voyage. Roussel a quitté Strasbourg tout au plus pour aller avec Lefévre à Bàle. Florimond de Remond va jusqu'à dire (p. 921) , que dans ce prétendu voyage d'Allemagne Roussel a eu pour serviteur Calvin.

geaient les proscrits protestants de tous les pays, et d'où ils repartaient, avec un nouveau courage, pour prêcher l'Évangile à leure compatriotes 1 . De leur côté, les théologiens strasbourgeois s'efforçaient avec ardeur de contribuer à la propagation de la vérité parmi les Français ; dès 1523, Lonicer* et Bucer traduisirent en latin des ouvrages de Luther, pour leur procurer l'accès en France 3 .

Les réfugiés de Meaux furent reçus dans la maison de Capiton , où ils eurent la joie de rencontrer plusieurs de leurs compatriotes. Chez Capiton demeuraient alors Farel , qui après avoir essayé d'introduire la réformation dans le pays de Montbéliard , avait été obligé, en printemps 1525, de se réfugier de nouveau à Strasbourg; Jean Védaste, de Lille, homme modeste et dévoué , venu de Metz après le martyre de Chastellain, et poursuivi jusqu'à Strasbourg par des meurtriers; comme OEcolampade et Zwingli faisaient grand cas de lui, Farel espérait à cette époque déjà qu'on pourrait l'envoyer à Neufchâtel pour y prêcher la réforme 4 ; Simon de Tournay, juif con-

1 :..Arûtntoratum perfugium fratrum exu/um. Hucomnes devenerunl undique expulti et hine iterum ad verbi minitlerium emittuniur. » Capiton a Henri Slromer, médecin à Leipzig, 5 juillet 4524; dans Kapp, Naehlêse, etc., t. II, p. 611.

2 Voy. Eôhrich, o. c. L I, p. 271.

3 En 1524 Bucer publie Enarrationei Lutheri in epistolas Pétri et Judœ. Strasbourg, chez Jean Herwag , in-8«.

♦ OEcolampade à Farel , 25 juillet 1525 ; il le prie de saluer Védaste «eujue modettiam iinguli pradicant. Utinam aliqualenus Hli prodeue valent*;» dans OEcolamp. Epp.. fol. 20l k ; Farel à Zwingli , 12 septembre 1525; dans Zwinglii Epp., t. I , p. 404.

verti , secouru spécialement par la sœur de François I er , et dans la suite collaborateur de Farel, et placé par lui comme pasteur à Bex Bientôt Lefèvre et Roussel virent aussi arriver dans la maison hospitalière de Capiton leur ami Michel d'Arande, qui, après avoir couru de grands dangers pour avoir été impliqué dans le procès des prédicateurs de Meaux, parvint à se réfugier à Strasbourg 2 . Us trouvèrent en outre François Lambert, établi à Strasbourg depuis le mois d'avril 1524, après des voyages en Suisse et à Wittemberg et une tentative de prêcher l'Évangile à Metz, et soccupant alors de publications destinées pour la France 3 ; le chevalier d*Esch, de Metz, pro-

1 Capiton à Zwingli , 15 janvier 1526 : Farel, Lefèvre , Védaste , o Simon Tornaeensis et quidam alius qui omnino latere cupit» [Seil. Boussel) sont encore en sa maison. Collection de manuscrits de Simler , à Zurich , vol. XVI ; ce passage ne se trouve pas dans l'édition des lettres de Zwingli , t. I , p. 465. — Le 25 juillet 1525 OEcolampade écrit A Farel de saluer «Judœus neophylus» (OËcol. Epp.. fol. 201 b ), lequel est le susdit Simon. OEcolampade faisait grand cas de lui; voy. ses lettres, fol. 181». — Roussel à Farel, 27 août 1526; pièces justif. n<> 9. — Farel à Zwingli , 1528; Zwinglii Epp.. t. II , p. 206 ; comp. Kirchhofer, o. <?., t. I , p. 96.

2 Le parlement , ayant ordonné de faire arrêter Roussel , fait demander, le 5 octobre 1525, à la reine régente, qu'elle envoyé «un nommé maislre Michel par devers les juges délégués, qui ne peuvent bonnement faire ne parfaire le procès d'aucuns accusés de crime d'hérésie , sans ce que ledit M. Michel soit ouy et interrogé sur certains faits contenus esdittes informations , et à eux confronté. » Toussaint Du Plessls , I. II , p. 281. — « Periclitatui ett Michael Arantius; » Érasme à François I», 16 juin 1526; Erasmi Epp.. éd. de Baie, p. 800. — Note an bas de la lettre de Roussel à Briçonnel; pièces justif. no 6.

3 Déjà à Wittemberg il écrit dés traités français ; le 14 juin 152S H écrit à Spalalin : « Gallice item nonnulla edere cœpi, quod ad me ex Amburgo (Hambourg) nuncii adventrint. tractatu* gallicos pottulante». Ajunt

pagateur infatigable de la réforme, ami de Farel et des réformateurs suisses 1 ; enfin Cornélius Agrippa, qui, inquiet pour sa sûreté, avait quitté Lyon après le départ de la reine, qui n'avait pas voulu qu'il l'accompagnât dans le midi 2 . Tous ces hommes forment à Strasbourg une petite communauté, protégée par le magistrat, et secourue de toutes les manières par les pasteurs de la ville heureux de les posséder parmi eux. Farel, sans contredit, le plus zélé parmi ces nobles proscrits , conserve et nourrit leur foi par des prédications entraînantes 3 . François Lambert leur explique dans ses leçons, fréquentées aussi par de nombreux théologiensde Strasbourg, quelques épîtres de S. Paul et le prophète Ezéchiel 4 ; avides d'instruc-

enim quod iliie sit, qui eà linguà , elimatissimos possil cudere libros, quos demum navigio in G allia s millit. JS'edum tamen aliquid conelusimus . donec prius quid potxit experiar, cnjus rei spero me certitudinem brevi suscepturum. Faxil D.O. M. ut invenialur qui gallice id imprimer possit, cum nihil in eà re conducibilius Galliis arbitrer futur um. » Chez Schelhorn , Amœnitate* lilcroriœ , t. IV, p. 343. J'ignore si ce projet a en de la suite. Le commentaire de François Lambert in cantico canticorum, Strasbourg, 1524, in -80, et son traité De sacro conjugio advenu» polutissimum perdilionis cœlibatum, ib., 1524, in -8», sont dédiés à François 1".

» Chassé de Metz dés 1523 , il vint à Strasbourg , d'où il retourna dans sa ville natale en 1524, pour fuir de nouveau à Strasbourg Tannée suivante.

2 Corn. Agrippa à un ami , 31 décembre 1525; in opp. t t. II , p. 829.

3 «Là aussy (c'est-à-dire à Strasbourg) Farel commença à prescher lengage françois à ceux qui estoyent venus des lieux circonvoistns de la langue françoise;.... et Dieu a voullu que depuis ce temps là soit demeurée une église françoise dans Strasbourg. » Fragment manuscrit à la suite de la vie manuscrite de Farel; bibltoth. de Genève.

*Voy. sa pétition au magistrat de Strasbourg , 13 janvier 1526; manuscrit à Strasbourg. Voy. aussi Der nuwen Zeylung und heymmliehen

tien, ils suivent les cours publics des réformateurs strasbourgeois , et entretiennent des relations avec ceux de la Suisse; dès le 16 décembre 1524, Zwingli adresse à Lambert et à ses compagnons d'exil une épître pour résoudre différentes questions de dogme qu'ils lui avaient posées 1 , et leur promet un ouvrage sur la vraie et la fausse religion, qu'il publie en mars 1525, analogue à Y Institution de Calvin, et dédié comme celle-ci au roi de France 2 . Des relations naturellement plus intimes encore s établirent entre les Français réfugiés à Strasbourg et ceux retirés à Baie; dans cette dernière ville demeuraient plusieurs jeunes Français 3 , savants philologues que l'étude avait amenés à la connaissance de la Bible, et qui partageaient leur temps entre de courageux et pénibles voyages pour l'Évangile et de paisibles travaux scientifiques; de Bâle ils partaient pour la France, chargés des correspondances pour les frères, de Bibles françaises et de livres chrétiens pour le peuple, et ils revenaient rapportant des éditions d'auteurs classiques et des ouvrages sur l'antiquité 4 ; nous ai-

wunderbarlichen offenbarung . *o D. Ban» Fabri jungst ufftriben und W. Capitons brieff gefœlschet hat , bericht vnd Erklœrung (par Capiton). Strasbourg, 1526 , in-4°, fol. F iiii\

i Œuvres de Zwingli , éd. de Schulthcss , t. III , p. 615 et suiv.

*De verà et falsà reUgione commentariui ; Zurich, 1525, in-8»; dans l édit. de Schulthess, t. III , p. 145 et suiv. Zwingli dit qu'il a écrit cet ouvrage a maxime in usurn Gallorum » [l. c. , p. 153). C'est un commentaire sur la différence entre le christianisme selon Rome et celui selon l'Évanglie, une exposition nette et franche de la doctrine protestante sur les principaux dogmes.

3Anémond deCoct était alors déjà mort.

+ Érasme à G. Budé , 22 juin 1527 ; Erasmi Epp., éd. de Bâle , p. 703,

nions à citer les noms de Pierre Toussaint , jeune chanoine de Metz , depuis deux ans réfugié à Bàle , ami à la fois de Farel et d'Érasme 1 ; de Conrard et de son neveu Vaugris, de Lyon, travaillant à fonder à Bàle une imprimerie pour la publication de Bibles françaises 3 ; de Michel Bentin enfin, qui, après avoir persisté à Lyon jusqu'au mois d'octobre, vint à Baie, où il soigna des éditions de différents auteurs latins, jusqu'à ce que, jeune encore, il mourut dune épi* démie au commencement de 1528 3 . Comme Conrard et Bentin étaient amis de Roussel 4 , et que nous ne tarderons pas à voir celui-ci lié avec Toussaint, il est

1 Érasme a G. Budé, octobre 4525; 11 lui fait l'éloge de l'amour que Pierre Toussaint a pour les lettres [l. c.» p. 742); le 3 septembre 4528 Érasme écrit à P. Toussaint une lettre très -amicale et le prie de saluer la reine de Navarre (/. c. p. 758).

2 Ce projet n'eut pas de suite. Voy. Merle d'Âubigné , t. III , p. 607.

3 Le 8 octobre 4525 il écrit de Lyon à OEcolampade. Collection de manuscrits de Simmler à Zurich. — En 452U parait chez Valentin Curio , à Bâle, in-fol., Cornucopiœ seu lalinœ linguœ commentarii t collection de plusieurs grammairiens , parmi lesquels Noniut Marcelluê, De proprietaie sermonum. Michel Bentin ajoute à ce dernier ouvrage des casligationes, avec une préface datée de septembre 4526, Bâle. Bentin dit que c'est sa première publication ; après une sortie mordante contre les obscurantistes qui méprisent les lettres , il dit qu'il aurait désiré pouvoir offrir au public quelque chose de mieux que ces a misérables et fastidieuses annotations , » qui empêchent l'esprit de prendre un libre essor. — Érasme à G. Budé, 22 juin 4527; Erasmi Epp.. éd. de Bâle, p. 703. En 4528 Cratander publie les œuvres de Cicéron (Bâle, in-fol.) , soignées par Bentin. Dans la dédicace à Ulric Varnbuler, chancelier de l'empire , l'éditeur fait l'éloge de la nmorum elegantia ,» de la rare connaissance des langues, de l'assiduité de Bentin , enlevé par la peste au moment où il mettait la dernière main a cette édition.

* En 4524 Conrard apporte à Roussel à Meaux une lettre de Farel. Roussel à Farel, 6 juillet 4524; pièces justif. n* 2; 27 août et 7 décembre 4526; pièces justif. no» 9 et 40.

permis de supposer que Roussel accompagna Lefèvre dans le voyage qu'au commencement de 1526, il lit à Baie, dans l'intention de voir ce même Érasme 1 , qui se moquait de ce que le vieux docteur français fût obligé de vivre dans l'exil sous un faux nom 2 .

Strasbourg, où la réformation était déjà complètement organisée , fit une profonde impression sur les réfugiés français, qui jusque-là n'avaient vu que des églises militantes, persécutées, violemment dispersées. Frappé du zèle que montrent à lenvi le peuple, les savants , les théologiens et le magistrat , Roussel , peu après son arrivée dans la ville libre protestante , en rend compte à Briçonnet en ces termes 3 : «Presque tout ce que je vois ici , ce qu'on fait pour exciter et propager la piété, le soin des ministres de la parole à procurer au peuple , à presque toutes les heures du jour, une nourriture spirituelle sans aucun mélange de ferment pharisaïque, tout cela te remplirait de joie si tu en étais témoin. Dès cinq heures du matin on prêche dans les différents temples de la ville, et on y dit des prières communes. A sept heures , la même chose a lieu ; à huit heures il y a sermon dans la cathédrale , accompagné du chant de psaumes tra-

i Érasme à Jacques Tusan, 16 mai 1526: «Faber Stap. hàc iler fac/«m...., etc. ; édit. de Bâle, p. 791.

b « Faber Stap. Gallià profugus agit ArgenloraU , sed mutato nom(n$ . qwmadmodum eomieut iile senex, Athenit Chnmii erat , in Lemno Stilpho. Sedquidtuam Celsitudinem hisce nantis onero?» Érasme à Jean a Lasco , 6 mars 1526 ; J. c„ p. 586.

3 Roussel à Briçonnet; pièces justif. n« 5.

Digiti ^

duits en langue vulgaire ; le chant des femmes se mêlant à celui des hommes, produit un effet ravissant. A quatre heures de l'srprès-midi il y a de nouveau, dans le même temple, prédication précédée et suivie de chant; par les cantiques avant Je sermon on demande au Seigneur d'être rendu capable de recevoir la semence évangélique, et par ceux qui suivent on lui rend grâces de lavoir reçue. Bien que le nombre des services divins paraisse très-considérable, il n'en est pas un pourtant qui ne soit fréquenté par une foule nombreuse, avide d'entendre la parole de Dieu. Combien serais-je heureux de voir chez mes compatriotes un désir pareil! Les leçons publiques ne sont pas moins fréquentées; elles sont faites par des hommes aussi distingués par leur piété que par leur science , et qui expliquent le texte original des deux Testaments d une manière naturelle, simple et édifiante, sans obscurcir l'esprit des auditeurs par une fumée scolastique. Nul ne cherche à faire parade des trésors de son propre génie ; tous n'ont en vue que les progrès de la piété chrétienne par le moyen d'une interprétation sincère de la parole de Dieu. Ce sont, en vérité, des hommes extraordinairement savants, et tels qu'il serait difficile d'en trouver ailleurs de pareils, quoiquaux yeux du vulgaire ils soient de peu d'apparence, n'ayant pas honte de pourvoir à leur subsistance par le travail de leurs mains, conformément à la doctrine de l'apôtre, pour ne pas tomber à la charge de leurs frères. Quant à moi , je ne puis qu'admirer l'exemple de ce pieux dévoue-

ment ; il m'est impossible de l imiter, quelque désir que j'en aie.

. € Je suis réjoui en outre de la sollicitude qu'on a pour les pauvres ; par de sages mesures on fait que pas un seul jour les vrais indigents ne manquent de pain , en même temps qu'on évite d'entretenir les hommes valides dans la paresse. Le magistrat consacre à ce but une partie des deniers publics , en y ajoutant le produit des aumônes et des collectes faites parmi les habitants; dans toutes les églises on a établi à cet effet des troncs où chacun dépose son offrande.

« Chaque paroisse a son pasteur et son diacre qui , loin d'être rétribués par des richesses injustement et de tous côtés amassées , le sont en partie par le magistrat sur les fonds publics , en partie ils vivent du travail de leurs propres mains. La plupart des couvents ont été supprimés; plusieurs en ont été convertis en écoles. Toutefois le magistrat traite les religieux de manière qu'ils ne puissent se plaindre d'aucune oppression tyrannique; les uns ont spontanément quitté leurs monastères pour se livrer à des professions honnêtes; les autres ont la permission de rester dans leurs cellules, à la seule condition de ne plus recevoir de nouveaux frères. On espère généralement que les revenus des couvents seront destinés tant à l'entretien des pauvres qu'à celui des pasteurs et de ceux qui seront chargés de l'instruction de la jeunesse.

* Cependant il est aussi des choses de nature à

affliger ceux qui ne sont pas encore assez avancés dans la doctrine de l'Esprit , pour pouvoir s'élever au-dessus du monde extérieur, et qui , tout en se laissant emporter par la foi vers les régions invisibles, croient devoir ne pas scandaliser le prochain et s'accommoder par charité à sa mesure. C'est ainsi qu'à Strasbourg les images ônt été enlevées des églises; on n'a laissé subsister qu'un seul autel, accessible à tous , où se célèbre la communion, comme du temps de Jésus-Christ même. Enfin, pour tout dire d'un mot, le Seigneur seul y est adoré, d'une manière conforme à sa parole. »

Cependant, malgré l'impression produite sur l'âme de Roussel par la ville protestante, il ne sut trouver le courage nécessaire pour se soumettre uniquement à l'Évangile. Il était lui-même du nombre de ceux qu'il signala dans sa lettre à Briçonnet, c'està-dire de ceux qui , tout en se laissant emporter par leur foi mystique vers le monde surnaturel, ne pouvaient néanmoins pas s'élever entièrement au-dessus des choses extérieures, et qui, pour justifier cette hésitation , se persuadaient à eux-mêmes que la charité qui ne veut point donner du scandale au prochain , était la principale règle de leur conduite. C'est en vain qu'il fréquentait les leçons de Capiton , de Bucer, de Bédrot 1 ; c'est en vain qu'il assistait à la table

i Dans sa lettre du 17 juin 1526 , Roussel prie Farel de saluer «Jacobu$ prœcui» (pièces jnstif. n° 7). C'est Jacques Bédrot, originaire des Grisons, professeur de grec à Strasbourg. Ce passage de la lettre de Roussel prouve que Bédrot était à cette époque déjà à Strasbourg. Comp. Rohrich, o. c, t. I, p. 264.

hospitalière de son hôte aux graves conversations sur les principes et les progrès de la réforme ; c'est en vain que Farel rappelait à Lefèvre les paroles prophétiques qu'à Paris il avait dites à ses disciples, que Dieu renouvellerait le monde et qu'ils en seraient les témoins 1 : les réfugiés de Meaux ne purent franchir le pas qui les séparait des réformateurs, et Roussel , bien qu'il désirât de pouvoir imiter le dévouement dont à Strasbourg il vit l'exemple , se borna à 1 admirer, en s avouant sincèrement incapable de le suivre. Aussi Lefèvre , Roussel , Michel d'Arande évitèrent-ils avec un soin extrême de se faire connaître 2 ; craignant que si on apprenait leur séjour dans une ville aussi hérétique que Strasbourg, on ne les persécutât lors de leur rentrée en France 3 , ils prirent des noms supposés; Roussel prit celui de Tolninus, Lefèvre celui d'Antomus Peregrinus\ Michel celui de Cornélius 5 . Mais il leur fut impossible de demeurer longtemps inconnus; ce que Roussel avait craint en venant à Strasbourg, ne tarda pas d'arriver : la grande renommée de son savant compagnon d'exil les trahit 6 , et bientôt toute la ville et jusqu'aux en-

1 Farel, À tous seigneurs . etc. Manuscrit de la bibliothèque de Genève.

2 Capiton à Zwingli, 20 novembre 1525, 15 janvier 1526 ; dans Zwinglii Ejpp.. t. I, p. 439 , 463.

^ Roussel à Briçonnel; pièces justif. no 6.

4 Capiton à Zwingli , 20 novembre 1525; l. o. Dans ses lettres à Farel , Roussel signe Tolninus; l'éditeur des lettres de Zwingli a lu dans ladite lettre de Capiton Solinut . ce qui ne parait pas être exapt.

5 Voy. les notes marginales aux lettres de Roussel à Farel , 17 juin et 27 août 1526 ; pièces justif. no» 7 et 9.

6 Roussel à Briçonnet , pièces justif. n*» 6.

fants dans les rues les connaissaient et les saluaient avec respect 1 .

En partant de Meaux, Lefèvre et Roussel avaient eu l'espoir que la persécution dirigée contre Briçonnet ne serait que passagère et qu'après une courte absence ils pourraient retourner auprès de lui ; c'est même en partie pour ne pas le compromettre luimême qu ils désiraient que leur séjour à Strasbourg restât ignoré 2 . Mais Briçonnet les abandonna; renonçant à jamais à ses projets de réforme , il finit par prendre lui-même des mesures sévères contre les hérétiques 3 ; déjà en 1526 les Français réfugiés à Strasbourg eurent la douleur d'apprendre le martyre de Denis de Rieux, brûlé à Meaux*.

Marguerite de Valois, au contraire, leur généreuse protectrice, ne les abandonna point; quoiqu'au delà des Pyrénées , elle s'occupe d'eux et de tous les autres proscrits français, tant en intercédant pour eux auprès de son frère , qu'en leur faisant parvenir des secours. Elle leur envoya en une seule fois une somme de quatre mille francs 5 . Capiton, plein de reconnaissance pour la duchesse, dont ses hôtes se plaisaient à lui parler, résolut dès lors

1 Capiton à Zwingli , 20 novembre 1525 ; l. c. °- Roussel à Briçonnet ; /. e.

3 Toussaint Du Ple*sis , o. c, 1. 1 , p. 33S. Briçonnet mourut en 1554. *Béze, o. c. 1. 1, p. 7.

5 Florimond de Remond, o. c, p. 849. — La reine Tait aussi envoyer vingt écus d'or à Cornélius Agrippa (voy. sa lettre à un ami , 31 décembre 1525; in opp.. t. II , p. 830). Pour donner à la reine un témoignage de sa reconnaissance, il lui dédie sa Deelamatio <U sacramenlo malrimonii; ib., p. 543 et suiv.

Gl

de lui donner un jour une preuve publique de son admiration , de la seule manière qui fût au pouvoir d'un savant, c'est-à-dire en lui dédiant un livre 1 . Michel d'Arande, Lefèvre et Roussel furent en outre reçus et secourus par le comte Sigismond de Hohenlohe , doyen du grand-chapitre de Strasbourg et ami déclaré de la réformation, auquel Marguerite les avait spécialement recommandés. Celle-ci entretenait avec le comte une correspondance analogue à celle qu'elle avait eue avec Briçonnet, depuis qu'après la bataille de Pavie il se fut rendu auprès de la duchesse et de la reine -mère pour leur porter des consolations 2 . Rempli d'un singulier amour pour la France , le comte de Hohenlohe s'empressait de recueillir les réfugiés de ce pays et prenait part à tout ce qui se faisait pour répandre l'Évangile parmi les Français. Aussi le 9 mars 1526 Marguerite lui écrivit-elle pour le remercier de l'assistance qu'il prêtait « aux serviteurs de Dieu qui en ont besoin , à ceux qui sont unis dans l'esprit et dans la foi 3 ; » et François Lambert servit-il d'interprète à la gratitude de ses compatriotes , en dédiant au comte plusieurs de ses livres 4 .

Malgré leur position précaire, malgré la persécution qui continuait de sévir en France , les réfugiés

1 Capiton , épttre à Marguerite , l. e.

2 Génin , Lettres de Marguerite d'Angoutème, p. 180.

3 Ibidem, p. 211.

* Commentarii de causis excœcationis multorum sœculorum , etc.; s. I. et a. (Strasbourg) , in-8«. Commentarii in Johelem ; s. I. et a. (Strasbourg , I525),in-16.

espéraient toujours, comme ils l'avaient fait dès le commencement de l'oppression , c que l'année de la délivrance viendrait, et que la liberté d'esprit et de conscience finirait par leur être accordée , .» Fort de cette espérance courageusè , le chevalier d'Esch retourna , au mois de décembre 1525 , en Lorraine , mais il fut reconnu et emprisonné à Pont-à-Mousson 2 . Peu après 3 Pierre Toussaint partit également pour la France; en passant par Metz, il fut trahi par ses anciens collègues , livré à l'inquisiteur de Lorraine et jeté en prison 4 . En recevant ces nouvelles, les amis des réfugiés français, plus épouvantés et plus découragés qu'eux-mêmes, leur donnèrent le conseil de ne plus risquer leurs jours en essayant de rentrer en France 6 .

Vers le même temps des nouvelles plus rassurantes parvinrent aux réfugiés. La paix rétablie entre François I er et Charles -Quint et l'annonce du retour prochain du roi furent considérées par eux

i Toussaint à Farel , 21 juillet 1525; chez Merle d'Aubigné, t. III, p. 669.

» Œcolampade à Farel , 9 mars 1526; dans Œcolamp, Bpp., fol. 201», M. Merle d'Aubigné (t. III, p. 645) place cette lettre en 1524; elle n'a d'autre date que le 9 mars ; Œcolampade prie Farel de saluer Antoniut . c'est-à-dire Lefèvrc, et CornHius , c'est-à-dire Michel d'Arande; or, ces deux hommes n'étaient à Strasbourg ni en mars 1524 ni en mars 4525; la lettre ne peut donc être que de 1526.

3 Au commencement de 1526; en décembre 1525 Toussaint est encore à Strasbourg. Voy. Merle d'Aubigné ,l.c. p. 670.

* Toussaint à Œcolampade , 26 juillet 1526 ; pièces justif. no 8.

5 « NolUmcaristimos dominai meos Gallos properare in Galliam, niti rBbu* bene explorait*.» Œcolampade à Farel, 9 mars 1526; /. c. fol. 201».

comme des gages d'un meilleur avenir, quoique d'un autre côté les adversaires y fondassent l'espoir dune résistance plus vigoureuse à l'hérésie. Lorsque l'époque du retour du roi approcha, les réfugiés apprirent que de grands personnages se disposaient d'aller à sa rencontre pour solliciter en leur faveur 1 ; bientôt leur joie fut au comble, par l'heureuse nouvelle que leur donna la duchesse d'Alençon elle-même, en écrivant au comte de Hohenlohe que « dès que le roi sera revenu en France , il enverra vers eux et les fera rechercher 2 . »

L'attente du parti de la réaction , relativement aux effets du retour du roi, fut trompée. A peine François I er fut -il rentré dans sa capitale 3 que sa pré-

1 Capiton à Zwingli , 7 mars 1526: a De Gallo et Cœsarre eonsentiente magnas spes meditantur adversarii, quos Dominus perdet; contra veto, si novi judicium Domini . non multum me fallit . quantum Ântichrislo ex eà coneordià malt sit eventurum. Nam Galli piissimi ad iter se aceinguni obviam ituri Régi , et no mine ejectorum christianorum œquissimas conditions postulaturi. Bene sit.» Zwinglii Epp. t t. I, p. 480.

2 Marguerite est de retour à Paris dés le mois de février 1526. Le 9 mars elle écrit au comte Sigismond de Hohenlohe : « Sobald aber der kunig in Frankrich kumen wurt . so wurl er ausschicken und sye xoider lassen suchen.» c'est-à-dire ceux « die not leiden. vorab die eins G l aube ns und Geistes sind . » et qu'elle avait remercié le comte d'avoir assistés. Tel est le texte de l'ancienne traduction des lettres de Marguerite au comte, chez Wibel, Merktcilrdige Lebensgeschichte des Grafen Sig. von Hohenlohe. Francfort , 1748, in-4», p. 63. M. Génin a inexactement retraduit ce passage en français, en le rapportant au comte lui-même : « Mais dés que le roy sera revenu en France , il enverra vers vous . et vous recherchera à son tour» (Lettres de Marg. d'Àngoul., p. 212). En s'adressant au comte , Marguerite ne se sert jamais de la troisième personne Sie , mais toujours de la seconde Ihr ; Sie . ce sont ceux qui ont été dans le besoin , c'est-à-dire les réfugiés.

3 II rentre à Paris le 20 mars 1526.

Dig

sence arrêta la violence des persécuteurs. Il parut plus favorable que jamais aux savants et aux réformateurs; touché du dévouement que lui avait témoigné sa sœur, il lui laissa prendre sur sa conduite plus d empire encore qu'auparavant, et lui accorda plus aisément tout ce qu'elle demanda de lui. C'est alors que les fugitifs furent rappelés et que les cachots se rouvrirent pour les prisonniers. Dès le 1 er avril le roi demanda la suspension du procès de Berquin; interposant son autorité, il fit sortir son conseiller de prison , le consigna pour quelque temps dans un hôtel, et finit par lui rendre la liberté 1 , après que le savant et spirituel gentilhomme eut disputé victorieusement avec les sorbonnistes. Macrinus est également délivré 2 ; Toussaint sort de sa prison et trouve un asile au château de Malesherbes auprès de la dame de Contraigu 3 ; Cornélius Agrippa retourne à Lyon 4 ; Michel d'Arande reprend ses fonctions d'aumônier auprès de Marguerite, et apparaît depuis cette époque avec le titre d'évèque de Saint- Paul-des-Trois-Châteaux en Dauphiné 5 ; enfin Le-

i D'Argenlré, t. II, p. XI; — Érasme à Bilibald Pirkheimer, 5 juin 1526 ; Erasmi Epp.. éd. de Leyde , p. 270 ; à Guill. Cop , 27 août 1526 , édit. de Bàle , p. 699 ; à Car. Utenhoven , 1" juillet 1529 , ib. . p. 918.

'-' Capiton à Zwingli , 1er janvier 1527 ; Zwinglii Epp,, t. II , p. 1.

3 Toussaint à OEcolampade, 26 juillet 1526; pièces justif. n©8.

* Jean Chapelain à Corn. Agrippa , 2 avril 1526; in opp. Corn. Agr., t. II, p. 832; Corn. Agrippa à Chapelain , 1er mai 1526, de Lyon; ib.. p. 852.

5 Le 7 mai 1526 Corn. Agrippa lui écrit en lui donnant ce titre; l. c. p. 855. ( Remarquons en passant que cette lettre , dans laquelle Agrippa recommande à Michel d'Arande son traité sur le mariage , que différentes

fèvre et Roussel , encore à Strasbourg vers le milieu d'avril \ sont rappelés « avec honneur» par le roi 3 . Immédiatement ils se rendent à la cour de leur protectrice , qui séjourne avec la reine - mère dans le Midi ; dès le mois de juin Roussel est à Blois 3 ; Lefèvre se trouve avec les princesses à Angoulème, d'où lui aussi ne tarde pas à se rendre à Blois ; là Marguerite leur assure un asile , et là se rencontrent avec eux plusieurs hommes savants et amis d'une réforme , tels que Jean Chapelain , médecin de Louise de Savoie, et cet autre médecin qui contribua tant à la renaissance des bonnes lettres en France, Guillaume Cop, de Bâle 4 .

Roussel, encore sous l'impression de la vie religieuse et ecclésiastique qu'il avait vue à Strasbourg, était rempli du désir de consacrer son activité à la propagation de l'Évangile ; le contact avec les réformateurs strasbourgeois et avec ses compatriotes plus énergiques , et les auspices favorables sous lesquelles il venait de rentrer en France avaient donné à son

personnes attachées à la cour , notamment l'évéque Robert Ceneau , avaient fortement censuré, fut publiée, et qu'en 1544 la Sorbonne la condamna comme hérétique. D'Argenlré , t. II , p. 167.) Suivant les auteurs de la Gallia ehritiiana (Paris, 1656, in-fol., t. III, p. 852), c'est en 1525 déjà que Michel d'Arande fut fait évéque de Saint-Paul.

1 Capiton à Zwingli , 16 avril 1526; Zwinglii Epp. t t I, p. 492.

2 Érasme à Jean a Lasco, 17 mai 1527; Erasmi Epp., éd. de Bâle , p. 609.

3 Roussel à Farel , 17 juin 1526 ; pièces justif. n© 7.

4 Jean Chapelain à Corn. Agrippa , 29 juin 1526 ; il lui écrit que ce jour même Lcfévre part d'Angouléme , où il était avec les princesses , pour se rendre à Blois o ubi deputatum en ei domicilium ; » in opp. Corn. Agr. , t. n , p. 848; v. aussi p. 859, 861.

caractère un ressort inaccoutumé , et il recherchait sérieusement l'occasion de faire entendre la prédication de la parole de Dieu. Comme cette occasion tardait à se présenter, il songea déjà à s'en retourner à Strasbourg, où son activité aurait trouvé un champ plus libre ; il eut même un moment l'idée d'aller en Italie 1 . Bientôt cependant il reçut, par l'influence de Michel d'Arande , les fonctions de prédicateur de la cour de la duchesse 3 ; son désir de travailler avec plus de liberté fut tellement vif, qu'il ne se résigna que sur les instances de ses amis à supporter les ennuis de la vie de la cour 3 . Toutefois cette fermeté protestante ne fut pas de longue durée ; sa position influente suscita contre lui des haines et des jalousies; il s'imagina bientôt que l'exercice de ses fonctions l'exposait incessamment à des dangers, de sorte qu'il retomba dans son ancienne hésitation et se crut même obligé de nouveau à beaucoup dissimuler 4 ; il s'intimida au point, qu'il ne rejeta pas le conseil de quelques amis, de chercher une seconde fois un asile à l'étranger 5 . Il reprit néanmoins courage ; se sentant à l'abri sous la protection de Marguerite , il repassa de la crainte à la confiance presqu aussi facilement qu'il s était laissé abattre , et son âme, toujours mobile, s'ouvrit de nouveau à l'es-

1 Roussel à Farel , 17 juin 1526 ; I. c.

2 Roussel à Farel, 27 août 1526; pièces justif. n° 9. 3 Capiton à Zwingli, l" janvier 1527: v...ob fralrum preoes aulica tfcdia dévorât.» Zwinglii Epp., t. II, p. 1.

4 Roussel à Farel , 27 août 1526 ; f. c, s Ibidem.

poir que les rigueurs de la persécution se calmeraient tout à fait et que quelque liberté serait accordée aux réformés 1 . Cet espoir était alors partagé par la plupart des réformateurs français; ils croyaient presque tous que « le temps n'était pas loin où l'Évangile régnerait en France*.» Pierre Toussaint, qui au mois de juin vint à Blois 3 , où il eut avec Marguerite de fréquentes entrevues sur les moyens de répandre l'Évangile , fut envoyé à Paris pour s'informer des dispositions du roi et de sa mère. Là il se convainquit, écrit -il à OEcolampade 4 , que François I er ne désirait rien autant que la vérité ; il crut même remarquer que Louise de Savoie elle - même était décidée à ne pas s'opposer aux efforts réunis de ses enfants. Mais s'il se fit illusion peut-être sur la réalité des bonnes dispositions du roi et de sa mère, il ne s'en fit aucune sur l'esprit qui animait la grande majorité des nobles et même des savants de la cour ; il se plaignit avec amertume de la tiédeur de ces hommes qui auraient bien voulu le règne de Christ, mais sans avoir besoin de souffrir pour lui; tout en se donnant l'apparence d'approuver le mouvement réformateur, ils répétaient sans cesse qu'il fallait attendre , que l'heure d'agir n'était pas encore venue. Lefèvre était de ce nombre 5 ; au milieu de la crise qui agitait son pays, il ne songeait

1 Roussel à Farel, 27 août 1526 ; l. c.

2 Toussaint à OEcolampade, 26 juillet 1526; pièces just if. n" 8.

3 Roussel à Farel , 17 juin 1526 ; pièces juslif. n° 7. * 26 juillet 1526 , pièces j ustif. n° 8.

s « Certe Faber ni Ml habel animi ; » ib.

Dig

presque plus qu'à ses querelles personnelles, occupé tout entier de la réfutation des nouvelles attaques de Béda 1 . Briçonnet, en qui les réformés mettaient toujours encore des espérances, montrait encore beaucoup moins de fermeté ; Toussaint blâma vivement le manque de « sincérité » de ce prêtre , « plus occupé de plaire aux hommes que de plaire à Dieu.» En voyant cette tendance des esprits , Toussaint s'écria : t priez le Seigneur qu'il suscite en France des prédicateurs animés de l'esprit de la force au lieu de celui de la crainte! » A ses yeux Roussel était un de ces prédicateurs ; il ne cessait d'attendre de ses efforts des succès éclatants ; encore en décembre il écrivit à Farel que Dieu opérera de grandes choses par lui 2 . Il est vrai , Roussel , revenu de son découragement momentané , continuait à travailler avec un zèle qui comblait de joie ses amis et qu'ils s'efforçaient d'entretenir ; ayant suivi la cour de Marguerite à Amboise, il y prêcha fréquemment, s'appliquant dans ses loisirs à raffermir ses convictions théologiques par l'étude des ouvrages des réformateurs allemands et suisses que Farel d'ordinaire lui envoyait 3 ; il composa même un livre qu'il eut l'intention de publier, après l'avoir fait agréer par la duchesse d'Alençon 4 . Il alla encore plus loin : tan-

1 Roussel à Farel , 27 août 1526 ; pièces justif. n<> 9. — Comp. Bulaeus , Hist. univ. Pari», t. II, p. 192 elsuiv.

2 Toussaint à Farel , 9 décembre 1526 ; dans la Vit de Fartl par Choupard , manuscrit à Neofchâtel.

3 Roussel à Farel, 17 juin et 27 août 1526 ; pièces justif. n" 7 et 9.

4 Ibidem.

dis que, il y avait à peine un an 1 , il avait engagé Farel à « obéir au temps » en modérant son ardeur et en n'écrivant à ses amis de France qu'avec la plus grande circonspection; il désira maintenant que Farel rentrât dans sa patrie pour qu'elle eût un prédicateur courageux de plus. Lorsque François 1 er rappela les fugitifs, il paraît que la France demeura fermée au réformateur dauphinois , dont sans doute on redoutait la trop grande vivacité. Qu'on se figure la douleur de cet homme, forcé de rester dans l'exil, en voyant partir ses amis plus heureux pour cette France qui avait tant besoin d'une intrépide prédication de l'Évangile! Impatient de franchir la frontière, il attendait à Strasbourg que Roussel, qu'il avait chargé d'intercéder en sa faveur auprès de Marguerite , lui procurât un appel à la cour de cette princesse. Mais il paraît que Marguerite , qui , se contentant de sa vague piété mystique, ne voulait réformer que peu à peu, n'aimait ni la franchise ni la fougue de Farel : le 27 août Roussel lui écrivit que , conjointement avec Michel d'Arande, il tachera d'obtenir quelque secours en argent pour lui et Simon, qui était également resté à Strasbourg, en attendant que le Seigneur leur permette la rentrée en France 2 . Enfin cependant Roussel crut avoir trouvé pour son ami un moyen de revenir en sa patrie ; le 7 décembre, en même temps qu'il lui envoie un secours de la duchesse , il lui annonce qu'ayant passé

1 25 septembre 1525; pièces jnst if. n° S.

2 Pièces justif. n«» 9.

six semaines à la cour du roi , il y fit la connaissance des seigneurs de Saucy et de Geminetz, fils du prince Robert de la Marche ; comme il les vit disposés pour l'Évangile , il les exhorta à se conduire en vrais princes chrétiens , et leur représenta qu'il ne devait pas leur suffire d'avoir pour eux personnellement reconnu le Sauveur, mais qu'ils devaient aussi procurer ce bienfait à leurs sujets , en appelant en leurs domaines des ministres de la parole de Dieu ; il leur nomma Farel comme étant un des plus capables de « prêcher la gloire de Christ , » et par ses recommandations il finit par leur inspirer un vif désir de posséder son ami. En conséquence il engage Farel à hâter son départ; les jeunes seigneurs, ainsi que leurs amis , le fils de feu le comte François et M. de Chateauroux, l'attendent avec impatience , Roussel a dû leur promettre son arrivée pour le carême prochain; tous les gens de la maison du prince de la Marche, surtout son médecin, maître Henri, sont c favorables à Jésus-Christ;» enfin, ce qui devait puissamment contribuer à décider Farel , Roussel lui dit qu'il a obtenu des princes qu'ils feront venir un imprimeur, pour que , tout en demeurant attaché à leur maison, il ait aussi le moyen de servir, par ses publications , la cause de l'Évangile dans le reste de la France. Toussaint, alors à Paris, joint ses instances à celles de Roussel ; deux jours après ce dernier, il écrit à Farel pour presser son voyage 1 .

i « Per Ruffum magna operabitur Dominus . qucm spero eliam non defuturum fut* conatibus. Proinde advola. Scriberem ad vosmulta, sed

Mais celui qu'on appelait maintenant avec tant d'insistance, n'était plus libre d'accepter l'appel; jusqu'en octobre il avait attendu à Strasbourg, sans que les lettres de ses amis de la France lui apportassent autre chose que de vagues promesses ; impatient d'agir il s était rendu enfin en Suisse, où il n'avait pas tardé à trouver un champ pour son activité à Aigle , alors soumis à la république de Berne Assurément Farel dut souffrir en recevant le tardif appel des princes de la Marche; lui , qui n'aurait rien autant désiré que de se dévouer au service de son maître dans sa patrie , se trouve lié par des engagements qu'il ne saurait rompre , au moment même où on lui offre enfin sous les conditions les plus réjouissantes l'occasion de prêcher l'Évangile à ses compatriotes; certes ce n'est qu'après bien des luttes intérieures , qu'il a dû renoncer à suivre la voix de ses amis. Toutefois n'est-il pas permis de regretter qu'il ait cru devoir obéir plutôt à une autre vocation qu'à celle qui le rappelait en France? qui peut dire quelle voie se fût ouverte à la réformation, si au lieu de la foi mystique et accommodante de Roussel , de Michel d'Arande , de Marguerite , la foi énergique et dévouée de Farel eût dirigé le mouvement et eût décidé les princes de la Marche à se placer courageusement à la tête des protestants français ?

seio Ruftum nihil omisisse , quod ad <hoc pertineat, » Toussaint à Farel , 9 décembre 1526 ; Choupard, Vie de Farel. manuscrit à Neufchàtel.

i Farel prêche pour la première fois à Aigle le 30 novembre 1526. Voy. la note au bas de la lettre de Roussel à Farel , 7 décembre 1526; pièces juslif. n<> 10.

Qui sait ce que l'exemple d'un prédicateur puissant en paroles et en œuvres, supportant l'affliction, Vangoisse, la persécution , parce qu'il savait qu'en toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs , par celui qui nous a aimés, qui sait ce que cet exemple n'eût pas fait pour ranimer ces hommes tièdes et flottants si nombreux en France et se laissant si facilement abattre par les moindres orages? A l'époque surtout dont nous parlons , la présence d'un homme comme Farel eût été un immense bienfait pour les réformés de France; car déjà s'affaiblissait l'effet produit par le retour du roi, et de nouveaux dangers menaçaient les protestants. La Sorbonne reprit le cours de ses condamnations; au mois de juillet déjà elle censura le docteur Jean Bernard , pourjquelques propositions hérétiques 1 ; Toussaint , emprisonné comme suspect, ne recouvra qu'à grand'peine sa liberté 2 ; Roussel, à son tour, se vit entouré d'ennemis nombreux et puissants , dont la haine pouvait à chaque instant éclater 3 . Cependant le roi et les hommes éclairés par une science vraiment digne de ce nom, s'abstiennent de participer à ces mouvements de la faction rétrograde. Toussaint trouve un asile dans le collège du cardinal Lemoine, dont les frères font saluer Farel leur ancien collègue 4 , et où se perpétuent longtemps des traditions libérales et scienti-

1 D'Argcnlré , t. II , p. 46.

2 Toussaint à Farel , 9 décembre 1536 ; chez Choupard , l. e.

3 Roussel à Farel , 7 décembre 1526 ; pièces justif. n« 10. *<tFratres qui in hoc collegio sunt, hoc e$t cardinalis Monachi, in

qno ago in prœsentià . te salutant. » Toussaint à Farel , l. c.

fiques 1 ; à Paris tous les esprits supérieurs applaudissent aux progrès que fait la réformation à l'étranger, et si pour les moines les réformateurs sont des objets d'exécration, les hommes de cœur et d'intelligence ont pour eux une haute estime 2 ; Jean Chapelain , le médecin de la reine-mère , exhorte Cornélius Agrippa à écrire un traité sur le christianisme , lui promettant de le présenter au roi qui le recevrait avec plaisir 5 : mais au lieu de saisir cette occasion de faire impression sur le cœur de François I er , Agrippa s'en défend par des paroles qui expriment l'anxiété dont les protestants français sont saisis à cette époque, et que ne justifient que trop la haine implacable des adversaires et l'inaction de beaucoup de prétendus amis de la réforme : «Tu vois, écrit-il, qu'aujourd'hui nous ne saurions professer en sécurité la vérité chrétienne que dans le silence, afin que nous ne tombions pas entre les mains des inquisiteurs et de ces scribes et pharisiens sorboniques qui , ignorant et la loi de Moïse et celle de Christ, ne sont savants qu'en Aristote, et nous forcent à nous rétracter par la crainte des bûchers 4 .»

1 Vers 1545 les célèbres humanistes Buchanan, Muret, Turnébe enseignent dans ce collège.

2 Caspar Mosager à Zwingli , Paris, 16 octobre 1526 : xApud bonos et doctos , quorum non pauci $unt Parisiis. bene audie; a morosis . quibus nihil recte fit, niti quod quœttum tapit , execrarie. » Zwinglii Epp., 1. 1, p. 548.

3 28 août 1526 ; in opp. Corn. Agr., t. II , p. 859.

* « Bodie. ut vides , christiana veritas nullo eeeuriori modo colilur. quàm siupore et tilentio , ne forte eorripiamur a prœdieatorum hœretieo-

Ce fut alors que , sans doute pour les mettre plus efficacement à l'abri des poursuites, François I er confia à Lefèvre l'éducation de son troisième fils, Charles, duc d'Orléans et d'Angoulème 1 , et le chargea conjointement avec Roussel de traduire en latin les homélies de Chrysostôme sur les actes des apôtres 2 . Tous les deux restèrent attachés désormais à la cour de Marguerite ; après le mariage de la duchesse avec le roi de Navarre \ Roussel fut nommé son confesseur et la suivit depuis dans tous ses voyages ; Lefèvre, au contraire , vécut à Nérac , dans une retraite profonde , presque ignoré *. Malgré la tendance particulière de l'esprit qui régnait à la cour de la reine de Navarre, cette cour ne cessait d'être considérée par les réformateurs comme le foyer d'où devait s'élever la lumière destinée à éclairer la France. La sollicitude de Marguerite pour les protestants persécutés, la présence auprès d'elle de Févéque Michel d'Arande, «homme grave, éloquent,

rutn inquisitoribut , oc sorbonicis illis in loge , non quidetn mosaica , née itidem chrislianà , sed arittotelieà doctissimis scribis ac pharitœis , qui nos fascieulorum melu eogant ad palinodias. » Corn. Agrippa à Chapelain, 16 septembre 1526 ; in opp. Corn. Agr., t. II , p. 863.

1 En 1528 Lefèvre fait apprendre au jeune prince les Psaumes. Voy. répitre dédicatoire de Bucer en téte de son commentaire sur les Psaumes (voy. ci-dessous).

2 Érasme à Lefèvre , 24 mars 1527 ; il offre à Lefèvre ses propres travaux sur Chrysostôme , et ajoute : « Opto tuœ senectuti lœtam tranquil- Utaiem. Ruflb tuo plurimam ex me ialuUm dioito. Erasmi Epp. 9 éd. de Bâle , p. 809.

3 Ce mariage eut lieu le 24 janvier 1527.

* Érasme à Germain Brie (Brixiui), 21 septembre 152»: «De Jacobo Fabro Uemiror nihil audiri eerli.n L. c, p. 749.

pieux, à la fois modéré et plein de zèle 1 , » celle de Roussel surtout qu'à cette époque les réformateurs prennent encore pour un prédicateur «aussi solide dans son jugement qu'ardent dans son zèle pour la gloire de Dieu 2 ,» leur inspirent ces espérances. En 1527 Sigismond de Hohenlohe envoie à Marguerite des ouvrages de Luther traduits en français par des réfugiés habitant Strasbourg 3 ; en mai 1528 Capiton lui dédie son commentaire sur le prophète Osée, où, dans Tépitre dédicatoire, il dit que tous les yeux sont fixés sur elle, qu'elle est l'espoir des protestants, et que tous font des vœux pour qu'elle triomphe des obstacles qui chez une femme et surtout chez une princesse s'opposent à la profession de la vérité 4 .

1 «Arantius, vir gravissime facundus . tingulariter plus , ae tempeslive diligent epitcoput. » Capiton , épltre dédicatoire à Marguerite , l. c.

2 « ...Homo ut aerijudieio . ila zelo gloriœ Dei vehementi prœditut...» Ibidem.

3 Nicolas Gerbel a Luther, 1527 : « Sigismundas ille cornes de Hohenloëjuttit ut se tibi vehementer commendarem.... Neque testât libellos tuos in gallicam linguam versos subinde miitere Gallorum régis torori. fœminœ pietate misericordiàque erga exules et afflictos singulari. Quam, si tu per olium postes, plurimùm cupit UbeUo aliquo per te in tam saneto inttituto ut pertevtraret adhortari.w Chez Rohrich, o. e.,U, p. 456.

4 Capiton, Commentarii in IJoseam; Strasbourg, 1528, in-8°. L'épitre à Marguerite est datée du 22 mai : « ...Sun! in te omnium oculi defixi... Difficile est mulieri suslinere ardua . difficiles tub infinito luxu et tubdolit asscnlationibus . quibus pestibus necessario circumfusa es, animo non labasci. Difficillimum vero tantà autoritate et pertinacià. qua sibi adversarii veritatis sedulo patrooinantur. oculos non prœstringi. Quid dicam de clarissimis natalibut , nam regibus nala et progeniioribut » quid de eo . quod soror es amplittimi , et conjunx gratiosissimi régis ? quid de falsis fratribus , de veris perseeutoribus t de ignominià crueit, quœ aulicis videtur?.... »

Mais ces vœux ne s'accomplirent point; la nouvelle explosion de la réaction engagea la reine de Navarre et ses prédicateurs à redoubler de circonspection et de prudence. Ce fut au commencement de 1528 que la persécution éclata de nouveau avec autant de violence qu'en 1 525. D abord elle se borna à des condamnations théoriques de Luther et de ses sectateurs , dans les synodes provinciaux de Lyon , de Sens et de Bourges 1 ; mais lorsque le 31 mai une statue de la vierge, dans la rue des Rosiers à Paris, eut été mutilée, le roi lui-même s'irrita, accourut en hâte de Fontainebleau, inaugura en procession solennelle une nouvelle statue plus magnifique que la première, et ne pouvant découvrir Fauteur de la mutilation , ordonna de sévir contre les réformés 2 . Les adversaires triomphent; Béda et son parti se livrent impunément à leur haine , sous la protection du cardinal Duprat et de la reine-mère, qui désormais est décidément de leur nombre 3 . Le procès de Louis de Berquin est repris; l'amitié du roi ne protège plus le courageux écrivain, et le 22 avril 1529 il est brûlé en Grève; en 1528 déjà un réformé, Etienne Renier, ancien cordelier, avait péri à Vienne

1 Voy. les actes dans la collection des conciles de Harduin (Paris, 1715, in-fol.) , t. IX , p. 1919 et suiv.

2 Jean Bouchet , AnnaUs d? Aquitaine. Poitiers , 1557, in-fol., fol. 250».

3 Érasme à Hermann de Novaquila , 1528 : « Si inclinât faetio Lutherana , quod ut fiai ipsi sedulo dant operam , exorietur intolerabilis pseudomonachorum lyrannit. Apud nos régnant. Vicerunt , ut audio , et in Gallià, favore ma tri s regiœ et cancellaril nune cardinalit; — le même à Livinus Ammonitis , 2 octobre 1528: «Bedda eum suis Lutetia furit imigniter.n Erasmi Epp. t éd. de Bâle , p. 747 et 759.

dans les flammes 1 . Pour empêcher la propagation de ces idées de liberté de conscience pour lesquelles combattent les réformateurs français et qui paraissent de jour en jour plus redoutables aux fauatiques défenseurs de l'ancienne tyrannie spirituelle , on renouvelle, sous des peines plus sévères contre les infractéurs, les édits portés antérieurement contre les ouvrages hérétiques. Mais si les protestants français sont réduits à garder le silence, leurs frères du dehors, et notainment ceux de Strasbourg, travaillent pour eux et pour la consolidation de la vérité en France : en 1529 Bucer publie une traduction latine des psaumes , avec des commentaires destinés pour les Français; pour que le livre ne soit point saisi comme suspect, il cache son nom sous le pseudonyme d'Ârëtius Feltnus et se donne l'apparence d'être un Français qui, en évitant toute allusion directe à la réformation , ne se propose que l'étude sincère de l'Écriture sainte; il dédie son ouvrage, qu'il date de Lyon, au duc de Bretagne, fils aîné du roi 2 .

1 Crespin , Hist. des mari., fol. 404 b ; — Béze, o. c, 1. 1 , p. 9.

2 Saerorum Psalmorum libri V , per Àretium Felinum ; Strasbourg , 4529 y in-4°; réimprimé plusieurs fois et fort estimé même des théologiens catholiques. La dédicace est du 13 juillet 1529. — Bucer à Zwiogli, 1529 : a ....Ego idem eonatus sum . quod tu; sed pro meà faeultatulà in Psalmù , quorum enarralionem , impulsus a fralribus Galliœ et infériorité Gertnanice , ttatui edere $ub alieno nomine, quo a bibliopolis illorum libri emantur. Capitale enim est nottris nominibus prœnotatos libros regionibus illis inferre. Simulo i laque me Gallum. et veritatem in loeis illis eommunibue Patrum autoritate obtrudere sludeo , multa non suis lacis infulcio. Aretii Felini , quod meum nomen et eognomen est , sed illud grœee , hoe latine . librum , nisi eonsilium mutavero , faeiam. Tria speeto

Pendant un instant une lueur d'espérance se fit jour à travers les orages qui grondent sur les réformés français : François I er institua enfin, en 1529, et malgré l'opposition de la Sorbonne, quelques chaires de langues anciennes pour des professeurs royaux; pour le moment pourtant cela n'eut encore aucun effet en faveur de la réforme ; le roi , laissant agir le parlement et la faculté de théologie, se contenta de créer un asile pour ses gens de lettres. La réaction , loin de s'apaiser, continua avec une fureur redoublée, sur tous les points de la France. En 1530 Philippe Huant est brûlé par le parlement de Bordeaux 1 ; beaucoup de fidèles , — et ce n'est pas là une des choses les moins curieuses dans ces tristes histoires , — trop attachés au sol de la patrie pour pouvoir se résoudre à le quitter, préfèrent cacher leurs convictions, plutôt que de chercher dans l'exil la liberté de t professer ouvertement le Christ*;» d'autres, après avoir persisté jusqu'à ce que la tyrannie fût devenue intolérable, se résignent enfin à se réfugier en pays étranger; tel est Meynard , qui en 1531 vient

hac imposturà. Primum, si quo modo captivis illis fratribus sineerior traetandi scripturat ratio eommendari possit. AUerurn , $i tolli in dogmatis religionis nostrœ intempestive* peregrinita$ , it scythica illaalutheranis invecta debacchandi rabiee. Terlium, ut tutius hino sacris postent eontolationibus , in persécution*, quam ferunt. eonfirmari.» Zwinglii Epp. t t. II , p. 316. — Le même ta môme , 26 août 1529 ; ib. p. 340.

* Peignol , Dictionnaire des livres supprimés, brûlis, etc. 1806 , in~8<>, t. II , p. 246.

2 « Delitiœ gallicœ ita detinent eaptivos , «I malint sine fructu perire , et mussitabundi latere sub tyrannie , fuàm palam Christum profiteri. » Farel à Zwingli , 1531 ; Zwinglii Epp., t. II , p. 648.

chez Farel à Granson 1 ; tel est aussi Toussaint, que déjà en 1528 OEcolampade avait en vain tâché de rappeler 2 , et qui ne retourne en Suisse que lorsqu'il est chassé par l'excès de l'oppression 3 . Roussel, au contraire , suit toujours la cour de la reine de Navarre, où il accepte des bénéfices et des dignités. Depuis que le nom de Michel d'Arande ne parait plus dans l'histoire, c'est lui qui est aumônier de Marguerite et de son époux; en 1530 la reine lui fait donner, par l'entremise du grand -maître de Montmorency, la riche et célèbre abbaye de Clairac, malgré un compétiteur fortement soutenu auprès du roi 4 .

Cependant il s'approche une de ces époques plus favorables à la réforme, qui pendant presque tout le règne de François I er , alternent avec les années de la persécution. François I er n'aimait pas assez l'austérité morale des réformateurs, pour embrasser franchement leur cause; mais il n'aimait pas davantage les moines , et était trop ami des sciences et des lumières, pour se mettre à la téte du parti de la réaction. Durant tout son règne, le fanatisme des adversaires ne se calma pas un instant : mais à chaque explosion de la violence succéda pour les réformés un moment de calme et souvent de succès ,

1 Farel à Zwiogli , 1 er octobre 1531 ; l. c, p. 647.

2 OEcolampade à Farel, 11 mai 1528; OEcol. Epp.. fol. 181«.

3 Farel à Zwingli , 1531 ; Zwinglii Epp., t. II , p. 648.

4 Marguerite à Anne de Montmorency ; Lettres de Marg. , p. 267. — Le Musée des protestants célèbres (t. II , p. I, p. 89) dit faussement que c'est Lefévre qui fut fait abbé de Clairac et plos tard évéque d'Oleron.

grâce en partie à l'influence royale qui dans les ennemis de la réforme religieuse voyait aussi avec raison ceux des lumières scientifiques. Toutefois, à peine les progrès de l'Évangile paraissaient-ils devenir menaçants aux yeux même du roi , auquel des conseillers comme le cardinal Duprat et l'archevêque François de Tournon représentaient les protestants comme des ennemis de tout ordre ecclésiastique, politique et civil 1 , qu'il laissait le parlement et la Sorbonne s'abandonner sans frein à leur haine. Tristes effets de la faiblesse d'un cœur, où la volonté pour le bien se heurte sanstesse contre les passions mondaines et les intérêts terrestres!

C'est depuis 1531 que les circonstances semblèrent devenir moins défavorables aux réformés français. Louise de Savoie , qui s'était rejetée complètement dans le parti catholique, mourut en cette année. Cet événement, en laissant le roi plus maître de son gouvernement, fit naître chez les réformés l'espoir de jours moins sombres; et lorsque, l'année suivante, ils virent François I er entrer en alliance avec la ligue

1 Lorsqu'en 1531 François 1er, intentionné d'entrer en alliance avec les princes protestants allemands, envoya auprès de rélecteur de Saxe le docteur en Sorbonne Gervaise Waim , celui-ci dit à Luther que le roi était persuadé que chei les protestants il n'y avait ni Église , ni magistrat, ni mariage. Luther, dans la préface aux Articles de Smalcalde : « Fuit Witteberyw Doctor quidam ex Galliis missus , qui nobis palam indicabat , Régi $uo eertô eerlius persuasion esse , apud nos nuïlam esse eeehsiam, nullum tnagistratum , nullum matrimonium , sed promiseue omnes pecudum more vivere pro arbitrio. » Comp. Schelhorn , Ergœitliehkeiten aus der Kirchenhistorie und Literatur; Ulm , 1762 , in-8®, t. I, p. 270 et suiv.

de Smalcalde , ils crurent que le moment n'était pas loin qui assurerait leur liberté. Dans le midi , il est vrai , où surtout dans les universités les principes de la réformation avaient trouvé des partisans enthousiastes, la persécution sévit encore ; le parlement de Toulouse condamne le célèbre professeur de droit, Jean Boissoné , à la prison perpétuelle ; plus de trente luthériens sont condamnés avec lui, mais parviennent à s'échapper 1 ; quelques mois après, Jean de Caturce, licencié en droit de la même université, est brûlé à Limoux 2 . Mais d'autre part les pays de Marguerite de Navarre sont plus ouvertement que jamais un asile, où affluent les savants et les réformés persécutés. Quoi qu'il faille dire des convictions particulières de cette princesse, toujours est-il que l'Église protestante lui doit à jamais de la reconnaissance pour la protection qu elle accordait aux victimes du fanatisme de Rome. En 1532 et en 1533 son université de Bourges est un foyer à la fois de science et de prédication évangélique ; les réfugiés venant du midi et d'ailleurs, y trouvent sécurité et liberté 3 ; des savants distingués y enseignent, comme Volmar, disciple de Lefèvre et de Budé; les docteurs Jean Chaponneau et Jean Michel et le moine augustin Marlorat y prêchent «assez librement l'Évangile» devant de

* En mars 1532. Histoire général* du Languedoc; Paris, 1745, in-fol., t. V, p. 133. — Voy. aussi Etienne Dolet, Orationet duœ in Tholosam , etc. ; s. 1. el a., in-8<>, p. 60.

? En juin 1532. Crespin , fftit. de$ martyrs, fol. 106»; Béze, o. c, t. I, p. 11.

3 Béze, I. I, p. 12.

nombreux auditeurs 1 ; et ce qui suffirait pour témoigner de l'esprit qui règne alors à Bourges, c'est l'impression qu'en rapportent Calvin qui y étudie le droit , et le jeune Théodore de Bèze qui y fait ses premières études littéraires. Dans le même temps les savants jouissent aussi à Paris d'une liberté plus complète; le collège royal fleurit de plus en plus; la protection et la munificence royales y attirent les hommes les plus distingués de la France, de l'Allemagne, de l'Italie; en 1532 six professeurs royaux donnent journellement des cours à une jeunesse nombreuse, accourue de tous côtés, surtout des pays protestants 2 ; ce sont François Vatable , ami de Lefèvre d'Etaples 3 ; le vénitien Paul Canossa, dit Paradis, juif converti, et son compatriote Agathius Guidacerius 4 , qui tous trois enseignent l'hébreu; Pierre Danès, de Paris, et Jacques Tusan, deTroyes, professeurs de grec; et Oronce Finé, de Briançon,

• Bèze, t. I, p. 10; 56.

2 Vitus Ardysapus à Conr. Hubert; Paris, 30 mai 1532. Manuscrit autographe aux Archives du séminaire prolestant de Strasbourg.

3 Robert Estienne ayant recueilli les notes que Vatable avait faites sur 1* Ancien-Testament dans ses leçons publiques , les mit aux marges d'une Bible latine qu'il publia en 4545, en 2 vol., in-8°, et qui contenait la version de la Vulgate et celle de Léon Jude. A cause de quelques propositions malsonnantes contenues dans les notes marginales , la Sorbonne mit celte Bible à l'index. Voy. Renouard , o. c, 1. 1, p. 62, et t. II, p. 27.

* En 1531 il fait réimprimer à Paris, (chez Ant. de Bladis, in-4») ses Versio et commeniarii in eanliea eanlicorum, déjà publiés à Rome en 1524 , in-fol. Il dédie à François I er : In verba Domini supra montem explanatio; Paris, chez Wechel , 1531 , în-8°; et une édition hébraïque de cinq psaumes avec une version et des notes ; Paris , chez Franç. Gryphius , 1532, in-4". *

professeur de mathématiques. Les leçons d'autres savants également payés par le roi, comme de Barthélémy Latomus qui enseigne la rhétorique, de Jean Sturm, plus tard fondateur du gymnase de Strasbourg, de Guillaume Budé , du médecin JeanGùnther d'Andernach, complètent cet enseignement illustre , qui ne cesse d'exciter la haine de la faculté de théologie. Ce qui irrite le plus les docteurs de la Sorbonne, c'est de se voir enlever par des professeurs dont plusieurs sont laïques, le monopole de l'interprétation de l'Écriture; Us prévoient avec effroi les résultats de leçons données par des hommes que leur position indépendante élevait au-dessus des intérêts et des préjugés ecclésiastiques. La plupart de ces savants sont favorables à la réformation; plusieurs d'entre eux se retrouvent plus tard à l'étranger comme protestants, ou communiquent à leurs fils des principes qui les obligeront un jour à quitter la France 1 ; tous préparent la jeunesse, par l'esprit libéral et religieux de leurs leçons, à distinguer la vérité de l'erreur et à recevoir plus aisément les impressions de la parole de Dieu. Déjà l'on entend des curés dans leurs chaires et des élèves de la Sorbonne dans des thèses publiques hasarder des propositions contraires aux dogmes de l'Église 2 , tandis

1 C'est ainsi que les Gis de Guillaume Budé se réfugièrent à Genève en 1548 ; François , le flls du célèbre Nicolas Bérault , se retira également en Suisse.

2 Le 1« février 1531 maître Etienne Lecourt , curé de Condé , est censuré par la Sorbonne pour avoir prêché des hérésies luthériennes ; le 29 janvier 1533 Béda repousse comme pernicieuses quelques thèses pro-

que des littérateurs se moquent dans des comédies livrées au public , de l'intolérance furibonde du docteur Béda 1 . Ce qui est mieux encore, c'est que la Bible latine, publiée en octobre 1532 par Robert Estienne,est avidement achetée, et qu'un privilège royal protège le savant et courageux imprimeur contre les poursuites des Sorbonnistes 2 . Enfin il ne faut pas oublier que le siège épiscopal de Paris est occupé par Jean Du Bellay, seigneur de Langey, un des hommes les plus éclairés de son époque, et ouvertement contraire au fanatisme du parti de la réaction.

Au milieu de ce concours de circonstances heureuses, un essai fut tenté au printemps de 1533 de faire entendre à Paris la prédication évangélique 3 .

posées par maître Jérôme Sallignas. D'Argentré , t. II , p. 95 et suiv. ; et 1. 1 , Index , p. VIII.

1 Gérard Morrhius , imprimeur de la Sorbonne , à Érasme , 30 mars 1532: nArbitror audivisse te comœdiam nuper hic publiée exhibilam , eujus argumentum est, Aeademiatn Parisiensem tuper monstrum esse fundalam. Nalalis Bedda , existimans id in se fuisse dietum , eomitia to~ tiùs Académies eonvocanda curavit apud Maturinum , ut de pamà auctori irrogandà statuèrent facilitâtes. Bes delata est ad inquisitores fidei . sed nihil hactenus faetum est prœterea. » Chez Maittaire, Annales typographici. Lahaye , 1722 , in-4°; t. II , p. 359.

2 Renouard , o. c, 1. 1 , p. 35 , et t. II , p. 227.

3 Les détails suivants sont principalement tirés des lettres de Pierre Siderander à Jacques Bédrot, 28 mai 1533, et de Jean Sturm h Bucer, 23 août 1533; pièces justif. n°* 11 et 13. — Florimond de Remond assigne aux prédications de Roussel à Paris une occasion , qu'aucun témoignage authentique ne Tient confirmer ; la suite de notre récit montrera clairement que cet historien n'a fait que rapporter un faux bruit. Après avoir dit qu'à la cour de Béarn on partageait son temps entre des représentations théâtrales et des prêches hérétiques, il continue (p. 849) : «Le Roi François , averti de ce beau ménage qui se faisoit à Pau , mêmes que la

Après avoir passé le carnaval de 1533 en fêtes et en banquets splendides, François I er partit pour la Picardie. Le roi de Navarre et son épouse, qui avaient pris part aux réjouissances royales, demeurèrent à Paris, ayant avec eux l'abbé de Clairac, leur prédicateur ; le vieux Lefèvre était resté dans sa retraite au fond de l'Aquitaine. Pendant le carême la reine fait prêcher Roussel dans le Louvre; elle assiste régulièrement avec son époux à ces prédications qui se font tous les jours, devant plusieurs milliers d'auditeurs; trois fois la foule qui se presse à ses discours , où pourtant il conserve sa modération, sa mesure accoutumées, oblige Roussel à choisir un local plus vaste. On conçoit sans peine cette avidité des habitants de Paris à entendre la prédication simple et chaleureuse de la Parole de Dieu ; habitués a ne recevoir pour toute nourriture spirituelle que des sermons remplis de subtilités scolastiques se mêlant à d'absurdes légendes , ou de tableaux obscènes et d'exclamations burlesques dictés par une véhémence sans goût, ils s'empressèrent d'accourir aux exhortations

Soi bonne avoit censuré un livre de la reine , intitule Le miroir de l ame pécheresse , se courrouce , mande sa sœur. » (On verra que si le roi se courrouça à propos de celle censure , ce ne fut pas contre sa sœur, mais bien contre la Sorbonne.) a Elle le va trouver,... et meine son Roussel en sa compagnie. A son arrivée le Roi la tança , quoiqu'il l'aimât infiniment... Elle répond en catholique ; toutefois parle au Roi de la messe lui fait ouïr les sermons de Roussel et de deux Augustins , l'un nomme Conraud et l'autre Rertaud. Mais à peine curent ces predicans ouvert la bouche, qu'à leur haleine on sentit les ulcères qu'ils avaient en l'ame. On découvrit le ressort luthérien , qui jouoit au dedans : de sorte qu'ils furent mis en prison. »

évangéliques que Roussel leur adressait dans un langage si nouveau pour eux. Exaspérés de tant de hardiesse et de tant de succès , les docteurs de la Sorbonne tiennent conseil ; mais la crainte de s'opposer ouvertement au beau-frère du roi les arrête encore. Enfin cependant ils portent devant François J or une dénonciation contre Roussel ; le roi les renvoie au chancelier Duprat, qui, n'osant se prononcer, les renvoie à son-tour à l'évêque Du Bellay ; celui-ci ne les écoute que pour se railler d'eux. Ils tentent un dernier essai auprès de Pierre Lizet , premier président du parlement; mais tout ennemi qu'il est de la réforme, il refuse d'embrasser leur cause, de crainte d'offenser le roi. Abandonnés ainsi des pouvoirs civils et ecclésiastiques , plusieurs d'entre eux se Mettent à prêcher contre les hérétiques luthériens; ils accusent publiquement et le roi de Navarre et son épouse , et l'évêque de Paris, et François I er lui-même d'être les complices de ceux qu'ils défendent ou qu'ils refusent au moins de persécuter. Les plus fougueux de ces prédicateurs catholiques furent un moine mathurin , dont le nom n'est pas connu; François Le Picart , alors bachelier en théologie et professeur au collège de Navarre, un des plus véhéments déclamateurs contre le protestantisme 1 ; et Béda,

1 En 1554 Le Picart dit en chaire: «Le roi devrait pour un temps contrefaire le luthérien , parmi eux , afin que prenant de là occasion de s'assembler hautement partout , on pût faire main basse sur eu* tous et en purger une bonne fois le royaume. » Voy. Bailc , art. Rose , t. IV, p. 88. Voy. aussi Labilte, De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue. Pa-

syndic de la Sorbonne et supérieur de ce même collège de Montaigu où Calvin avait fait ses premières études. Béda surtout se distingua par son animosité; il poussa les prédicateurs catholiques à exciter le peuple à extirper l'hérésie jusque dans sa racine , c'est-à-dire dans ses protecteurs ; fidèles à ses conseils, ils tonnèrent dans leurs chaires contre les hérétiques et leurs fauteurs, de telle sorte que le peuple commença déjà à murmurer et à s'agiter. On afficha des placards injurieux contre la famille royale ; on publia à Paris même une espèce de farce dirigée contre la reine de Navarre 1 ; on recueillit des propositions hérétiques imputées à Roussel , et le 12 mai la Sorbonne en condamna quelques-unes, sans se fonder toutefois sur un autre motif que sur la circonstance c quelles paraissaient être favorables aux erreurs de Luther 2 .

L'agitation devint si menaçante que déjà peu de jours après Pâques 3 , le roi de Navarre consigna les fougueux orateurs dans leurs logements ; Béda resta pendant plusieurs jours enfermé dans son collège de Montaigu; mais bientôt las de ce repos forcé, le turbulent docteur rompit sa consigne , et on le vit de

ris, 1841 , in-8°, p. 3. — Le Picart mourut , en 1556 , Gomme doyen de Saint- Germain-l'Auxerrois.

1 « Ludus seenieus. » Lettre de Sturm. — Nous serions curieux de savoir si celte pièce existe encore. En 1535 parut à Paris , in-8«, une Moralité de la maladie de chrétienté à treize personnages , de Matthieu Malingre. Serait-ce la pièce en question ?

2 D'Argentré , t. Il , p. 120. Les propositions ne sont pas rapportées. ^ Pâques fut le 13 avril.

nouveau parcourir sur sa mule les rues de Paris, cherchant à agiter le peuple. Le danger d'une émeute devenant de plus en plus imminent ,1e roi de Navarre et 1 evêque de Paris se décidèrent à se rendre auprès de François I er , qui se trouvait alors à Meaux avec plusieurs des grands dignitaires de sa cour 1 . Henri d'Albrel représenta au roi les excès de Le Picart et de ses compagnons , et les dangereux effets de leurs prédications séditieuses ; pour lui démontrer combien il était urgent de mettre un frein à leur haine, il lui rappela la cruauté commise sur Louis de Berquin que le roi avait tant estimé. Pour éviter un tumulte, François I er ordonna au cardinal Duprat et à son confesseur Guillaume Parvi de se rendre en toute hâte à Paris, pour interroger Le Picart, et, s'il y avait lieu , le faire arrêter. Cet ordre fut exécuté ; Le Picart fut consigné 3 , ses livres et papiers furent saisis , et après qu'il eut été interrogé par Guillaume Payet, avocat-général au parlement, il fut enfermé à l'abbaye de Saint-Magloire, avec défense d'y prêcher et d'y enseigner 3 .

En même temps le roi défendit tant aux autres prédicateurs catholiques 4 qu'à Roussel lui-même de

1 F. Hilarion de Coste , de l'ordre des minimes , Le parfait ecclésiastique ou V Histoire de la vie et de la mort de François Le Picart, seigneur d'AUtly et de VilUron, docteur en théologie, etc. Paris, 1658, in-12, p. 70.

2 «A l'hôtel d'Hercule prés des Auguslins, an logis du cardinal Duprat. » Coste , o. c, p. 72.

3 Costc , p. 73.

* Costc , p. 62 , nomme parmi les plus zélés de ces prédicateurs les doctcurg Maillard , Rallue , Bouchigny.

quitter leurs demeures, et prescrivit l'information de la tentative de sédition reprochée aux uns, et de l'hérésie dont on accusait l'autre. Cependant, fatigué de l'insistance opiniâtre de la Sorbonne , et indigné de l'hypocrisie de ces théologiens qui demandaient que le procès de Roussel fût instruit de la même manière que celui de Berquin, afin qu'au lieu d'avoir l'air d'accusateurs, ils ne parussent que comme inquisiteurs de la foi et qu'ils pussent se tirer d'embarras, quelle que fût l'issue de l'affaire, le roi ordonna l'ajournement du procès d'hérésie. D'ailleurs, François I er était sur le point de partir pour le midi , où il avait fixé une entrevue avec Clément VII qui devait conduire en France Catherine de Médicis, sa nièce, fiancée de Henri, second fils du roi. Les théologiens ne cessant de l'obséder, et voulant lui présenter une série d'articles contre Roussel, il leur déclara qu'il se réservait à lui-même, pour son retour, l'instruction du procès du prédicateur accusé, et dans un mouvement d'indignation, il les chassa de sa présence. Il fit interroger ceux qui avaient tenu les discours séditieux, sur l'ordre de qui ils l'avaient fait; ils en jetèrent la responsabilité sur la Sorbonne; celle-ci niant d'y avoir participé , on apprit enfin que le principal coupable était le syndic Béda. Pressé de partir, le roi écrit au parlement pour demander la punition de cet agitateur, contre lequel il gardait d'ailleurs un vif ressentiment, depuis qu'il s'était opposé avec force au projet du roi de faire rendre par la Sorbonne un avis favorable au divorce de

Henri VIII 1 . Le 16 mai, Béda, Le Picart et le frère mathurin sont cités devant la cour suprême; conformément à la volonté du roi , on leur ordonne « à chacun d eux de choisir un certain lieu par forme d'exil à trente lieues de Paris, et distant l'un de l'autre, et qu'ils eussent à sortir de la ville vingtquatre heures après la signification de cet arrêt, avec défense d'enfreindre leur ban sous peine de la vie , de ne plus prêcher ni faire leçons ni aucune assemblée, de communiquer ensemble directement ni indirectement en quelque sorte que ce fût, jusqu'à ce que le roi en aurait autrement ordonné 2 .»

Cet arrêt produisit à Paris une rumeur extraordinaire. Le 26 mai, jour où le docteur Béda devait quitter la ville, des troupes d étudiants et de peuple se rassemblèrent devant le collège de Montaigu; mais leur attente fut trompée : les exilés ne partirent que le lendemain , escortés de l'université et d'une multitude de gens du peuple 3 .

Stupéfaite de l'arrêt qui la frappait dans plusieurs de ses principaux membres 4 , la Sorbonne envoya au roi, qui dans l'intervalle était parti pour le midi, des députés chargés de demander leur grâce, ou au moins un adoucissement à leur peine. Mais Fran-

* En 1529 et 1530. Baile , 1. 1 , p. 496.

2 Coste , o. c. p. 76. Le Picart fit choix de la ville de Reims.

3 Ibidem.

* On raconta môme en Allemagne qu'un vieux théologien fut tellement affecté de cette intulte faite à la faculté , qu'il en devint fou et qu'il mourut. Mélanchthon à Spatatin , 22 juillet 1533; pièces juslif. n« 12.

çois I er ne céda point; il était tellement indigné, à cette époque, contre la Sorbonne et en particulier contre Béda, qu'il exprimait à ses amis le désir que celui-ci ne revînt plus jamais dans la capitale. Parmi le peuple et les étudiants , les uns plaignaient les exilés, les autres se réjouissaient de l'arrêt du parlement, comme d'une manifestation significative pour l'avenir; pour beaucoup Béda et ses compagnons étaient un objet de raillerie. Dès le dimanche 25 mai , des vers satiriques français furent affichés, non loin de la Sorbonne , contre les docteurs condamnés et contre les professeurs de théologie du collège de Navarre, notamment contre le véhément et ridicule docteur de Cornibus 1 . Dans les groupes d'étudiants attirés par ce placard , des cris de colère se mêlèrent bientôt aux éclats de rire, et s'il n'eût été arraché, une rixe eût été difficilement évitée. Deux jours après, le jour même du départ des exilés, on affiche dans le quartier de la Sorbonne un placard d'un autre genre, dirigé contre les luthériens; cette fois -ci ce n'est pas une simple satire , ce sont des vers où respire la vengeance et qui provoquent le roi à sévir parle feu contre la race maudite des hérétiques. Ces

1 C'est le docteur Pierre Cornu , cordelier, devenu aussi fameux par

son zélé contre les hérétique» que par ses sermons bizarres où il mêlait à un français inculte un latin plus barbare encore. Rabelais s'est beaucoup moqué de lui {Pantagruel, liv. III, chap. XIV, édit. d'Amsterdam, 1725 , in-8°, t. III , p. 77). Il mourut en 1543 , et en même temps que Le Picart Gt son oraison funèbre , parut sur lui un recueil d'épitaphes satiriques. (Voy. la note de Leduchat au passage cité de Rabelais.)

vers, les seuls de celte espèce qui nous aient été conservés, sont ainsi conçus 1 :

« Au feu , au feu cesl hérésie

qui jour et miyt trop nous grève ! 2

Doibz-tu souffrir quelle molesle

saincte escripture et ses esdiclz ?

veulx-tu bannir science parfaicte

pour soubstenir luteriens mauldiclz ?

Crains-tu point Dieu qu'il permette

toy et les tiens, qui sont floris 3 , faire péril ?

Paris , Paris , fleur de noblesse , soubstiens la foy de Dieu que on blesse , ou aultrement fouldre et tempestc cherra* sur toy , je t'advertis.

Prions tous le roy de gloire qu'il confonde ces chiens mauldietz , a fin qu'il ne soit plus mémoire non plus que de vielz oz pourris.

Au feu, au feu ! c'est leur repère 5 !

Faiz en justice ! Dieu l'a permys. »

La même chose se répète le lendemain : nouveau placard contre les hérétiques et nommément celle fois contre Gérard Roussel. Ces affiches menaçantes, qu'on ne se presse pas d'arracher aussi vite que les couplets railleurs contre les Sorbonistes, ne

1 Siderander à Bédrot; pièces justif. n« 1K Nous donnons ici ces vers avec l'ancienne orthographe.

2 Grever, être à charge , faire souffrir.

3 Flori . fleuri , florissant.

* Futur de choir, tomber.

5 Repère, repaire; ici : l'endroit qui leur convient.

manquent point leur effet : un tumulte est imminent; les partisans de la Sorbonne demandent h grands cris justice de € ces détestables hérétiques. » Mais le roi était parti, ayant laissé des ordres sévères pour le maintien de Tordre ; il fallut donc attendre et se taire.

Ces événements firent une sensation immense; ils raffermirent les espérances des amis de l'Évangile , et ranimèrent leur courage; les savants et les étudiants protestants présents à Paris, s'empressèrent d'en faire part à leurs amis comme d'une « chose inouïe 1 ;» en Allemagne, Mélanchthon se proposa d'écrire un livre particulier sur ces histoires extraordinaires 2 . Le roi, s étant réservé l'instruction du procès de Roussel, avait encore avant son départ, rendu le prédicateur de Marguerite à son entière liberté. Sous la protection de la cour de Navarre, et par l'indulgence de l'évêque Du Bellay, Roussel prêche alors librement, pendant presque tout le temps que dure l'absence du roi 3 . Encouragés par son exemple , et jouissant de la même protection que lui, deux moines augustins, Courault et Berlault, le premier dans l'église de Saint - Sauveur, prêchent également les principes de la réformation 4 ; Pierre

« Siderander à Bédrol; J. c.

? Mélanchthon à Spalatin ; /. c.

3 Mélanchthon à Jean Hess, juillet 1533: «Ger. Ruffus libère doeet Evangelium in ipsà Lutetià.» Mel. Opp., édit. de Bretschneider, t. Il, p. 657. — Bucer à Ambr. Blaarer, 18 janvier 1554; pièces justif. n» 1G. — Coste, o. c, p. 80.

* Béze, t. I, p. H. — D Argentré , 1. 1 , Index , p. VH.

Toussaint, alors à Baie, est attendu à Paris, pour joindre sa voix à celle de ces prédicateurs 1 . En même temps un homme plus puissant se trouve dans la capitale : c'est Calvin, de retour de ses études à Bourges 3 ; pendant que Boussel et ses collaborateurs gardent encore, devant leurs milliers d'auditeurs, des ménagements avec Rome, Calvin prêche déjà la réformation entière et décidée , à un petit nombre de zélés protestants se réunissant en secret chez le marchand Etienne de la Forge, qui plus tard périt dans les flammes 3 . C'est à cette époque que des relations d'amitié s'établirent entre Roussel et Calvin, lequel admirait alors la piété profonde du prédicateur de Marguerite 4 .

Pendant l'absence de François I er , le parti des adversaires , qui à sa haine contre les protestants ajoutait un vif ressentiment contre la cour, fit tous ses efforts pour exciter une réaction et surtout pour rendre la reine de Navarre et ses prédicateurs suspects de luthéranisme. La haine contre Marguerite inspira aux moines et aux théologiens de la Sorbonne les mesures les plus extravagantes. Dans une conférence sur les moyens d'anéantir l'influence de la reine, un moine, nommé Toussaint Lemand, pro-

1 Siderander à Bédrot ; I. c. — Selon toute apparence Toussaint ne vint pas alors à Paris. Depuis 1555 il est pasteur de Bfontbéliard.

2 II loge à Paris au collège de Forteret. Béze , 1. 1 , p. 14. Le même., Vita Calvini, en téte des EpistoXœ Calvini , Hanau , 1597, in-8°, p. 4.

3 Henry, Leben Calvin' s, t. I , p. 49.

4 Voy . Calvin , Epistre du devoir dt l'homme ehrestien en l'administration ou rejection des bénéfices de l'Eglise papale, 1557 (voy. plus bas).

posa tout simplement de la mettre dans un sac et de la jeter à la Seine 1 . Suivant la coutume, les professeurs du collège de Navarre firent jouer, dans les premiers jours d'octobre, une comédie parles élèves passant de la classe de langues à celle de rhétorique. Us y représentèrent une reine occupée à filer; une Mégère, Rapprochant d'elle, lui remet pour la séduire, un Évangile; après l'avoir saisi, la reine se change elle -même en furie et ne travaille plus qu'à opprimer les malheûreux et les innocents 2 . La reine c'est Marguerite; la Mégère c'est Roussel, le nom de Mégère devant être une allusion à Mag. Gerardus*. Cette mauvaise farce, qui n'eut pas même l'excuse d'être spirituelle, fut couverte des bruyants applaudissements des théologiens accourus pour la voir. Le bruit de cette inconvenance se répandit rapidement dans la ville; les auteurs y contribuèrent eux-mêmes en faisant imprimer leur pièce 4 . A cause des outrages à la sœur du roi, la police ne put s'empêcher d'intervenir; elle fit entourer le collège, et malgré l'opposition du supérieur, malgré les pierres lancées par les écoliers contre les gens du bailli , les élèves qui avaient rempli les rôles furent arrêtés ; l'auteur s'étant échappé, on arrêta aussi les chefs de l'établissement, Morin et le docteur Lauret, lequel passait pour

1 Génin , Lettres dû Marguerite, etc., p. 56. — Musée des protestants célèbres, t. II , p. I , p. 143.

2 Calvin à Fr. Daniel, 1355; Calv. Epp., I. c, p. 1 et 2.

> Slurm à Bucer, novembre 1555; pièces justif. n° 15.

* Ibidem. Sturtn dit qu'il l'enverra à Bucer. En existe- 1 - il encore des exemplaires? Nous l'ignorons.

un homme d une grande érudition et de beaucoup d'influence 1 .

Vers la même époque l'animosité de la Sorbonne contre Marguerite éclata contre un de ses livres. En cette année elle avait fait traduire en français et publier son livre d'heures, d'où elle avait fait retrancher un assez grand nombre de prières à la Vierge et aux saints 2 ; quelle que fût l'irritation de la faculté de théologie, elle n'osa s'opposera cette publication, parce que le traducteurétait Guillaume Parvi , évêque de Senlis et confesseur du roi 3 . Pour se dédommager, on attaqua un autre livre de la reine. Ce fut le Miroir de l'âme pécheresse qui avait déjà paru sans opposition en 1531 dans la ville d'Àlençon, et dont une nouvelle édition fut publiée en 1533 à Paris même 4 , sans nom d'auteur et sans qu'on eût demandé l'autorisation préalable de la faculté 6 . Informée de celte publication dont l'auteur ne lui était assurément pas inconnu , la Sorbonne délégua Nicolas Leclerc, curé de Saint- André, pour rechercher l'ouvrage chez les libraires. H n'eut pas de peine à le

' Calvin à Daniel ; l. c. — Sturm à Bucer; /. c. 2 Heures de la royne Marguerite. Paris , 1535. 3Bèze, 1. 1 , p. 15.

♦ Le miroir de l'ame pécheresse auquel elle reeongnoist ses faultes et pèches , aussi ses grâces et bénéfices à elle faitex par Jesuchrist son espoux, Alençon , chez maistre Simon du Bois , 1531 , petit in-4°. — L'édition de 1555, Paris, chez Antoine Augereau, in -8», est corrigée et augmentée d'après le manuscrit de l'auteur. Le Miroir se trouve aussi dans le l** volume des Marguerites de la Marguerite des princesses iresillustre règne de Navarre; Lyon , 1547, 2 vol. in-8».

5 Calvin à Daniel; l. c.» p. 3.

trouver; il le saisit comme suspect, et le déféra aussitôt à la faculté. Cependant le Miroir était peu hérétique ; c est un poëme où respire cette piété vague , intime, mystique, au-dessus de laquelle Marguerite s'est rarement élevée ; bien que peu poétiques et çà et là même ennuyeux dans la forme, ces pieux épanchements d'une âme que le souvenir de ses péchés tourmente et qui aspire au salut en Jésus- Christ, ne laissent pas de produire sur le lecteur une impression profonde et douce 1 . Comme il eût été difficile à la Sorbonne d'y découvrir des propositions scandaleuses et hérétiques, elle accusa le livre pour ce qu'elle n'y trouva pas, c'est-à-dire pour n'avoir rien dit des saints ni du purgatoire 2 ; par ce motif il fut censuré et inscrit au nombre des ouvrages dont la faculté demandait la suppression 3 . Instruite de ce jugement, Marguerite en informa son frère en s'avouant l'auteur du livre. Le roi, à cette époque encore absent de la capitale, fit écrire à l'université pour demander la cause de la condamnation du Miroir; le 24 octobre l'évêque de Senlis donna lecture

1 Voy. Merle d'Aubigné , t. III , p. ¥04 et suiv.

2 Génin , Letlret de Marguerite , p. 49 , 111.

3 Calvio à Daniel ; l. e. — On voit par là qae la condamnation du Miroir ne fut pas l'œuvre de Béda; celui-ci était, alors en exil. Autant que je sac' e , Béze , 1. 1 , p. 13 , est le seul auteur du temps qui dit que le Miroir a irrita la Sorbonne et notamment Béde et autres. » Comme , à ce qu'il parait» Béze ne se souvenait plus exactement des dates, il a pu trésnaturellement attribuer la condamnation du livre de la reine à ce syndic de la Sorbonne * dont le nom figurait alors dans toutes les mesures prises contre l'hérésie.

aux facultés réunies de la lettre royale 1 . Quinze jours auparavant, le 10 octobre, avait eu lieu l'élection d'un nouveau recteur ; les suffrages étaient tombés sur le fils du célèbre médecin Guillaume Gop, Nicolas, médecin lui-même et professeur au collège de Sainte -Barbe 2 ; l'université ignorait sans doute que ce savant était lié avec Calvin, ainsi qu'avec les réformateurs de Strasbourg et de la Suisse, Aussitôt après la lecture de la lettre du roi , Nicolas Cop convoqua les cinq facultés; dans celle des arts, dont il faisait partie, il prononça un discours énergique contre la témérité de ceux qui, en condamnant le Miroir, avaient porté atteinte à la majesté royale; il exhorta ses collègues à ne plus s'exposer à la colère du roi en attaquant une princesse aussi distinguée par ses vertus et sa piété que par son amour pour les lettres. Pour faire oublier leur imprudence , les différentes facultés furent d'avis de nier le fait 3 . Le seul curé , Nicolas Leclerc , eut la franchise de se lever pour l'arrêt de la Sorbonne; la circonstance, dit-il, d'avoir été publié à l'insu de la faculté de théologie, suffit pour rendre le livre suspect; du reste, que sert-il de nier ce que tout le monde sait? la sentence a été prononcée, et tous les membres en sont solidaires. Comme ceux-ci se taisent, l'évêque de Senlis,

* Bulaeus , Hist. universit. Paria., t. VI , p. 238.

2 Le second fils de Guill. Cop , Jean , qui fut jurisconsulte , prononça en 1535, à l'université de Paris, un discours sur les mérites de François I«, quant à la renaissance des lettres. Bulaeus , t. VI , p. 258.

3 «Omnium sententia fuit, factum abjurandum. » Calvin à Daniel, I. o.

après avoir déclaré qu'il n'a trouvé dans le Miroir rien de repréhensible , à moins qu'il n'ait oublié toute sa théologie, demande à l'université une déclaration de nature à satisfaire le roi. Le recteur prononce alors que l'université ne reconnaît pas la censure, attendu qu'elle n'a ni vu ni condamné le livre; ceux qui ont formulé la sentence devront tâcher de se justifier; l'université ne peut que les recommander à la grâce du roi 1 .

En présence de ces faits , on est étonné des chances de succès qu'en 1533 la réformation avait dans la capitale de la France. Le roi , indigné du fanatisme des moines et des Sorbonnistes, semble plus prêt que jamais à embrasser la cause protestante; une reine, qui exerce une grande influence sur son frère et sur son époux , protège ouvertement les savants et les prédicateurs évangéliques; des hommes haut placés dans l'État et dans l'Église, comme Guillaume Du Bellay 2 , son frère levêque de Paris , l'évéque de Senlis, confesseur du roi, l'amiral Philippe Chabot, comte de Charny 3 , les couvrent de leur estime; un savant, lié avec Calvin et Bucer, est recteur do

1 Bulseus , o. c.. I. VI , p. 258 et suiv.

2 Les protestants fondaient de grandes espérances sur lui. Bucer au médecin Ulric Chelius, 17 août 1534: uDominus exciM mullo$ isti heroi (scil. Guil. Bellaio) similes , et spes erit forte ut emergat aliquando regnutn Chritli. a — Sturm à Duoer, 17 novembre 1555 : « Si Laog&us isthuc venial , obsecro habe eum in numéro eorum, qui quidvis pati votant proChritto. o Manuscrits autographes , aux archive» du séminaire protestant de Strasbourg.

3 « Admiralius adesl , qui unité nobis favtt. >• Sturm à Bucer, l. e.

l'université ; les élèves de la Sorbonne commencent à réfléchir sur la distance qui sépare Rome de l'Évangile 1 ; les docteurs les plus véhéments sont loin de Paris en exil , et ceux qui restent sont intimidés par des échecs réitérés; beaucoup de grands personnages sont gagnés au protestantisme, qui compte des partisans à la cour et jusque dans la maison du roi 2 ; il en est qui vont jusqu'à envoyer des enfants en pension chez les réformateurs de Strasbourg 3 ; en un mot, tous les esprits plus éclairés commencent à penser et à parler plus librement 4 .

Mais pour la France les temps n'étaient pas encore accomplis; la nation n'était pas encore disposée, comme ailleurs, à recevoir les lumières de la réformation. Quelques paroles prononcées avec trop de courage suffirent pour faire évanouir toutes ces espérances, et pour ramener de nouveau une période de violente persécution.

Conformément à son ancienne coutume, l'université s'assembla le jour de la Toussaint, dans l'église des Mathurins, à l'effet d'entendre la harangue du nouveau recteur. Les protestants choisirent cette occasion pour faire une manifestation publique et solennelle de leurs principes; de concert avec son

i nJuniores iheologi jam sapere incipiunl.» Le même au même, 23 août 1533 ; pièces justif no 13.

2 Comme le gentilhomme de la chambre du roi , Maurus Musœus ; les dames d'Étampes , de Cauny, de Peisseleu , elc.

3 Pierre Monder à Bucer, 26 octobre 1533; pièces justif. n° 14.

4 « ...Factura est ut... cœperint omn$$ loqui liberiui. » Bucer à Atnbr. Blaarer, 18 janvier 1534; pièces justif. n° 16.

ami Calvin, Nicolas Cop rédigea un discours qui , au lieu de contenir les formules d'usage, exposa en termes explicites la doctrine de la justification par la foi 1 . L'université et le clergé écoutèrent avec étonnement ce langage inouï. Les cordeliers se hâtèrent de l'accuser devant le parlement, au lieu d'en saisir l'université même. Le 19 novembre, Nicolas Cop, tout en se reconnaissant Fauteur des propositions accusées, protesta contre l'appel à la juridiction du parlement comme étant en ce cas une infraction aux droits de l'université; celle-ci, après une séance longue et tumultueuse, ne put s'empêcher de se plaindre de l'injure faite au corps tout entier dans la personne de son recteur ; mais les doyens de théologie et de droit s'opposèrent à toute autre conclusion. Cop, menacé d'emprisonnement et déjà poursuivi par les gens de la police , eut à peine le temps de fuir; dans la précipitation de sa fuite il emporta le sceau de l'université ; peu de jours après il arriva à Baie, ville natale de son père , tandis que Calvin , par la protection de la reine de Navarre , put se retirer dans la Saintonge 2 .

Leloignement de Cop et de Calvin ne satisfit pas les adversaires; enhardis par la fuite de ces deux hommes , ils réussirent à provoquer une persécution générale contre les protestants, à laquelle le roi lui-

1 Béze , t. I , p. 14 ; le mémo , Vita Calvini ,1. c. p. 5.

?Beza , Vita Calvini, t. c. p. 4. — Bulams, t. VI, p. 238. — Calvin se rendit aussi à Ncrac où il vit Lefévre d'Êlaples. Ce que dit Florimond de Remond (o. c. p. 921 ) d une entrevue que Calvin aurait eue à rello occasion avec Roussel , est conlrouvé; Roussel était reste à Paris.

même ne larda pas de s'associer. Ce nouveau changement dans la conduite de François I er ne doit pas nous surprendre; si son esprit éclairé méprisait l'obscurantisme des moines , sa vanité se sentait repoussée par l'austérité des préceptes moraux des réformateurs. Il protégeait ceux-ci tant qu'ils ne s'opposaient qu'aux vieilles superstitions et à la science ténébreuse des scolastiques , mais il retirait sa main dès qu'ils prêchaient les doctrines de l'Évangile, infiniment trop sérieuses au gré du brillant et frivole monarque. En outre, les intérêts momentanés de la politique avaient beaucoup plus d'empire sur lui que les intérêts éternels de la vérité; d'ailleurs il était revenu de son entrevue avec le pape avec des dispositions qui, quand même le recteur n'aurait pas prononcé son discours, seraient devenues fatales aux protestants. Cette entrevue n'avait eu lieu qu'au mois d'octobre à Marseille. Annoncée depuis le mois de mai , elle avait été l'objet de la plus vive anxiété des deux partis religieux; protestants et catholiques, tous y fondaient des espérances ; les uns en attendaient la chute du pouvoir papal en France, les autres une -résistance plus vigoureuse aux progrès de l'hérésie 1 . C'est l'attente de ces derniers qui se réalisa : le roi revint de Marseille avec des bulles de Clément Vil contre les « luthériens 3 . »

1 Slurra à Bucer, novembre 1553 ; pièces justif. n° 15.

2 La première , datée de Rome et adressée aux prélats du royaume , est du 1 er septembre 1533; la seconde , datée de Marseille et adressée au roi, est du 10 novembre; chez Rousset , Supplément au Corpt univeraldil'iomotiqut de Du Mont; Amst., 1739 , in-fol., t. II , p. I , p. 116.

En entendant le recteur proclamer en pleine université les doctrines réformées, la Sorbonne dut reconnaître avec effroi la force croissante du parti protestant. Il fallut donc non-seulement poursuivre Nicolas Cop, mais prendre des mesures contre tous les partisans de la réforme. On commença par mettre à prix la téte du fugitif; 300 écus furent promis à celui qui le ramènerait vivant ou mort 1 ; le roi, encore à Lyon, ayant écrit au parlement pour lui ordonner de procéder avec toutes les rigueurs contre les hérétiques 2 , on fit publier que quiconque serait convaincu par deux témoins d'être luthérien, serait puni du feu 3 . Immédiatement plus de cinquante personnes furent dénoncées et jetées en prison; dans les derniers jours de décembre, le nombre des captifs fut estimé à plus de 300*. Beaucoup furent assez heureux de passer les frontières; de ce nombre fut le gentilhomme de la chambre du roi , Mourus Musœus 5 ; d'autres périrent sur les bûchers : Alexandre Canus, d'Évreux, fut brûlé à la place Maubert; le chirurgien maître Jean Pointet 6 et un Allemand eurent le même sort 7 . Les prédicateurs

1 Bocer k Arabr. Blaarer, 18 janvier 1534 ; pièces jostif. n<> 16.

2 La lettre est du 10 décembre ; chez Roussel , l. c, p. 115.

3 Bucer à Blaarer, J. c. — Érasme à Jean Choieras , prévôt de Coire , 19 février 1534. Erasmi Epp., éd. de Leyde, p. 356.

* Bucer à A. Blaarer, I. c.

s En automne 1534 Mauros Musœus est à Bàle et écrit à Bucer pour demander son amitié. Voy. ses lettres aux archives du séminaire prolestant de Strasbourg.

6 Crespin , Uitt. des martyrs, fol. 106 b . — Béze , 1. 1, p. 12.

7 Nicolas Cop à Bucer, 5 avril 1534 ; pièces j uslif. n° 17.

de Marguerite furent accusés à leur tour; déjà le 26 novembre Courault et Berlault subirent une censure; plusieurs autres ecclésiastiques encoururent également le reproche d'avoir prêché des hérésies 1 . Mais les deux augustins ne se découragèrent point; les prédications publiques leur étant interdites , ils tinrent des réunions particulières comme Calvin l'avait fait; Gérard Roussel imita leur exemple. Gela aussi ne tarda pas à être découvert, et les trois prédicateurs furent emprisonnés comme hérétiques 2 .

Ce n'est pas tout. Dès qu'il s'agit d une nouvelle persécution des protestants, Béda ne put y manquer. Le 5 juillet déjà , sur le vœu de la faculté de théologie, l'université avait envoyé au roi pour solliciter le retour des docteurs exilés 3 . A cette époque cette démarche demeura sans succès , mais dans les circonstances nouvelles il fallut peu de peine pour obtenir leur grâce : ils revinrent triomphants 4 . Béda, dont l'exil n'avait pas calmé la fougue, ne se contenta pas de sévir contre les réformés, il demanda même l'interdiction des professeurs royaux Pierre Danès , Paul Paradis et Valable ; irrité de voir ces savants enseigner l'hébreu et le grec, ces idiomes des hérésies, et interpréter dans leurs cours les Écritures

1 D'Argentré , t. I , Index, p. Vi ; t. Il, p. 102 et suiv.

2 Crespin, o. c, fol. 111. — Bèzc , 1. 1 , p. 15.

3 Bulœus , t. VI , p. 238.

* « Bedda cum eollegi» suis revocalus esl , ac triumphat serio. » Krastnr à Jean Cholerus , •'. c.

saintes, il requit du parlement que l'usage de la Bible leur fût interdit : tant il redoutait pour l'ancien système la libre étude de la parole de Dieu 1 . Quant à Le Picart , la Sorbonne le vengea de son exil en lui conférant le grade de docteur 3 ; il reprit le cours de ses prédications violentes contre les luthériens, et de concert avec Béda, il demanda le feu contre Roussel et ses amis; Béda surtout éprouvait contre Roussel un ressentiment violent , car c'est en lui qu'il voyait la cause de son exil 3 .

Mais le triomphe de la Sorbonne fut de courte durée. La nouvelle et grossière explosion de la haine de Béda contre les savants, ranima toute la colère du roi contre l'implacable et fougueux syndic de la faculté de théologie. Il le força de se rendre dans la prison de Roussel et des autres prédicateurs , et de disputer avec eux ; l'effet prévu parle roi ne manqua pas d'arriver : Béda dut se retirer couvert de honte , après avoir vainement opposé ses arguties scolastiques aux raisonnements que Roussel fondait sur FÉcriture sainte 4 . Dans le même temps il tomba entre les mains du roi un libelle publié déjà antérieurement et intitulé : VOraison faite au roi de France par les trois docteurs de Paris bannis et relégués requê-

« Bulaeus , t. VI , p. 239 et suiv.

-Coste, o. c, p. 95.

3Myconios à Bullinger, 28 février 1534. Chez Fttslin , EpUtolœ ab Beelesiœ kelveticcB refortnaloribus vtl ad eot soriptœ; Zurich , 1742, in-8°, p. 121.

* Ibidem.

rans d'estre rappelés de leur exilK Ce pamphlet, qui contenait plusieurs propositions diffamatoires contre le roi, excita au plus haut degré sa colère; Béda, Le Picart et Nicolas Leclerc , celui qui avait provoqué et soutenu la censure du Miroir de l'âme pécheresse, furent arrêtés sous l'accusation de crime de lèsemajesté 2 . Pendant toute Tannée 1534 ils restèrent enfermés dans les prisons de l'évéché. En même temps qu'ils rentrèrent en prison, on continua pour la forme le procès de Roussel, de Gourault et de Bertault. Par un de ces retours si fréquents en sa vie, François I er revint de son irritation contre les réformés; la reine de Navarre ne négligea rien pour protéger son aumônier; elle sut même intéresser en sa faveur le grand-maître de Montmorency, par l'assurance qu elle lui donna que maître Gérard n'avait «jamais tenu aucune opinion sentant l'hérésie 3 . »

» Coste , p. 77.

2 Cop à Bucer; pièces justif. n<> 17.

3 Marguerite à Montmorency : «Je croy que jamais le Roy ne feit chose quy cstonnast tant ceux quy n'ont mestier que de mal parler, que ce quy a esté faict. » (Cela se rapporte à l'expulsion de Béda.) « L'on est à ceste heure à parfaire le procès de maistre Girard, où j'espère que la fin bien congneue , le Roy trouvera qu'il est digne de raieulx que du feu , et qu'il n'a jamais tenu opinion pour le mériter, ny quy sente nulle chose hérétique. Il y a cinq ans que je le congnois, et croyés que si je y eusse veu une chose doubteuse, je n'eusse point youllu souffrir sy longuement une telle poison , ny y employer mes amis. Je tous prie ne craigniés à porter ceste parole pour moy , car j'espère que la chose sera sy bien prouvée , que vous et moy serons trouvés véritables.» Lettré* dé Marguerite, p. 298. M. Génin met la date de cette lettre après les placards; mais on verra qu'à cette époque Roussel n'était plus à Paris ; du reste , Roussel n'eut qu'un seul procès et ce fut celui du commencement de 1534. Si la

Enfin, en mars, le roi ordonna de remettre les trois prédicateurs en liberté, mais en leur faisant défendre «de précherni de lire 1 .» La Sorbonne et son parti qui, peu de semaines auparavant, avaient cru leur triomphe assuré, se virent de nouveau réduits à l'impuissance 2 .

Malgré la défense, Roussel essaya de prêcher à Notre-Dame ; mais comme il passait désormais pour un luthérien consommé, le peuple, excité parle clergé, l'empêcha de monter en chaire 3 . Ce fut la dernière tentative qu'il fit à Paris; peu après il retourna avec Marguerite dans le Béarn, après l'avoir accompagnée en 1534 dans un voyage qu'elle fit en Normandie 4 . Vers le même temps Courault se retira en Suisse , où, après avoir été à Genève le collaborateur de Farel , il fut appelé comme pasteur à Orbe dans le pays de Vaud, où il mourut.

Lés prédicateurs quittèrent Paris , non sans avoir laissé dans beaucoup de cœurs les germes de la foi évangélique. Le nombre des personnes assistant aux réunions secrètes que Calvin surtout avait formées, augmenta de jour en jour. Roussel avait trouvé des partisans jusque parmi les moines; nous avons déjà

reine dit qu'elle connaît maître Gérard depuis cinq ans , c'est-à-dire depuis 1528 ou 15Ï9, cela veut dire que vers celte époque elle se l'attacha plus intimement en le nommant son aumônier.

» CopàBocer; I. e. — Crespin, o. c.» fol. 111. — Béze, t. I, p. 15. — Le même, Vita Calvini , J. e., p. 4.

2 Cop à Bucer ; I. c.

3 Coste , p. 46.

* UHret dt Marguerite, p. 61; 284.

cité Courault et Bertault; plusieurs autres s'attachèrent à la cour de la reine de Navarre, pour jouir de sa protection. Un de ces disciples de l'abbé de Clairac fut envoyé par Marguerite à Rome, pour une cause inconnue; comme c'était un homme savant, le pape, dit -on, lui offrit un salaire considérable pour enseigner publiquement la théologie à Rome 1 .

Débarrassé à la fois de Béda qu'il n'aimait pas , et de Roussel qu'il soupçonnait d'être trop protestant, François I er songea à la réalisation d'un projet qui l'occupait depuis quelque temps, et qui montre de la manière la plus parfaite jusqu où allaient ses dispositions en faveur d'une réforme. Ce projet , auquel la reine de Navarre n était pas étrangère et dont la réussite eût mis le comble aux désirs de son prédicateur, consistait à rétablir la paix entre les deux partis religieux par le moyen de concessions réciproques. A cet effet le roi fit faire, dès le mots de juillet 1534, des démarches auprès de Mélanchthon et de Bucer, ceux des réformateurs qui étaient le plus estimés en France pour leur science et leur esprit modéré. L evéque Jean Du Bellay et son frère Guillaume appuyèrent ces négociations de toute leur influence; Mélanchthon, Bucer et son collègue Hédion leur envoyèrent des mémoires tendant à montrer la possibilité d'une réconciliation en s'unissant dans les points essentiels, et en accordant, quant aux points accessoires, la liberté des opinions; Mé-

i Sturm à Mélanchlhon, 9 juillet 133î> ; Mclanchth., Epp., I. IV, p. 1035.

lanchthon écrivit dans le même sens à l'abbé de Clairac 1 , et, comme lui, tous les esprits supérieurs se livrèrent à l'espoir de voir enfin s'établir en France la paix et le règne de l'Évangile 2 .

Mais Dieu voulut que ces espérances ne s'accomplissent point. Des placards contre la messe, audacieusement affichés, le 19 octobre, à Paris et jusque sur les portes du château de Blois où François 1 er se trouvait alors 3 , excitèrent à un tel point la colère du roi, qu'il assista lui-même aux horribles supplices décrétés par le parlement. A Paris, à Arras, en Poitou, les bûchers consument un grand nombre de protestants 4 ; frappés de terreur, beaucoup de savants et de nobles s'enfuient : Claude des Fosses, Jacques Canaye, Jacques Amyot se réfugient à Bourges; Clément Marot trouve un asile auprès de la duchesse de Ferrare 6 . Ce qui peut paraître bizarre, c'est qu'au milieu de cette épouvantable persécution, Fran-

1 Florimond de Renaond (p. 856) assure qu'il avait possédé « la copie d'une lettre latine que Melanchlhon envoia en ce même temps à Roussel pour la faire tenir et lire à la Roine de Navarre. » Nous regrettons autant que cet écrivain qu'il ait égaré cett; copie.

2 Guillaume Du Bellay à Bucer, 20 juin 1534 : « Omnes bene tpêrare iubent, etiam rex ipte, cuius animus $rga meliores Uteras indies magis ac magis augetur. » Sur l'adresse Bucer est appelé meliorii théologies profôttor eximius. — Bucer à Ambr. Blaarer, 22 janvier 1535 : « Palehre inelinabat regnum papœ in Gallià » ad Christum mulli adspirabant. » Manuscrits autographes, Archives du séminaire prolestant de Strasbourg.

3 Crespin , o. e.» fol. 111».

4 Ibidem . fol. 112 et suiv. — A Besançon on fait périr dans la même année le prêtre Quoquillard comme protestant. Voy. Pantaleon , Martyrum historia ; Baie , 1563 , in-fol., p. 80.

5Béze, t. I, p. 16.

çois I er persista dans son ressentiment contre Béda. Le 21 novembre, jugeant que le moment était favorable , le docteur Luillier engagea l'université à profiter de la colère du roi contre les luthériens, pour demander la remise en liberté de Béda, de LePicart et de Leclerc ! ;les différentes facultés ne firent la demande qu'en hésitant, et le roi ne fit grâce qu'à Le Picart et à Leclerc ; quant à Béda , après avoir fait publiquement amende honorable d'avoir parlé contre le roi, il fut exilé pour le reste de ses jours au mont Saint-MicheP.

Pendant qu'avec un courage qui excitait l'admiration du peuple 3 , les protestants de Paris laissèrent leurvie pour la vérité que Boussel leuravait préchée, celui-ci vécut en sécurité à la cour de Marguerite. La persécution qui suivit les placards ébranla de nouveau sa constance, que la liberté dont il avait joui en 1533 avait pour quelque temps raffermie. Se persuadant désormais de l'inutilité de tous les efforts pour amener la France a l'Évangile, et voyant avec effroi les dangers qui menaçaient les réformateurs , il se plongea plus que jamais dans son mysticisme par lequel il croyait pouvoir tout concilier. La reine de

1 Butons , t: VI , p. 249.

2 Sturm à Bucer, mars 1555; chez Strobel , Histoire du gymnatô de Straebourg; Strasbourg, 1838, in-8», p. 115. — Lalomus à Érasme, 29 juin 1535; Erasmi Epp., édit. de Bâle , p. 1097. — Cosle , p. 100. — Béda mourut en 1537.

3 En voyant les supplices des protestants , le peuple disait : « C'est mer- Teilles comme ils se font brusler, et qu'ils meurent ainsi constamment pour maintenir leur loi. » Crcspin , fol. 107 h .

lit

Navarre partagea ces sentiments ; témoin du peu de succès des nouvelles négociations que son frère fit entamer en 1 535 avec les réformateurs d'Allemagne 1 , témoin surtout de l'influence funeste que d'ardents catholiques, comme le cardinal de Tournon et le grand -maître de Montmorency 2 , exercèrent désormais sur l'esprit du roi, elle résolut de s'abstenir à l'avenir de contribuer activement à la propagation de la réforme en Franee ; elle se borna à protéger les savants 3 , à intercéder pour les persécutés 4 , et à

» En novembre 1535 elle est auprès de son frère , qui est malade à Dijon , et qui fait faire les dernières démarches pour engager les réformateurs allemands à faire plus de concessions. Sturm à Bucer, 17 novembre 1535 ; chez Strobel , o. c. p. 115.

2 Le chancelier Duprat mourut en 1535 ; Montmorency devint connétable en 1538 ; en 1535 Sturm (à Bucer, l. e.) l'appelle a maximus et poteniiisimHsadversariua. »

3 C'est ainsi qu'elle assista et protégea Claude Baduel de Nimes. Lorsqu'en étudiant en 1534 l'éloquence et la théologie à Wiltcmberg, il faillit être forcé par son indigence à renoncer aux études , Mélanchthon , qui l'estimait beaucoup , implora en sa faveur l'assistance de Marguerite (Lettre du 13 juin 1534; Melanchth. Epp.. t. II, p. 732). En 1535 Baduel fut employé aux négociations avec les réformateurs de Wittemberg et de Strasbourg (Sturm à Bueer, 17 novembre 1535 ; chez Strobel , o. c , p. 114; Sturm parle du bruit qui s'était répandu qu'il était mort en voyage). En 1 537 Bucer 1 .» recommanda de nouveau à la reine de Navarre , par une lettre remarquable où il démontre surtout la nécessité de ne confier le ministère évangélique qu'à des hommes ayant fait de fortes études (manuscrit autographe , Archives du séminaire prolestant de Strasbourg). Baduel , après avoir professé en 1539 la philosophie à Paris, devint, on 1540, par la protection de Marguerite, recteur de l'université de Nimes. Quelque temps après il se réfugia à Genève ; d'abord pasteur de campagne , puis professeur de philosophie et de mathématiques , il mourut en 1 56 i . (Voy. Senebier, Histoire littéraire de Genève ; Genève , 1786 , in-8«, t. I, p. 392).

* Le 3 juillet 1536 le magistrat de Strasbourg s'adresse à elle , pour la

offrir dans ses étals un asile aux fugitifs; un instant elle eut même l'idée de fonder dans le Béarn une école savante et d'y attirer plusieurs des plus illustres professeurs de Paris 1 ; mais ce projet ne parait pas avoir été réalisé. Comme son aumônier lui persuadait que la participation aux formes et aux cérémonies extérieures était une chose en elle-même indifférente, pourvu que la foi intérieure, la foi de l'esprit soit gardée, Marguerite maintint la plupart de ces formes intactes et ne laissa même pas d'y attacher personnellement une certaine importance 2 . C'est là l'esprit qui dès lors domina seul à la cour de Béarn, dont Roussel devint le principal directeur spirituel. Michel d'Arande, à ce qu'il paraît, était mort depuis longtemps; en 1537 Lefèvre d'Etaples mourut plus qu octogénaire à Nérac, léguant sa bibliothèque à celui de ses disciples dont l'esprit avait le plus de conformité avec le sien , à Gérard Roussel 3 . L'année précédente Marguerite avait fait nommer

solliciter d'intercéder auprès de François I" en faveur des Vaudois de Provence persécutés. Manuscrit , Archives du séminaire protestant do Strasbourg.

> Siderander à Bédrot; pièces justif. n« 11.

2 «Le plus grand mal fut, que la plupart des grans commença lors de s'accomoder à l'humeur du Roy, et peu à peu s'eslongnerent tellement de l'étude des saintes lelres , que finalement ils sont devenus pires que tous les autres : voire mesme la Royne de Navarre commença de se porter toul autrement , se plongeant aux idolâtries comme les autres , non pas qu elle approuvas! telles superstitions en son cœur : mais d'autant que Ruffi et autres semblables luy persuadoyent que c'étoient choses indifférentes, m Bèze , t. I , p. 22.

3Baile, t. II, p. 470, note A.

celui-ci à l'évêché d'Oleron en Béarn 1 . Ce siège étant devenu vacant par la mort de Pierre d'Albret 2 , le roi de Navarre en fit solliciter à Rome la provision en faveur de Roussel , estimé comme bon prédicateur et aimé des diocésains. Le cardinal Salviati, auquel appartenait la réserve de l'évêché d'Oleron , et qui s'en était désisté en faveur de Pierre d'Albret, moyennant une pension de 200 ducats, s'opposa d'abord à la nomination de Roussel; mais le roi lui ayant assuré la continuation de la pension, il se montra satisfait , et l'abbé de Clairac fut promu aux fonctions épiscopales 3 .

C'est ainsi que Marguerite crut devoir récompenser les longs services de son prédicateur, tandis que celui-ci ne crut pas devenir infidèle à ses convictions en acceptant de la cour de Rome une dignité ecclésiastique. Son élévation remplit de joie et la cour et le peuple de Béarn ; elle fut chantée par des poètes comme un événement d'heureux présage 4 . Mais la nouvelle en parvint aussi aux anciens amis de Roussel que leur constance dans la foi avait fait chasser

1 Suivant M. Génin {Lettres de Marguerite . p. 300) , Roussel ne fut fait évêque qu'en 1540 ; mais les poésies de Nicolas Bourbon ( voy. plus bas ] et surtout Tépltre que Calvin adressa à Roussel à l'occasion de sa nomination (voy. ci-dessous les notes 2 et 3 de la p. 11-4), prouvent que celle-ci eut déjà lieu en 1536.

2 n mourut empoisonné , en revenant d'un voyage à Rome , après n'avoir joui que six mois de sa dignité épiscopale.

3 Génin, Lettres de Marguerite, p. 300, d'après une pièce inédite émanée de la cour de Navarre.

Par le prêtre Nicolas Bourbon ; voy. ces vers aux pièces justif. n«> âl.

de France, et qui jusque-là n'avaient pas cessé d'espérer en lui ; leur douleur fut grande, lorsqu'ils apprirent qu'ils ne devaient plus regarder comme un des leurs cet homme dont l'esprit était t doué de tant d'excellentes qualités et orné de tant de belles connaissances 1 .» Les félicitations des poètes de la cour eurent à peine cessé de retentir aux oreilles du nouvel évèque , qu'une voix plus sévère vint s adresser à son cœur. Ce fut celle de Calvin , qui , réfugié auprès de la duchesse de Ferrare 2 , se fit l'organe des sentiments des réformés, en écrivant à Roussel son épître sur le devoir de l'homme chrestien, en l'administration ou rejection des bénéfices de l'Église papale 2 . Déjà les premières lignes de cette lettre expriment avec énergie le sentiment qui la dicta : « Maintenant c chacun va disant que tu es bienheureux , et par t manière de dire le mignon de la fortune , à cause

1 Voy. l'épttre de Calvin citée ci-dessous.

2 Nie. Des Gallars dit dans sa préface aux Opuseula omnta J. Calvini in unutn volumen collecta (Genève , 1552, in-fol.) : a Epislolas duas edidii quas de hac re ad quosdam amicos ex Italià scripserat ui quàm detestandum sit coram Deo idololatriœ crimen , omnes inlelligerent.a C'est vers le commencement de 1536 que Calvin se rendit en Italie; fln août il est déjà à Genève. Voy. Henry, Leben Calvin* s, t. I , p. 153 et suiv.

3 « A un ancien ami , de présent évesque. » Dans le Recueil des opuscule» de M. Jean Calvin ; Genève , 1611 , in-fol., p. 110 et suiv. — Cette épîlre et une autre, écrite dans une intention pareille à Nicolas Ducherain , parurent d'abord à Bâle, sous le titre: Calvini epistolœ duœ, dë rébus hoc sœculo cognitu opprime necessariis ; Bâle, in-4°, mente marf io 1537. L'édition «de Genève , 1550, in-8» , a une préface de Calvin datée du 12 janvier 1537. Ces deux épttres furent aussi traduites en allemand et même en bohémien. Voy. Henry, Leben Calvin' s , t. III , p. II , Appendice , p. 195.

t de la nouvelle dignité d'Evesque qui t'est escheue. t Car outre le titre honorable de Prélat duquel la macjesté est partout révérée, elle t'apporte aussi un t grand revenu de deniers, duquel non seulement « tu pourras entretenir le train de ta maison , mais c aussi subvenir à la povreté de plusieurs et user de « la libéralité envers d'autres. Voilà ce que les hommes « disent de toi et par aventure aussi te le font croire; « mais moi , quand je pense un petit , que valent toutes « ces choses , desquelles les hommes font communé- « ment si grande estime, j'ai grand compassion de ta t calamité. » Ensuite Calvin lui représente l'inconséquence de sa conduite; «toi, dit-il, toi qui blâmais V* ' i jadis les abus du clergé de Rome, tu acceptes main- / y* tenant une dignité qui t'oblige à approuver la messe | ^ s que tu regardes comme une idolâtrie , et à prononcer ^ peut-être des excommunications dont pourtant tu y v reconnais l'injustice. » Il lui rappelle son ancienne iv ^ piété «que jadis, dit-il, j'ai moi-même admirée et J"' dont l'exemple a été pour moi d'un profit immense. » ° Au nom des « restes» de cette piété, il le conjure de ne pas se laisser éblouir par le faste du monde , de se réveiller de sa mollesse, de ne pas devenir complice des abus qui défigurent l'Église du pape, ni des persécutions dirigées contre ceux que jadis il appelait ses frères : « A la trompette, toi qui dois faire le «guet, à tes armes, pasteur! Qu'attens-tu, à quoi «songes- tu? Est -il temps de dormir? Malheureux, « tu dois rendre compte de la mort de tant de gens «devant le Seigneur! tant de fois es -tu homicide!

« tant de fois coulpable de sang, duquel il n'y aura « pas une goutte que le Seigneur ne redemande de c ta main. Et estant fouldroyélà horriblement tu n'en « es aucunement esmu,tu n en as aucune frayeur?» Puis , après avoir tracé de sa main vigoureuse le tableau des abus aux différents degrés de la hiérarchie romaine, et celui des devoirs d'un vrai ministre de Jésus-Christ , Calvin presse vivement son ancien ami d'entrer dans une voie plus conforme à l'Évangile, et si autrement il ne le peut , de renoncer à son poste et de quitter son pays , plutôt que de demeurer plus longtemps dans les chaîues de. l'Église de Rome. « Certes , dit-il en terminant , nous n'ignorons pas « l'imbécillité commune de notre nature, nous de- « mandons qu'on nous face ceste gracieuseté et vou- « Ions aussi en user en cas pareil envers les autres : t c'est que , encore que nous clochions et choppions « parfois, ce qui advient aux plus parfaits plus soucvent qu'il ne serait à désirer, toutefois nous ne c laissions pas d'estre estimez et tenus les uns des c autres pour chrestiens. Mais ce n'est point à autre c condition , si non que celui qui choppe ainsi et fait « des faux pas demeure tous jours néanmoins dans t la voie du Seigneur, et que son clochement ne l'ar- « reste point si court que tousjoursil ne s'efforce à l'enc contre et ne travaille à bon escient pour surmonter « la difficulté qu'il a de cheminer, et quoiqu'il tremble c et chancelle , que toutefois il ne perde jamais cout rage , que mesmes estant tombé il ne laisse point t de se redresser sur ses pieds, et finalement que nul

« destourbier 1 ne l'empesche de poursuivre tousjours t son chemin , ayant les yeux dressés vers le royaume « des cieux comme à son droit but. Voilà , dis - je , «ceux lesquels avec leurs fautes et imperfections «nous supportons d'une affection et douceur frater- « nelles ; voilà ceux que nous tenons pour frères et t recevons amiablement entre nos bras, à sçavoir «ceux qui suivent un train de vie chrestienne, et « lesquels on voit de tout leur pouvoir tascher de par- « venir au royaume de Dieu. Et toutesfois encore ne « supportons nous pas tellement les fidèles dans leurs « fautes, que ce soit pour nourrir leurs vices par nos «dissimulations et flatteries; il y a cela seulement « que nous ne voulons point rejeter de nostre compagnie ceux que le Seigneur reconnaist et advoue « pour ses serviteurs. Mais en toy y a-t-il rien desem- «blable? duquel la vie n'a aucune apparence de vo- « cation chrestienne et mesmes est totalement es- « longnée de la voye du Seigneur? Parquoy, tant que « par larrecins et pilleries tu succeras le sang des « pauvres et tireras leur substance pour en abuser à «tout excès et superfluité; tant que tu profaneras la « charge de pasteur pour détruire meschamment et « vilainement le pauvre troupeau ; tant que tu seras « de la bande de ceux lesquels Christ nomme voleurs , « brigands et meurtriers de son Eglise, estime de toy « ce que tu voudras : pour le moins je ne te tien- « drai jamais ni pour chrestien ni pour homme de «bien. Adieu.»

1 Empêchement.

11 est vrai , on est loin de reconnaître en Roussel cette fermeté courageuse qui n'accompagne que la foi vive et claire en Jésus-Christ, et qui seule donnait aux réformateurs la force d'âme nécessaire pour renoncer aux liens qui les attachaient à l'Église catholique. Cependant il ne mérite pas entièrement les reproches amers que Calvin lui adresse à la fin de son épître. Tandis que d'autres devinrent apostats et même persécuteurs de leurs anciens frères, lui du moins demeura attaché de cœur à la doctrine fondamentale de l'Évangile , et en examinant l'ouvrage qu'il écrivit vers la fin de ses jours, nous serons surpris d'y trouver cette doctrine exposée à peu près comme un protestant aurait pu le faire. Loin de nous de vouloir l'accuser d une duplicité peu compatible avec la force d une conviction véritablement chrétienne : s'il croyait pouvoir rester extérieurement dans la communion romaine, c'est, nous le répétons , parce que, entraîné par la tendance mystique de son esprit, il n'envisageait les formes extérieures que comme des choses tout à fait indifférentes. Sans doute il vécut dans une dangereuse illusion , en se persuadant au moyen d'une spéculation fausse qu'il suffit de faire abstraction théoriquement des choses du monde pour y renoncer réellement, et que la participation aux usages d'une autre Église demeure sans conséquence, tant que la foi de l'esprit subsiste et qu'on sait donner à ces usages une interprétation spirituelle. Ceux qui réellement renoncèrent au monde pour sauver leur foi , ce furent ceux qui , sa-

chant que toute conviction profonde a aussi besoin de se manifester librement au dehors, quittèrent pour l'Évangile leur patrie, leurs familles, leurs biens, leur vie même plutôt que de contracter une alliance ou de transiger avec l'Église du pape 1 . Toutefois ce qui rend l'évêque d'Oleron à jamais respectable aux yeux des protestants, c'est qu'il a rempli ses fonctions bien plutôt comme un vrai ministre de Jésus-Christ , que comme les prélats romains de son époque 2 . Fatigué de la vie agitée qui était alors le lot des témoins de la vérité, et que lui-même, bien souvent malgré lui, avait dû mener jusque-là, fatigué des luttes et des périls au milieu desquels il s'était vu lancé à plusieurs reprises, il goûtait avec bonheur le repos auquel il avait aspiré sans cesse -et qu'il venait de trouver enfin dans le paisible pays de Navarre. Ce même esprit plus conciliant qu'agresseur, plus méditatif que dialectique, qui lui avait fait éviter les disputes des théologiens et qu'avait froissé le spectacle des scissions nées de ces controverses, lui faisait recommander à ses diocésains de demeurer dans la simplicité de la foi évangélique et d'éviter tout ce qui peut troubler la paix 3 . Il essayait de tenir une

* Voy. aussi l'épître de Calvin à Nie. Duchemin , 1536 : Comment il faut éviter et fuir les cérémonies et superstitions papales , et de la pure observation de la religion chrestienne. Opuscules , p. 65 et suiv.

2 Florimond de Remond , o. c, p. 851 , dit lui-même : « Sa meute do chiens et lévriers était un grand nombre de pauvres , ses chevaus et son train, une troupe déjeunes enfants élevés aus lettres. »

3 Voy. l'ouvrage de Roussel intitulé Exposition familière du symbole . etc. (voy. plus bas) , passim.

route moyenne entre Rome et la réforme 1 , en répandant sur le Christianisme des idées plus pures, et de mettre successivement l'Évangile à la place des traditions, tout en maintenant certaines pratiques et cérémonies du catholicisme. Fréquemment, en parcourant son diocèse , il prêchait deux ou trois fois par jour, et toujours dans la langue du peuple; à la vérité, il disait la messe et consacrait le pain en prononçant les paroles sacramentales usitées dans 1 Église catholique ; mais il donnait la communion sous les deux espèces, et «en s'adossant à l'autel, faisait au peuple une remontrance sur le mystère du sacrement 2 .* Le soin qui le préoccupait le plus, était celui de l'instruction de la jeunesse ; comme avant lui le chancelier Gersonr, avec qui du reste il a plus d'un rapport , il croyait que la réformation de la chrétienté devait commencer par les enfants ; « il faut , disait-il, avoir égard aux écoles, comment la jeunesse est instruite; car si elle n'est point instruite, il n'y a pas grand espoir pour l'avenir 3 .» Il provoqua l'établissement d'écoles; il instruisait lui-même les enfants de ses paroissiens et réunissait autour de lui un cercle de jeunes gens, chez lesquels il éveillait à la fois l'amour des sciences et une conviction reli-

< Floriraond dé Remond , o. c. p. 942 , assure qu'il disait « qu'à la vérité il étoit nécessaire de nettoier la maison de Dieu , l'appuier, mais non pas la détruire. »

2 Spondanus , o. c, t. U , p. 523 , année 1549 , n°» 7 et 3. — Florimond de Remond , o. c, p. 850 et 919. — Exposition familière, fol. 168».

3 Voy. l'instruction de Roussel , intitulée Forme de vMle de diocèse (voy. plus bas) , fol. 175».

gieuse plus pure 1 . Sa vie, du reste, était sans reproche. Différent sous ce rapport de la plupart des autres évêques, il évitait le faste que sa dignité lui prescrivait; les auteurs du temps racontent qu'il prêchait en habit laïque , et qu'il employait les revenus de son bénéfice à des œuvres de charité et de miséricorde 3 , tandis qu'au dire même d'un historien catholique, son collègue, l'évêque de Lescar, «ne songeait qu'à faire bonne chère, et à se donner du plaisir 3 .»

La plupart du temps Roussel séjournait à la cour; Marguerite aimait à l'avoir auprès d'elle , et à s'entretenir avec lui de science et de théologie ; les médecins de la reine, ses maîtres des requêtes, Nicolas Bourbon, précepteur de la jeune Jeanne d'Albret et chantre des mérites de Roussel 4 , assistaient à ces paisibles réunions où chacun apportait, dans la méditation des textes de l'Écriture sainte , son contingent de citations des Pères ou de pensées pieuses 6 . C'est ainsi que pendant une série d'années cette cour

1 Spondanus , l. e. — Flor. de Reraond , /. c.

2 Ibidem. Il est dit qu'il nourrissait « greges pauperum. »

3 Flor. de Remond , p. 850.

4 Nicolas Bourbon , bon philologue et poëte , était de Vaudœuvre dans la Champagne. Sur la fin de sa vie il se relira à Condé , où il mourut après 1550. En 1533 il publia un reoueil de poésies intitulé Nuyœ; Paris. in-8»; 2e édit., Lyon, 1538, in -12; on a aussi de lui un poëme didactique: Opuséulum ad puerot de moribue tive net iBayoyy tlo^j f làtino carminé; Lyon ,1536, in-4°. Ses vers sur Roussel se trouvent dans la 2» édition des Nugœ (pièces juslif. n« 21 ). Voy. sur lui les Mémoires de Nicéron, t. XXVI, p. 48 et sulv.

5 G allia chriHiana , t. II , p. 833.

offre l image d'un asile tranquille, inaccessible aux tempêtes. Ce calme n'est troublé que lorsqu'en 1545 la nouvelle arrive du massacre des Vaudois de Merindol et de Cabrières, et surtout lorsqu'après la mort du roi une horrible persécution éclate contre les protestants à Meaux, à Paris, à Sens, à Angers 1 . Le cœur de Roussel dut se remplir d'amères pensées, quand il apprit qu'on avait dressé des bûchers dans cette ville de Meaux où il avait été un des premiers à répandre la semence évangélique; sans doute il y avait parmi les martyrs de ses anciens disciples livrés sans défense au fanatisme de ce docteur Le Picart , auquel , treize années auparavant, il avait échappé lui-même, grâce à de puissantes protections 2 . Cependant ces nouvelles produisirent chez Roussel et chez toute la cour de Navarre le même effet que chez beaucoup de protestants nobles de Paris : bien qu'on déplorât les malheurs du temps et qu'on priât pour les églises éprouvées par des tribulations épouvantables 3 , on se persuada de plus en plus qu'on pouvait servir Dieu intérieurement tout en se donnant l'apparence d'être extérieurement catholique.

Des dispositions pareilles favorisent singulièrement le mysticisme. Aussi une secte mystique , qui depuis plusieurs années déjà s'était montrée dans quelques provinces du nord de la France, fit -elle vers cette époque de rapides progrès. Déjà en 1544 ses princi-

i En 1546. Voy. Bèze , o. c, t. I , p. 49 et suiv. -Ibidem, p. 50. — Crespin, Hist. de* mari., fol. 183». 3 Voy. l' Exposition familière de Roussel , fol. 92 b .

paux chefs, Antoine Pocquet et Quintin, furent accueillis avec faveur à la cour de Navarre 1 . C'étaient des hommes peu instruits, exaltés par les rigueurs de l'oppression ; dans son traité contre les Libertins, Calvin les confondit avec ces sectaires, quoique rien ne prouve qu'ils aient partagé l'extravagance dangereuse de ces faux Spirituels 2 . Le réformateur de Genève, toujours attentif aux destinées de l'Évangile en France, publia dans le même temps un traité contre ceux qui, intimidés par la persécution, croyaient pouvoir se dispenser de professer publiquement leur foi , en alléguant pour leur justification différents prétextes 3 . Dans cet écrit Calvin censura sévèrement plusieurs classes d'hommes , qui toutes avaient leurs représentants à la cour de la reine de Navarre : les prédicateurs qui , pour ne pas déplaire à leurs protecteurs ou pour conserver leurs bénéfices, con-

» Béze , 1. 1 , p. 22; 48. — Le même , Vita Calcini, l. c. p. 13.

2 Contre la secte phanlastique et furieuse des Libertins, qui se nomment spirituels; 1544. Opuscules de Calvin , p. 735 et suif. Baile , t. III, p. 469, et les Remarques critiques sur Baile . t. II , p. 568 , disent avec raison que tout ce qu'on sait de Poquet et de Quintin , c'est qu'ils ont été des mystiques. Ce qu'en dit Prateolus dans son Elenchus hœretieorum (Cologne , 1605 , in-4o, p. 422) n'est pas exact.

3 Béze, 1. 1, p. 48. — Calvin , Petit traicti monstrant que doit faire un homme fidèle congnoissant la vérité de e Evangile , quand il est entre les papisUs. Avec une epistre du mesme argument. Ensemble l'excuse faicle aux Nicodemites sur la complainte qu'ils font de sa trop grande rigueur; 1544. Opuscules, p. 867 etsuiv. M. Lacroix {OEuvres françaises de Calvin; Paris, 1842, in-12, p. XI) dit par erreur que ce traité avait d'abord été imprimé en 1537. ( Voy. Henry, Leben Calvin' s. t. III , p. II , Appendice, p. 207). Ce traité fut condamné par la Sorbonne. D'Argen- Iré, I. II, p. 173.

sentent à dire la messe , sous prétexte que c'est une chose indifférente ; les grands et les courtisans, qui se voueraient volontiers au service de l'Évangile, si ce service ne les obligeait pas à renoncer aux plaisirs du monde ; les savants et les gens de lettres , qui désirent une réforme de l'Église, mais qui l'attendent sans y contribuer, qui se font à eux-mêmes une religion au moyen de leurs «idées platoniques,» et qui se croient au-dessus des formes extérieures , tout en les jugeant nécessaires pour la masse du peuple; enfin les riches , les propriétaires, les marchands , dont la conversion est empêchée par la peur qu'ils ont de voir éclater des troubles qui mettraient en péril leur commerce ou leur fortune. Après avoir blâmé cette conduite comme indigne d'un vrai chrétien , après l'avoir même représentée comme hypocrite et blasphématoire , Calvin exhorta avec énergie ses compatriotes à une confession ouverte et courageuse de leur foi en l'Évangile.

Ce traité et celui contre les Libertins furent mal reçus à la cour de Marguerite 1 . La reine se trouva offensée de l'attaque dirigée par Calvin , tant contre des hommes qui avaient trouvé l'hospitalité auprès d'elle et dont les tendances mystiques excitaient ses sympathies } que contre les propres «serviteurs de sa maison.» Elle dit tout haut qu'elle ne désirait guère d'avoir un serviteur tel que l'austère réformateur, auquel les platoniques commensaux de Marguerite

« Béze , Vita Calvini .l.c. p. ir>.

renvoyèrent la question : « si Calvin est si sévère et si intrépide , pourquoi ne vient-il pas en France pour nous donner l'exemple? il a beau nous prêcher le courage, lui qui est en parfaite sûreté dans un lieu où la persécution ne saurait l'atteindre.» Ayant appris cela, Calvin adressa à la reine une lettre aussi ferme que respectueuse 1 , dans laquelle il se défend d'avoir jamais voulu la censurer elle-même , tant par égard pour son rang et ses vertus , que par reconnaissance pour ce qu elle a fait pour l'avancement du règne du Seigneur; mais il maintient à la fois ce qu'il a écrit contre Quintin et Pocquet, et ses reproches adressés aux personnes fuyant la persécution; quant à lui-même, s'il ne s'est pas exposé au danger, c'est que Dieu, dit-il, cne m'a pas éprouvé en cet endroit; jamais notre Seigneur ne m'a « admené jusques là qu'on m'ait demandé confession de ma foy ; » il en appelle au témoignage même de Roussel pour prouver à la reine qu'on le calomnie en l'accusant d'infidélité , et que du temps où il était encore en France il avait « toujours eu en horreur une telle lâcheté , que de renoncer Jésus pour sauver sa vie ou ses biens.»

Il paraît que ces remontrances de Calvin firent peu d'impression sur Marguerite et sur son confesseur. Ils étaient tous les deux trop engagés dans la voie du mysticisme , pour qu'à l'âge où ils étaient parvenus, ils eussent voulu consentir à changer d'idées. La reine continuait à se livrer aux exercices

1 28 Avril 1545; chez Henry, o. c, t. H, Appendice . p. 112 (en latin , dans Calvini Epp., p. 148).

de sa dévotion mystique, et Roussel continuait à la persuader de l'indifférence des choses extérieures. Sur la fin de sa vie elle fonde même, dans l'Angoumois, le couvent de Tusson et y fait de fréquentes retraites, après lesquelles elle s'amuse à Nérac a écrire des contes et c à faire momeries et farces 1 . » Ce n'est pas là une contradiction inexplicable dans sa conduite : c'est un trait caractéristique de cette vague dévotion mystique qui aspire à la contemplation de l'infini , mais qui ne régénère pas la vie et qui fort souvent manque de l'austérité nécessaire pour renoncer aux frivolités du monde. Un auteur savant et spirituel a dit que « ce qu'on appela le protestantisme de Marguerite serait appelé aujourd'hui d'un terme plus juste esprit philosophique , sympathie pour les recherches des libres penseurs 2 . » Nous ne croyons pas que cela soit tout à fait exact; si à notre tour on nous demande quel nom nous donnons à ce qu'on appela le protestantisme de la reine , nous lui donnerions celui de mysticisme. Sa correspondance avec le mystique évêque de Meaux, celle avec le doyen du chapitre de la cathédrale de Strasbourg, ses relations avec Lefèvre et surtout avec Roussel, son Miroir de Vâme pécheresse, l'accueil quelle fit aux chefs dune secte mystique, tout cela nous prouve suffisamment son penchant pour cette sorte de piété et de théologie. C'est parce qu'elle fut mystique , qu'elle a pu « allier toute sa vie les idées

1 Génin , Lettrés de Marguerite, p. 71. * ibidem, p. 138.

religieuses et les idées d'amour mondain 1 ;» sans son mysticisme, cela ne prouverait que la légèreté d'un caractère qui ne s'occupe des choses sérieuses que pour en faire son jeunet rien ne nous autorise à faire ce reproche à une femme d'aussi éminentes qualités. C'est encore par son mysticisme qu'elle fut rapprochée de la réformation; de tous les temps, dans l'Église catholique , les mystiques ont désiré un culte plus pur, une prédication plus évangélique. Ce n'est donc pas seulement parce qu'ils étaient libres penseurs, que Marguerite protégeait les réformés, mais parce qu'elle sentait que chez eux était la vérité chrétienne; le besoin de recourir, pour être sauvé, à autre chose qu'au mérite de ses propres œuvres , tel était le lien qui unissait la reine de Navarre aux protestants ; mais ce lien n était pas assez fort pour établir entre eux une alliance parfaite. Aussi la réforme que Marguerite voulait et que, secondée par Roussel, elle tachait d'introduire dans ses états, n'était-elle qu'une demi-réforme, basée, il est vrai, sur les doctrines fondamentales de l'Évangile, mais n'osant pas s'avouer l'opposition qui existe entre cet Évangile dans sa pureté et le catholicisme dégénéré de Rome. Dans le principe les protestants fondèrent sur la reine de grandes espérances; mais, si pendant quelques années elle parut les justifier, elle ne les réalisa point dans la suite ; elle protégea les individus venant chercher un asile dans ses pays ,

i Génin , Lettres de Marguerite , p. 73.

tandis que le protestantisme comme cause, comme principe ne trouva pas chez elle 1 appui qu'une reine, sœur de François 1 er , aurait pu lui accorder. Dans sa mysticité contemplative, elle crut pouvoir se contenter de faire disparaître quelques abus, tout en conservant, en les interprétant, il est vrai , à sa manière, la plupart des formes du catholicisme. C'est dans ces dispositions quelle mourut en 1549, laissant la Navarre plus éclairée et mieux préparée pour la réformalion que beaucoup d'autres provinces de la France, mais sans y avoir établi une Église protestante.

Son époux continua dans le même esprit l'œuvre de demi-réformation entreprise par Marguerite. L'évêque d'Oleron conserva auprès de Henri d'Albret la même influence qu'il avait eue auprès de la reine, et s'en servit pour introduire successivement quelques améliorations. Sur le conseil de Roussel, le roi rendit une ordonnance portant que chaque dimanche t les recteurs et vicaires devront réciter au peuple, dans la langue vulgaire , les trois sommaires de la foi , c'est-à-dire le symbole apostolique , les dix commandements et l'oraison dominicale*.» On le voit, les réformes que Roussel tendait à introduire durent paraître peu menaçantes. Toutefois la simple récitation des trois sommaires ne lui suffit pas; il voulut que les prêtres suivissent son propre exemple, en rattachant à cette récitation des explications con-

1 Voy. la dédicace de V Exposition familière de Roussel; pièces justif. no 18.

formes à l'Écriture sainte, et accommodées à l'intelligence des fidèles. Pour les mettre en état de le faire, il rédigea, en forme d'un dialogue catéchétique entre un maître et un disciple, une Familière eocpositioîi du symbole , de la loi et de l'oraison dominicale, dédiée au roi de Navarre 1 .

Cet ouvrage est remarquable à plus d'un titre. 11 fait connaître d'une manière complète et les convictions de Roussel et l'esprit qui régnait à la cour de Marguerite. La rapide esquisse que nous allons en donner justifiera ce que nous avons dit sur les doctrines, le caractère et les tendances de l'évéque d'Oleron. Nous ferons ressortir de préférence les parties où il exprime ses opinions relativement aux dogmes fondamentaux du Christianisme.

Pour entrer en matière, le maître pose au disciple la question suivante :

« Le maistre. Vouldrois-tu , mon enfant, ressem- « bler à ceulx qui de ce monde partent premier que « scavoir qu'ilz y sont venuz faire?

« Le disciple. Ja Dieu ne veuille , mon bon maistre, « en ce seroit me demonstrer plus ignorant que le « beuf et l'asne qui recongnoissent leur seigneur et « possesseur.

« Le maistre. Pour ne te demonstrer tel , dy moy « donc pourquoy Dieu t'a créé et mis au monde.

i Manuscrit , à la Bibliothèque du Roi , n« 702t« (fonds Bsduze , n» 502), un vol. in-fol., papier, 180 feuillets, belle écriture du seizième siècle. Voy. M. Paulin Paris , Les manuscrits français de la Bibliothèque du Roi. t. IV, p. 43 et suiv.

t Le disciple. Le bon Dieu m'a créé et faict naistre « au monde homme pour le congnoistre et luy obéir, « l'aymer et le gloriffier de parolle et vie , et est ceste « congnoissance de Dieu attirant avec soy amour, c louenge , action de grâces , et vie selon Dieu , par c ainsi vraye obéissance , la fin principalle de la vie c humaine et son souverain bien » (fol. l a ).

Or, cette connaissance de Dieu ne s'acquiert pas par la raison naturelle de l'homme. Par celle-ci on reconnaît tout au plus Dieu comme créateur de l'univers ; on n'apprend à le connaître parfaitement et à l'aimer, qu'autant qu'on est inspiré d'en haut, régénéré par l'eau et par l'esprit. « C'est en ceste regecneration que vrayement gist la profession chres- « tienne , par laquelle l'homme est faict profex de la c vraye religion de Jesuchrist, il est faict membre «de son corps et enfant de son église» (fol. l b ). A cet effet, il faut croire ce que Dieu a révélé dans l'Écriture et faire ce qu'il y commande : « le tout gist « en ces deux motz croire et faire , esquelz est con- «tenu ce que comprent l'escripture, laquelle en « somme nous monstre ce que Dieu veult que nous « croyons et ce qu'il veult que faisons. » Croire et faire ce que Dieu veut , c'est la vraie sagesse et la parfaite justice , « lesquelz deux se recongnoissent en toute « perfection au seul Jesuchrist » (fol. 2*).

Ce qu'il faut croire est contenu dans l'Écriture sainte; mais comme tous ne sont pas en état de la lire et de la comprendre tout entière , il existe depuis les premiers âges un sommaire de la foi chré-

tienne , le symbole apostolique. De là Roussel passe à une explication des différents articles de ce symbole.

A l'article de Dieu il définit la vraie foi un don de Dieu , une œuvre du Saint-Esprit, justifiant l'homme qui croit que Jésus-Christ est mort pour lui. Elle est accompagnée de confiance, d'espérance et surtout d'amour. Sans espérance ni amour il n'y a pas de foi , elle est morte. Elle n'est donc pas une simple croyance abstraite , mais un attachement du cœur, une affaire de sentiment. Ainsi, en disant je crois en Dieu, ce n'est pas seulement dire qu'on croit.qu'il est, mais qu'il c veut et qu'il peut ma justice et mon salut» (fol. 3 et 4). Roussel applique cette définition successivement à tous les articles du symbole. Celui qui concerne Jésus-Christ est traité avec le plus de développement , la doctrine de Jésus-Christ , Fils unique, sans péché, seul Sauveur et Rédempteur par sa mort , étant pour Roussel la doctrine fondamentale, essentielle de l'Évangile. La mort de Jésus- Christ, dit-il, est «vraye expiation nécessaire etsuf- « lisante pour expier et effacer tous péchez ; » il n'est pas de péché , si petit qu'il soit , qui n'ait besoin de cette expiation , ni de si grand qui ne puisse être effacé par le sang de Jésus-Christ (fol. ll a ). « Là est le c payement de toutes noz debtes , là est la satisfacc tion de tous noz péchez , là s'efface la mémoire de « tous noz péchez pour ne venir jamais devant Dieu.» Pour participer à ces bienfaits de la mort de Jésus- Christ, il faut y croire d'une foi vive; il faut en être

profondément convaincu et avoir éprouvé les effets de son efficacité ; alors on la reconnaîtra comme « la <r médecine de l'ame et de toutes ses navreures , et la « seulle propiciation pour les péchez , le vray remède «et préservatif contre la mort spirituelle et eter- «nelle» (fol. ll b ). On n'a pas besoin d'autre sacrifice , ni d'autre médiateur ; « Jesuchrist est assis à tla dextre du Pere, s offrant soi-mesme, comme le «seul sacrifice très -réel et très -agréable» (fol. 8«). 11 est ressuscité pour nous donner à la fois un gage de notre propre résurrection et une preuve que lui seul^st vrai c collateur du bénéfice de justice et de «vie nouvelle ; » et il est monté au ciel « pour nous cestre vray roy et evesques, perpétuel médiateur, «pontife» (fol. 13 b ). 11 est Tunique chef, invisible, de son Église ; « Christ victorieulx peult bien défendre « son église. » 11 fallut qu'il retournât au Père et quittât le monde , « pour n'y estre plus visible et présent « à l'œil corporel , aflfin que la religion et cuit fust « en esperit et vérité , et que les cueurs et esperite « dés fidèles fussent eslevez des choses terriennes ès «choses célestes, de la terre au ciel, là où est leur « chef Jesuchrist » (fol. 15*).

Le disciple ayant exposé dans un long passage ce qu'il y a de biblique et de consolant dans la foi que Jésus -Christ est seul rédempteur (fol. 17 b ), le maître décrie: «O mon cher enfant, que tu es tenu «à Dieu, qui t'a inspiré une telle congnoissance de « Jesuchrist, une telle foy en luy ! O que je repute- « rois heureux les maistres et ministres qui auroient

« leurs disciples el peuples ainsi instituez ! o heu- « reuse eseholle , heureux temple là où se recongnoit «telle instruction • (fol. 18 a ).

La preuve combien la doctrine du salut par Jésus- Christ seul est importante aux yeux de Roussel , et combien il rejetait toute autre espèce de mérite, se trouve encore dans les passages suivants : « Je ne « dis point , mon Dieu , mon Seigneur, que je n'aye «bien mérité jugement de damnation, si tu voulois « avoir séparément esgard à ma conversation et vie, « et si tu ne voulois couvrir mes faultes et supplier « mes imperfections, par ton sang les purger, pou- « vrir ma honte, et vestir ma nudité de ta justice, «qui seule est entière, parfaicte, satisfactoire, me- « ritoire , sans laquelle ton jugement seroit grande- « ment à refuyr» (fol. 17 b ). Ambrassons doncques « d'une vive et ardente foy ung seul pour totit, sans «nous divertir ailleurs, nostre indubitable seigneur « Jesuchrist,.... 'celluy auquel l'entière somme de « nostre salut et toutes les partyes d'icelluy sont com- « prinses, de sorte que ne^debvons la chercher ny « povons la trouver en aultre part; son seul nom as- « sez manifeste estre en luy que la debvons cher- « cher et trouver.... Brief , bien regardé de l'œil de « foy, se recongnoist le seul vray trésor de tous biens , « duquel se peult le tout puiser habondamment et à « sacieté , qu'il n'est expédient de divertir ailleurs ; « ains se destourner aultre part, seroit se démons- « trer ne le bien veoir de l'œil de foy » (fol. 18 b ). Cette foi s'acquiert uniquement par le Saint-Esprit; c'est

lui qui opère la régénération et qui sanctifie, c'est lui qui doit détruire le règne du diable pour préparer celui de Jésus-Christ (fol. 19). On voit par là que , contrairement à l'Église catholique, Roussel professe cette rigide orthodoxie augustinienne , qui ne laisse à l'homme aucune part dans l'œuvre du salut; c'est le Saint* Esprit qui seul fait tout, l'homme n'a pas même le pouvoir de désirer la grâce.

La sainte Église catholique «vrayement interc prêtée, est la communion, société et compaignie « dessainctz et fidèles.» Cette Église est formée par le Saint-Esprit , lequel « par le ministère de l'evangille « et parolle de Dieu delaquelle il est le vray, légitime « et efficace administrateur, imprime et plante la foy c au cueur des auditeurs ; » cette foi est « la liaison • pour unir les fidèles entre eulx et avec Jesuchrist, t comme membres tout d'ung corps avec leur chef.» L'Église est dite catholique ou universelle, «comme « de tous les fidèles n'y a qu'ung chef, aussi fault-il «que tous soient assemblez en ung, et faictz ung « corps , de sorte qu'il y #it une église espandue par «tout le monde, et non plusieurs.» Mais il ne dit nullement que cette Église soit la romaine.

Dans le symbole on parle de la communion des saints, « pour monstrer que les dons de grâce don- « nez à l'église , ne sont point donnez pour le prouflit «particulier d'ung chacun, mais pour toute l'église, «par quoy se doibvent communiquer à tous, pour « monstrer que tous usent de mesmes dons et privi- « leiges, comme cytoyens de mesme cité , comme les

« membres d ung corps qui tendent à mesme tin , « quelque diversité d'office qu' ilz ayent. Aussi cela y «est mis par une interprétation, pour mieulx inter- « prêter et exposer quelle est ceste congrégation, que « c'est une société en laquelle n'y a que les sainctz , « les esleuz et filz de Dieu» (fol. 21 et suiv.).

Roussel distingue évidemment entre Église invisible et Église visible (fol. 23*); la communion des saints, dit-il, «ne se voit de l'œil corporel, ny se « congnoist par signes, mais est seulement congneue « et appréhendée par foy.» Mqjs il y a « une au lire «église de Dieu, visible, laquelle il nous descript « avecques certains signes et nottes pour la nous faire « congnoistre, comme sont la parolle de Dieu et les «sacrementz purement administrez.» C'est là une doctrine essentiellement protestante; dans toutes les confessions de foi des Églises sorties de la réforma* tion, la pure prédication de la parole de Dieu et l'administration des sacrements conformément à l'intention de Jésus- Christ, sont désignées comme les caractères distinctifs auxquels se reconnaît la véritable Église de Dieu.

La rémission des péchés ne se trouve que dans l'Église; elle s'opère par le sang de Jésus -Christ. Nous recevons l'aspersion de ce sang, par la foi opérée par le Saint-Esprit. Cette rémission est absolument gratuite; l'homme, né pécheur, est condamné; Dieu lui pardonne par pure grâce , sans son mérite , par Jésus-Christ seul (fol. 26). Le prix final est la vie éternelle (fol. 28 b ), où l'image de Dieu est entière -

ment rétablie, où l'on sera « trop myeulx refformé t et restitué que n'estoit Adam devant le pecbé; je « m'y voy de l'œil de foy , faict du tout conforme à cJesuchrist, vraye imaige du père, vivre d'ung t mesme esprit , d'une mesme vie avec luy en gloire c éternelle.»

C'est à la foi en toutes ces vérités chrétiennes, continue Roussel , que l'Écriture attribue la justification du pécheur, et l'héritage de la vie éternelle. Nous sommes justifiés par la foi, non que cette foi nous soit un mérite .ou qu'elle soit assez parfaite pour nous rendre justes devant Dieu, mais parce que, nous unissant avec Jésus-Christ, elle fait que sa justice est substituée à la nôtre, de même que le péché d'Adam nous est imputé à péché. Jésus-Christ a satisfait pour nous à la loi de Dieu ; nous sommes réconciliés, justifiés par son mérite et non par celui de nos œuvres (fol. 30).

Cependant la foi n'est pas sans charité; c'est 'la charité qui témoigne de la foi qui la produit ; la foi ne saurait donc être* séparée des bonnes œuvres (fol. 33 b ) ; les bonnes œuvres sont celles « qui sont « de foi ouvrante par charité» (fol. i6 a ).

Selon Roussel ces œuvres sont prescrites par le décalogue , où est révélée la volonté de Dieu relativement à la conduite de l'homme; le décalogue est le sommaire de ce que Dieu veut que l'homme fasse. Avant d'aborder l'exposition des différents commandements, Roussel fait ressortir la différence essentielle entre la loi et la foi, et insiste de nouveau sur

la doctrine de la justification par la foi en Jésus- Christ. La loi, dit -il, a servi à faire connaître à l'homme le péché qui est en lui. Par suite de la dépravation de sa volonté qui ne veut que le mal, l'homme n'a pas pu observer la loi en entier; il a fallu que Jésus -Christ vînt la parfaire (fol. 35 a ), «De «nature nous appartenons à Sathan, de nature « sommes pécheurs , enfans d ire et mort, et ne pou- « vons appartenir au royaulme de Dieu , s'il ne nous «vient d ailleurs,» c'est-à-dire parla grâce de Jésus- Christ (fol. 104 b ).

La loi a dû nous montrer notre « impuissance à «justice et salut * par nous-mêmes (fol. 38 b ) ; par la charité qui suit la foi, toute la loi est accomplie, d'autant plus que Jésus-Christ a satisfait aux exigences de la loi qui punit le péché, et que par la foi la justice de Jésus-Christ « est faicte nostre » (fol. 40»).

« La loy devant la grâce offerte et exhibée par Je- « suchrist bien est elle indice des bonnes œuvres , « bien monstre elle ce que Dieu veult et requiert de «nous, mais nostant, ne pouvant oster de nous ce « qui nous empesche de la garder, ne nous donnant «ne pouvoir ne vouloir de l'accomplir, plus nous « sert pour indice de péché , pour nous déclarer pe- «cheurs, voire et impuissans à bien faire, et par «ainsi pour nous humilier et faire souspirer à la «grâce, que pour norme de bonnes œuvres parvoye « de vie et salut ; mais après la grâce a tollu 1 en nous

1 Tollir, tolUre , enlever.

t le péché, après qu'ell'a guery la voluuté , lors nous « sert pour reigle de bien vivre. Par la loy en premier dieu nous est monstrée la volunté infirme affin, « qu elle ne se retire à la grâce ; icelle guérie par «grâce est faicte ydoine poursuyvre le chemin de la «loy, laquelle peult bien lyer, monstrer le péché, « mais ne peult deslyer ny oster le péché. Jesuchrist «est celluy qui oste le péché, qui deslye, le vray « médecin qui guarist , qui donne vraye franchise et « liberté, qui donne le vray pouvoir et vouloir d'obéir « au vouloir du pere» (fol. 85 b ).

A propos du premier commandement, Roussel rejette implicitement l'invocation des saints : «Quant « on vient à attribuer à aultre ce qu'est propre à Dieu , «ou bien qu'on croit, qu'on se confie, qu'on adore « aultre que luy, qu'on préfère aultre que luy en re- « cours pour nécessitez, en invocation, comme s'il y « avoit aultre plus prest , plus propice à donner se- « cours et exaulser , qu'on préfère aultre à luy en «craincte,en amour, cela s'appelle faire aultre Dieu» (fol. 42 b ). L'observation du premier commandement consiste en « vraie foy, accompagnée d'entière dilec- « tion» (fol. 43 a ). « Là où est la foy vive ouvrante « par charité , là est l'observation de tous les com- «mandemens» (fol. 45 a J.

En parlant du quatrième commandement, qui chez Roussel est le troisième, parce qu'il réunit en un ceux que l'on considère ordinairement comme le premier et le second , il déclare que les cérémonies ne sont pas nécessaires, Jésus-Christ ayant aboli celles

qui étaient prescrites aux Juifs , sans en introduire de nouvelles. Cependant celles qui existent sont bonnes à conserver, à cause de la faiblesse humaine qui a besoin de se représenter visiblement les choses de l'esprit; mais il ne faut jamais oublier qu'elles ne sont rien, à moins qu elles ne figurent effectivement des choses spirituelles. Il s'ensuit que pour l'homme devenu spirituel, les cérémonies sont des choses indifférentes ; c'est surtout le ministre de l'Église qui doit s'élever au-dessus du point de vue purement extérieur, pour enseigner au peuple de rechercher les choses de l'esprit, et de rendre à Dieu un culte selon sa volonté (fol. 53). Nous transcrivons ici tout le passage relatif à la célébration du dimanche.

t Le maistre. Dy moy le vray usaige comment il cveult que sanctifions le dimanche et aultres feries « et qu'en usons bien et deument.

« Le disciple. Nous userons bien et sainctement des t jours feriaux si les faisons servir à l'exercice de foy «et charité, si pour exciter, nourrir et accroistre la « foy en nous, exciter et exercer charité envers nostre « prochain ; c'est lors que les sanctifions et que les « employons ès choses sainctes : comme quant nous « traictons la parolle de Dieu, l'oyons en icelle parler «à nous, que par icelle puriifie le cueur; quand en « icelles feries nous venons à remémorer la création «et conservation de toutes choses, aussi la regene- « ration et innovation de nostre nature corrompue « faicte par le filz de Dieu ; c'est lors que faisons ser- « vir les feries à l'exercice de foy. Quand nous don-

DigitL M

« nons repos à noz serviteurs et chamberieres et les c soulageons , item quand faisons collectes pour pourri voir aux pouvres, nous visitons les malades , nous t subvenons aux indigens, nous instruisons nostre « famille en craincte et discipline , nous leur appre- « nons la loy , la foy, la forme de prier, quant nous «portons les fardeaux les ungs des aultres, usons « les ungs envers les aultres de correction fraternelle : « lors c'est que faisons servir les feries à l'exercice « de charité. Davantaige quant en icelles feries ces- « sons de noz propres œuvres, affin que Dieu ouvre «en nous , qu'il face en nous et par nous ses œuvres, « mortifions nostre chair, renonceonsànousmesmes «pour estre régis et gouvernez de l'esprit ; et par « ainsi si faisons servir les dictes feries comme de bonne « pédagogie et très bon preparatif au spirituel et eter- « nel sabbat h , lesquelz sont en ce tiers commande* « ment figurez et qu'on y doibt principallement con- « sidérer» (fol. 54 a ). «...Tenons pour tout résolu « que nous est besoing pour ceste vie du sabbath ex- « terieur pour conserver la police de l'église , pour « le ministère de la parolle et sacremens , bénéfices « telz que n'en scaurions assez remercier nostre Sei * « gneur qui les a laissez à son église , ne scaurions « trop les avoir en recommandation, les bien garder « et observer. Le tout est que ce sabbath extérieur «soit tousjours accompaigné des choses pour les- « quelles il est ordonné, qui sont : enseigner, ouit\ « apprendre , méditer la loy de Dieu , prier en public «et privé, item assister aux cérémonies ecclesias-

c ticques, pour lesquelz les jours des feries sont esta- < bliz , assavoir par assembler le peuple et ouyr la « parolle de Dieu , assister aux divins misteres et saccremens, les célébrer et traicter selon l'institution «de Jesuchrist; item avoir cure des pouvres, faire « collecte à l'exemple de sainct Pol; item vivre en so- « brieté, que crapule et ebrieté n'einpeschent le prier « et méditer ; item visiter les malades , consoler les « vefues, prendre la cure des pupilles; item instituer « la famille , enfans et serviteurs , en la craincte et « doctrine de Dieu. Vray est que pour ce faire, fault , « comme cy devant a estédict, se retirer à Jesuchrist, « autheur et consummateur de foy et de toute per- «fection, fault puyser de sa plénitude, fault estre « régi et agi par son sainct esprit» (fol. 56 a ).

Quant aux commandements moraux , Roussel ne les explique pas seulement dans leur portée négative, il y rattache aussi les différents devoirs de famille, de société, etc.; en même temps il les interprète spirituellement et mystiquement, comme contenant des défenses relatives, non à des faits extérieurs, mais à des faits de Tordre spirituel. Avant de terminer l'exposition des dix commandements , il revient à la différence entre la loi et la foi : « Des c choses susdictes se peult congnoistre de quelle perc fection est la loy de Dieu , quelle exacte intégrité et « perfection elle requiert jusques aux pensées et de- « sirs, voire jusques à la source qu'elle requiert du t tout pure et entière , elle requiert l'entière observation de tous ses commandemens , jusques au

c moindre iota , de sorte que qui offense en ung, est «coulpable de tous, et declaire mauldict celluy qui « ne persévère d'observer par entier tout ce qu'est tescript au livre de la loy; ce qui ne se doibt «prendre pour occasion ny desespoir ny mespris, « mais pour oster de soy toute presumption et terne- « raire flance , pour congnoislre Jesucbrist le très ne- « cessaire , auquel convient avoir son recours, en luy « de tout se fier comme à celluy qui oste la malédiction et exaction de la loy, la commue en grâce « voire d'adoption en filz » (fol. 85 b ).

La parole de l'apôtre , « la plénitude de la loy est c dilection» (fol. 86 a ) , lui fournit la transition pour passer à l'Oraison dominicale. L'amour, dit-il, est le centre de tout. Tout ce que Dieu a fait a eu pour but de nous prouver son amour, et tout ce qu'il demande de nous, c'est que nous l'aimions, afin que son image soit parfaitement rétablie en nous. Cet amour pour Dieu se montre par l'amour du prochain (fol. 87 b ) , et c'est ainsi que nous accomplissons réellement la loi. Par rapport à Dieu notre amour s'exprime par la prière (fol. 88 b ). Cette partie de l'ouvrage de Roussel est plus remarquable encore que les précédentes; c'est là qu'il s'exprime d'une manière assez positive sur plusieurs des points les plus controversés alors entre les protestants et l'Église de Rome. Il commence par des considérations générales sur l'essence de la prière , sur la nécessité de prier, sur le temps, le lieu où il faut le faire, sur les dispositions où il faut être pour bien prier. « Je n'appelle

t point proprement parler à Dieu et le prier, barboter «des lèvres de bouche , sans l'attention et ardent de- «sir du cueur. Pourtant se diffinist oraison ung ar- « dent et sérieux colloque avec Dieu , ou bien selon « la commune diffinition, élévation de cueur et esprit «à Dieu, et comme une esclielle pour monter à Dieu « et luy présenter requestes et complainctes »... « Je « n estime nul si despourveu de sens qui n'entende « bien qu'oraison n'est point le remuement et barbo- « tement des lèvres sans nulle attention et affection « de cueur; ne se doibt aussi dire prier si aulcun lict « et recite quelque oraison »... « Ne peult estre dicte cfaicte en foy et vérité, si elle est faicte et formée « selon la doctrine et mandement des hommes et non « point selon la doctrine et mandement de Dieu ; car « de telz vrayement est dict ce que aussi leur dict Je- «suchrist : en vain me servent, me invoquent, me « prient, enseignant la doctrine et mandement des t hommes,» A cette déclaration du maître le disciple répond ; « Ainsi je le croys , jacois qu'il se praticque « au contraire, qu'on ne face cas aujourdhuy que bar- « boter et murmurer entre les lèvres, sans attention , «saveur et ardeur, voire sans rien entendre de ce « qu'on dict, et Dieu scayt comment il est bien proféré» (fol. 89 a ).

A la question quand il faut prier, le disciple répond : toujours , mais surtout dans les temps d'affliction. «Doncques, reprend alors le maître, en ces «derniers jours esquelz sommes, nul fidèle n'est «destitué en nul moment d'occasion de pryer, es-

tu

« quelz y a continuel accroissement de tribulations « soit que nous regardons Testât des choses tempo- « relies, soit que regardons le christianissime, Testât « des églises , par tout où nous y pouvons veoir ung « tel desordre que nulles larmes me suffiroient pour t déplorer l'infelicité de nostre temps» (fol. 92 b ).

Quant au lieu où il faut prier, celui qui a « Jesu- « christ résident en son cueur par foy , il peult prier «en tous lieux, et en tous lieux peult adorer le pere « en esprit et vérité » (fol. 93 b ). Toutefois , pour se fortifier mutuellement, les chrétiens doivent maintenir les prières publiques , et il est bon d'avoir pour cela un lieu, un temple, pourvu qu'on se garde «de su- « perstition , folle fiance et téméraire asseurance * (fol. 94*).

La prière modèle est l'Oraison dominicale , tant parce que Jésus-Christ lui-même l'a enseignée , que parce qu'en des formules très -brèves elle contient tout ce que l'homme a besoin de demander à Dieu. Par cette raison cette prière rend superflues toutes les autres (fol. 95 b ). Les instructions de Roussel sur le sens des différentes parties de l'Oraison dominicale, contiennent des observations pleines de finesse et de profondeur et sont d'une grande utilité pratique. Ce n'est pas sans habileté qu'il sait y rattacher presque tous les devoirs du chrétien , et compléter ainsi l'espèce d'instruction morale qu'il donne dans son ouvrage. Nous ne nous arrêterons pas à son exposition des premières paroles de la prière du Sauveur; il suffira d'observer que, suivant Roussel , « c'est le pere

t qu'il fault pryer, et le debvons prier au nom de son « filz Jesuchrist, nostre vray, seul et indubitable me- « diateur » (fol. 95 a ) ; d'où il résulte qu'il considère l'invocation de Dieu au nom de la Vierge ou des saints, comme n'étant pas conforme à l'Écriture. La prière : que ton nom soit sanctifié, lui inspire une des pages les plus remarquables de son livre : «Nous « demandons (en disant ces mots) comme sa divine « maiesté , puissance , bonté , sapience , vérité , jus- «tice, amplement et insignement reluysent en ses «œuvres, ainsi soient de tous considérées, recon- « gneues , glorifiées , preschées, que tout ce qu'est «de puissance, bonté, vérité, en quelque part que «soit, luy soit attribué, que rien faisant à sa gloire « ne soit caché ne dissimulé par nostre ingratitude ; « que nous ayons pour sainct, juste, bon, tout ce qu'il «faict, soit qu'il pugisse [sic) soit qu'il pardonne; ès «pugnitions qu'il soit congneu juste, ès condonna- « lions et pardons, miséricordieux et bon, ès pro- « messes véritable. Tousjours et partout viennent au- « devant ce dire du psalmiste : n'y a Dieu comme toy « faisant les merveilles , tu es le Dieu seul , selon ton « nom , ainsi ta louenge en tous les fins de la terre. « Nous demandons que les créatures, la loy, l'evan- « gile obtiennent en nous la fin pour laquelle sont « ordonnées , c'est à dire que de là soyons à le con- « gnoistre, l'invocquer, le craindre, l'aymer, célébrer, « prescber. De là tout cueur, toute bouche, langue, « vie, conversation, soit formée à sa gloire. Nous de- « mandons une foys tollir, effacer, abolir, périr tout

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« ce qui est pour obscurcir, retarder, empescher sa «gloire, comme sont doctrines des dyables, faulses «expositions, additions, substractions à la loy di- « vine, toutes humaines inventions , ordonnances qui «nuysent à sa gloire, qui destournent de luy aux « créatures, idolâtries, superstitions, arsmagicques, t blasphèmes , perjures , brief tout ce que prohibe le «second commandement, tout scandalle soit en doc- « trine soit en meurs , qui nuysent à la gloire du père. «Au contraire demandons obtenir partout les choses « qui sont à la promotion de la gloire du pere , qui « sont pour le congnoistre , l'invocquer, le craindre, «laymer, pour célébrer, prescher, magnifier son «nom, comme est la parolle de Dieu, la doctrine « evangelicque laquelle demandons estre partout pu- « rement administrée, n'y avoir anglet au monde où « ne soit preschée, ouye et receue, qu'elle soit telle- « ment exprimée par parolle, vie et conversation que « de là tous soient induictz à glorifier le pere qui est « ès cieulx ; que suivant le dire du psalmiste , toutes «gens que tu as faictes, Seigneur, viennent devant « toy et adorent ton nom , car tu es le seul Dieu ; que «de là soyons tellement instituez et formez cueur, « bouche, langue, mains , piedz , que nostre vie , con- « versation et meurs soient tellement composez, que « n'y ait rien en nous ny de nous qui ne soit à sa «gloire, soit que beuvons, mangeons ou faisons « aultre chose. Brief nous le supplions qu'il nous sanctifie, affin qu'en nous et par nous soit sanctifié, qu'il nous impartisse son sainct esprit, affin qu'en

t toute conversation soyons saine tz, car il est sainct, i et que son nom de pere ne soit par nous prophané ; t que luy soyons en parolle et vie devant les hommes , ique voyant noz œuvres bonnes glorifient nostre tpere qui est ès cieulx. Et n'est difficile congnoistre t estre comprinse en cette pétition action de grâces, c qui est Tune des principalles partyes de la sanctifit cation du nom de Dieu , car c'est lors que princirpallement nous le glorifions, quand partout nous t recongnoissons la divine bonté et que rendons < grâces. Que si nous regardons ce que sainct Pol , f Rom. 2, allegant Esaïe au 52. chap., appelle protphaner le nom de Dieu, sera aisé à lopposite recolliger que c'est le sanctifier; vray est que ne sera plainement sanctifié, que toutes principaultez et puissances évacuées et tollues, Dieu ne soit tout en tout et partout ; sera lors qu'à ceste pétition et requeste des fidèles sera entièrement satisfaict du pere, et se recongnoistront avoir esté de luy du tout exaulcez... Pour bien dire et prier au pere, que son nom soit sanctifié , le demander en esprit et vérité, est requis le cueur estre embrasé du zele de la gloire de Dieu, lequel désire sur tout que notre pere céleste soit partout cogneu, adoré, glorifié, observé et obey, que ostées toutes ténèbres d'erreur, superstition, ydolatrie, à luy seul tous genouilz soyent ployez comme au seul vray Dieu et dominateur de tous. Telz sont les principaulx et affectionnez désirs de ceulx qui par vraye et vive foy congnoissent et savourent ceste incomparable

c bonté et charité du pere déclarée et exhibée au c monde en Jesuchrist» (fol. 101 a et suiv.).

A l'occasion de la prière : que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, Roussel s'explique sur le dogme de la prédestination et de l'élection; mais il ne le fait qu'en peu de mots , parce que , selon lui , ce sont des matières que l'intelligence humaine ne saurait approfondir. « Par la grâce et gratuite benec volence du pere sommes estés esleuz en Jesu christ, cpar luy appeliez et justifiez;., de là dépend nostre c obéissance, comme l eiïect de sa cause; sans estre t esleuz, appeliez et justifiez, ne pouvons obéir à la c divine volunté , n'estre faictz ydoines à ce faire; il c fault premier estre justifié que faire bonne œuvre » (fol. 109 b ). « La volunté de Dieu quant à la prescience « et prédestination doibt estre plus adorée en nous «comme inscrutable à l'homme et excedente tout «entendement, que curieusement vestigée et en- « quise. Assez est au fidèle ne point s'exclure de la «promessè de Dieu universelle et gratuite, se voir « de l'œil de foy contenu en icelle et par la foy en

« icelle se tenir persuadé en estre du nombre

« Telle asseurance par l'œil de foy n'est ne téméraire «ne presumptueuse et ne rend point l'homme ny lan- « guide ny paresseux, mais diligent et assidu en «prière et exercice des commandemens de Dieu. « Ainsi fault il considérer la prédestination et l'adap- « ter pour myeulx et plus ardemment obeyr au vou- « loir du pere» (fol. 110 b ). «La volunté du pere gra- «tuite et plus que paternelle... se doibt de nous

« bien et assiduement considérer, recongnoistre et « embrasser d'ung cueur ardent, dune vive foy par « laquelle povons et debvons estre dutout persuadez « et asseurez rien ne nous pouvoir deflaillir, rien ne « nous pouvoir estre denyé, bien povons et debvons «sur luy rejetter toute nostre solicitude, comme sur « icelluy qui a plus cure de nous que le meilleur pere « qui oncques fut ne sera, n'eut cure de son enfant, «pour chier qu'il Peust» (fol. lli a ). «Combien que « le bénéfice de Jesuchrist soit plus que suffisant « pour tous, si ne prouffite il qu'aux esleuz, et n'y a « que les esleuz qui en soient participans (fol. 115 b ). Il ne veut pas qu'on prie pour les diables et les réprouvés, qu'ils conforment leurs volontés à celle du Père ; ce serait « demander leur salut et tumber dans « l'erreur des origenistes. »

L'exposition de la prière : pardonne-nous nos offenses, développe la doctrine de la rémission des péchés d'une manière tout à fait conforme au dogme des réformateurs. Roussel termine : « ... Par ceste «formule de prier tous péchez sans limitation aul- «cune leur sont remis et condonnez du pere, et « ceste seule formule à eulx ordonnée par leur grand «pontife Jesuchrist, leur est de trop plus grande «certitude et asseurance que ne pourroient estre «toutes aultres bulles et parchemins, pour quel/ «qu'ilz soient et de quelque part qu'ilz viennent. « Voire et me semble grande stolidité et folie laisser « ce remède tant à la main et faisable, sans fraiz ny «coustz, et neantmoins le trescertain et suffisant,

«pour en chercher à grandes peynes et frais d au 1 très «qui ne luy sont aucunement à comparer. Icy ne a debvons estre ingratz à recongnoistre l'ouverture et « accez que nostre Seigneur nous faict icy au throsne «de grâce, parce que sans moyen ny intercession « aulcune nous envoyé au père pour luy demander « nous mesmes la remission des péchez , et non seu- « lement pour nous mais pour noz frères; car nyer « ne se peult que ceste formule de prier que nostre « Seigneur a faicte et ordonnée n'eust esté de luy «baillée à tous chrestiens, et par ainsi faicte ouver- « ture et entrée à tous chrestiens pour se présenter «au pere sans moyen, et luy demander pour luy et tses confrères remission des péchez. Doibt estre « donc par tout résolu que tous chrestiens ont icy « par Jesuchrist accez au throsne de grâce pour «demander et impetrer tant pour eulx, que pour «leurs frères l'entière remission des péchez; les qua- «triesme et dixiesme chapitres des Hébreux aussi « le demonstrent amplement» (fol. 128 a ).

Après l'exposition de l'Oraison dominicale, Roussel ajoute encore des instructions sur les sacrements, qui sont, avec la parole de Dieu, dont le contenu vient d'être traité, « les moyens par lesquelz nostre Seigneur « se declaire à nous et nous demonstre son vouloir » (fol. 145 b ). En parlant des sacrements institués et ordonnés par Jésus-Christ, il ne cite que «le baptesme « et le sacrement de son corps et de son sang. » Ces deux sacrements ne sont pas seulement « significatifs » , c'est-à-dire ils ne représentent pas seulement

la chose , ils sont aussi « exhibitifs , pour offrir et «exhiber les choses par eulx représentées» (fol. 146 a ). Ce qui constitue le sacrement, «c'est l'institution «d'autorité divine et l'efficace salutaire» (fol. 146 b ). Comme tels il n'y a que le baptême et la sainte cène. Quant à cette dernière, Roussel n'entre dans aucun détail sur les différents points de vue sous lesquels ce dogme a été considéré. La doctrine de la transsubstantiation lui est complètement étrangère. Fidèle à sa tendance pratique, qui domine dans tout son livre, il s'occupe principalement des effets de l'eucharistie, lesquels sont l'union avec Jésus-Christ, la nourriture spirituelle pour la vie de l ame. 11 se borne à dire qu'avec le symbole il y a une « actuelle « et realle exhibition du corps et du sang de Jesu- « christ; » par le pain et le vin Jésus-Christ «se dict « offrir, exhiber et donner vrayement et effectuelle- «ment son corps et son sang» , mais sans que les

deux espèces changent de substance (fol. 162 b ). Ceux qui ne croient recevoir que du pain et du vin et non point le corps réel de Jésus-Christ, ceux qui croient que le pain et le vin ne sont que «significatifs» du corps et du sang, ceux-là ne sont pas «de l'école de foi, » mais veulent comprendre le mystère «par raison humaine» (fol. 163 a ). Enfin Roussel enseigne que tous indistinctement ont le droit de communier sous les deux espèces; Jésus-Christ, dit-il , a commandé à ses disciples « de manger le pain et boyre le calice <r qu'il leur baille ; parquoy obtempérant à son cornet mandement, fault faire l'ung et l'autre» (fol. 168 a ).

L'administration des sacrements et la prédication de la parole , telles sont les fonctions que l'Église confie à ses ministres; ceux-ci, selon la déclaration expresse de levêque d'Oleron , ne sont pas les dominateurs des fidèles ; ils sont tous égaux entre eux par la nature même de leur mission ; il en résulte que la hiérarchie est une invention des hommes et que la papauté n'a pas de fondement dans l'Écriture sainte. « ....Par lesquelles choses bien regardées assez c pouvons et debvons estre informez de la légation c commise aux disciples par exprès commandement , « ce ministère et office à eulx commis et enjoinctz, « n'estre point de régner et dominer pour ressem- « bler aux princes de ce monde , mais de prescher et «enseigner, non point prescher et enseigner pour * leur vouloir et selon qu'ilz seroient persuadez ou € d'eulx mesmes ou de par aultres, mais selon que luy « raesme leur escript de prescher l'évangile , non les € traditions et doctrines des hommes « Se peult « donc dire que nostre Seigneur esgalle ses disciples « en ceste légation qu'il leur commect par exprès , « et que c'est une mesme charge et office qu'il com- « mect à ung chacun d'eulx , affin de recongnoistre «r estre vray ce que sainct Cyprian dict de la simpli- « cité des clercz. De vrayement (dict-il) estoient les « aultres appostres que Pierre, estans de mesme con- « sors d'honneur et de puissance * (fol. 147 b ).

Nous nous sommes abstenu de mêler nos réflexions à l'esquisse que nous venons de tracer de l'ouvrage de Roussel; autant que possible, nous

avons voulu nous servir des paroles mêmes de l'auteur. Sauf quelques légères concessions faites aux formes extérieures du catholicisme, comme par exemple ce qu'il dit des cérémonies, c'est un livre qui aurait pu sortir de la plume d'un réformateur, et on peut se demander non sans surprise: comment se fait- il qu'un évêque ait pu écrire ce livre , ou plutôt comment se fait -il que celui qui Ta écrit ait pu conserver sa dignité de prélat de Rome? Le fond de la doctrine est la justification par la foi au mérite de Jésus -Christ; la seule autorité invoquée est l'Écriture sainte; Jésus -Christ est seul chef de son Église , il n'a confié à Pierre aucune autorité supérieure; l'Église parfaite c'est l'Église invisible, la communion des saints ; l'Église visible se reconnaît à la prédication de l'Évangile dans sa pureté et à l'administration des sacrements conformément au but de leur institution, et les sacrements ne sont qu'au nombre de deux. Telles sont les doctrines explicitement enseignées par l'évêque d'Oleron ; ce qui n'est pas moins remarquable , c'est son silence sur presque tout ce qui est essentiellement catholique. Nous n'avons pas trouvé une seule fois le nom de Rome dans tout l'ouvrage ; nulle part il n'est dit qu'il faut croire une doctrine quelconque parce que c'est une doctrine de l'Église catholique , établie par les Pères et les conciles; la foi doit être une œuvre, s'il est permis de nous servir de ce mot, subjective, la conséquence du t témoignage que l'Esprit de Dieu rend à mon esprit » (fol. 5 a ). De plus, dans ce livre

Roussel ne dit pas un mot de la Vierge ni des saints, quoique ailleurs il leur fasse quelques concessions ; tout est rapporté au « Père de miséricorde » et à son Fils , seul médiateur. On voit par là que ce n'est pas un ouvrage directement polémique ; aucune attaque ouverte n'y est dirigée contre le pape ou contre l'Église de Rome; Roussel se borne à déplorer, en termes assez généraux, que l'Évangile ne soit plus enseigné dans sa pureté et sa simplicilé primitives, qu'on ait abandonné le seul vrai chemin pour s'attacher de préférence aux traditions et aux inventions humaines, et que par suite de cela des abus, des erreurs, des superstitions se soient glissés dans l'Église et y aient donné lieu à des divisions et à des schismes 1 .

Le caractère principal du livre est d'être pratique; les questions de dogme sont moins envisagées sous leur côté métaphysique, que représentées dans leur rapport avec la vie intérieure du chrétien. Point de

1 Par exemple fol. 148 b : «Si ce chemin (c'est-à-dire celui qui est indiqué par l'Evangile) eust esté toujours lenu et suyvi au présent sacrement (baptême) et en tous aultres , ne seroient ydolatries, superstitions , abus, lesquels par trop frequens et en trop grand nombre sommes contrainclz veoir aux assemblées nostres au grand préjudice du règne de Jesuchrisl et salut des ames. Mais pour rejecler de nous tel abus et que n'en soyons souillez, voyons diligemment l'intention de nostre bon Seigneur....» Fol. 156». Le disciple : « Geste simplicilé (de foi) m'est de par vous là bien recommandée , comme celle qui faict cheminer avec confiance sans se destourner ny à dextre ny à senestre, sans tumber en dispute qui soit pour engendrer et nourrir discordes , et non point édifier à vraye unyon... Si ceste simplicité eust esté suyvie, n'eussent esté introduicles les diverses opinions et discordes au grand préjudice de l'unyon vrayeroent rhrestienne. »

spéculation ni de dialectique ; Roussel n'est pas dogmatiste; ce qui lui importe plus encore que la réforme de la doctrine , c'est la réforme de la vie par la foi qui régénère le cœur et qui produit la charité. Les questions ardues , comme celles de la prescience divine et de la prédestination, ces énigmes difficiles qui préoccupaient à un si haut degré le puissant esprit de Calvin, Roussel, quoiqu'il partage les vues de ce dernier, les déclare des mystères inscrutables sur lesquels il faut s'abstenir de disputer, en se bornant à les croire (fol. 110 b ). Dans son livre comme dans ses prédications , il recommande la simplicité d'une foi humble et naïve, croyant que tout dans l'Écriture sainte est vrai quand même la raison ne le comprend pas : « Croyons le tout y eslre vray et «juste, combien que ne l'entendons. Cheminer ainsi «simplement est cheminer seurement pour ne tum- «ber en trop grande presumption » (fol. 137 a ). « Trop « myeulx vault captiver son entendement et raison «et l'assubiectir à l'obéissance de l'esprit de foy, che- « miner ainsi simplement est cheminer confidem- « ment. Telle simplicité de foy qui embrasse pure- « ment la parolle de Jesuchrist et à icelle s arreste , et «contente pour toute persuasion et raison que le «maistre l'a dict, oultre ce qu'elle ne faict aulcune « ouverture à erreur, elle prépare la voye à vraye «intelligence et contentement» (fol. 163 a ).

A cause de ces qualités, jointes à la simplicité, à la clarté , à la correction 1 d'un style animé d'un bout

> Roussel a beaucoup de mots latins francisés, comme iilibonde (al-

à l'autre d'une chaleur douce et pénétrante, l'ouvrage de Roussel n'aurait certes pas manqué d'exercer une heureuse influence, s'il avait pu être publié. Avant de dire pourquoi il ne l'a pas été, il nous reste à parler d'une espèce de résumé que Roussel en fit lui-même, sous le titre de Forme de visite de diocèse*. Plein de sollicitude pour ses églises, il voulut que les évêques fissent de fréquentes tournées dans leurs diocèses, pour s'informer si la doctrine préchée aux fidèles est le pur Évangile de Jésus-Christ, si les sacrements sont « purement et saintement » administrés, si les ministres remplissent leur mission de servir d'exemple au peuple tant par leur foi que par leur vie, si partout on a soin des pauvres, si les écoles enfin sont dans un état prospère 2 . La prédication évangélique étant la chose la plus importante, Roussel donne des instructions sommaires sur le contenu de l'Évangile ; cette partie de la Forme de visite n'est que le résumé de Y Exposition familière; la doctrine de la justification par la foi en fait le principal objet. C'est en ce traité que Roussel expose , avec un visible embarras , son opinion sur les saints. Notre prière, dit-il , ne doit sans doute s'adresser qu'à Dieu ; « ce serait un blasphème de dire qu'il y ait une créature qui connût mieux notre indigence,

téré) , inexiolvable. slolidité (sottise) , condonmr (pardonner) , vestiger (examiner) , exeogiier (penser, réfléchir) , tollir (enlever), etc.

1 Dans le môme manuscrit que VExpotition . fol. 175 à 180 ; pièces jus lif. n» 19.

2 II est à regretter que ces derniers points ne soient pas développés dans le traité.

et qui eût un meilleur vouloir d'y pourvoir et d y subvenir» (fol. 177 b ). Cependant, comme il pourrait sembler que par ce principe on voulût « ôter la prière des saints,» et comme cette matière «est aujourd'hui fort controversée,» il se croit obligé d'en dire aussi son avis. Avant tout on ne saurait douter qu'il ne faille honorer les saints, et que leurs intercessions ne soient agréables à Dieu; il s'agit seulement de savoir comment il faut les honorer, et ce que valent leurs intercessions. On les honore en imitant leur exemple, en les aimant pour leurs grâces et leurs vertus. « Ployer les genoux , ôter le bonnet, et toutes autres choses extérieures ne sont que des signes, et ce n'est pas en cela que gît le vrai honneur ; celui-là provient du dedans, du cœur» (fol. 178 a ). Quant aux prières et intercessions des saints, il faut bien distinguer entre leurs prières et l'intercession que Jésus- Christ fait pour nous ; Jésus-Christ ne prie pas seulement pour nous, il a aussi satisfait pour nous , d'où il suit que toute autre prière est au fond superflue; d'ailleurs les saints étant unis avec Jésus-Christ, ne peuvent vouloir autre chose que lui , ils n'ont plus de volonté propre , différente de la volonté divine. Comme ils sont dépouillés de leurs corps et qu'ils vivent au ciel comme esprits, ils ne s'attachent pas de préférence à telle ou à telle localité pour en être les patrons. « Il est donc certain que nous n'avons accès au Père que par Jésus-Christ; ce n'est aussi que par lui que nous pouvons communiquer avec les saints; c'est pourquoi il faut commencer à Jésus-

Christ et avoir sa faveur; une fois qu'il nous a acceptés , nous aurons aussi le Père cl avec lui tous les saints, nous ne serons pas seulement participants de leurs prières, mais nous serons associés en communion de tous biens avec eux, tout comme les membres unis avec leur chef sont aussi unis entre eux» (fol. 179 b ).

Cette opinion , à l'appui de laquelle l evêque d'Oleron cite plusieurs passages tirés des Pères, est assez peu conforme à la pratique de l'Église romaine; elle montre la peine que Roussel s'est donnée de concilier sa croyance individuelle avec ses obligations de prélat catholique ; ce qui lui a permis d'en agir de la sorte, c'est sa manière mystique d'envisager le catholicisme et d'en spiritualiser les dogmes et les usages. Il ne faut pas oublier en outre qu'il proteste contre les abus et les superstitions auxquels le culte des saints donne lieu 1 , et, ce qui plus est, que la prière aux saints est en réalité annulée par la conclusion toute spirituelle : il faut commencer par prier Jésus-Christ; une fois qu'il nous est propice, nous avons aussi part à la prière des saints ; une fois que nous sommes unis avec lui , nous entrons aussi en communion avec eux.

Il en est tout à fait de même de son opinion sur la confession ; c'est devant Dieu , dit-il, que nous devons nous accuser et nous confesser ; c'est de lui que nous devons attendre et recevoir notre pardon. Cepen-

« Par exemple fol. 178 b ; voy. pièces juslif. n« 19.

dant Dieu lui-même a institué un ministère chargé de l'administration de sa parole et des sacrements , et par l'organe duquel « il offre et distribue les biens de Jésus-Christ , savoir la rémission des péchés et la vie éternelle ;» mais on ne devient participant de ces biens qu'en c recevant par vraie foi la parole et les sacrements ; * Dieu est l'auteur de la rémission des péchés, le ministre n'en est que le dispensateur; il est donc utile de se présenter devant le ministre pour lui faire une confession de ses péchés, afin d'obtenir par son organe l'assurance du pardon (fol. 179).

Roussel écrivit aussi vers cette époque un traité sur V Eucharistie, où, pour nous servir des expressions d'un auteur catholique 1 , il enseigna « je ne sais « quel corps glorifié et spirituel et non bâti de chair «et d'os.» En rapprochant ces paroles de ce que Roussel dit de la cène dans son Eocposition familière, on voit que dans cette doctrine il n'a pas dû être éloigné de la théorie de Calvin , qui statuait que dans le crêpas spirituel» de la cène, au lieu de recevoir avec le symbole un corps matériel ou corporel de # Jésus-Christ, on entre en communion avec le Christ glorifié, élevé au ciel. Sa manière toute spirituelle

1 Florimond de Remond , o. c . p. 650. Remond , qui était depuis 1570 conseiller au parlement de Bordeaux et qui mourut en 1602 , assure qu'il a tu cet ouvrage en manuscrit «entre les mains d'un grand homme de lettres et de maison de la Guyenne, » c'est-à-dire (p. 922) de François de Candales , évéque d'Atre , qui l'avait reçu d'un médecin de Clairac , disciple de Roussel. Quand Remond ajoute que par cet ouvrage on a pu voir combien Roussel était éloigné de l'avis de Calvin , il est évidemment dans l'erreur.

d'envisager les choses religieuses, a dû nécessairement éloigner Roussel de toute théorie qui laissait subsister dans le mystère de l' Eucharistie une présence plus ou moins matérielle de Jésus-Christ. Ce n'est pas Jésus de chair et d'os qui vit avec le Père et qui règne sur l'Église; ce n'est pas non plus avec Jésus de chair et d'os que le fidèle s'unit en communiant. D'après ce qu'aux pages précédentes nous venons de dire sur les opinions de Roussel , il nous parait impossible de ne pas y reconnaître une influence du système de Calvin* Bien que ce grand théologien ne soit nommé nulle part dans les ouvrages qui nous sont restés de son ancien ami, celuici conçoit les doctrines chrétiennes d'une manière trop conforme au calvinisme, pour que nous ne dussions pas admettre de sa part non-seulement une connaissance, mais une étude approfondie et continue des livres du réformateur de Genève. Dans les dogmes de la sainte cène , de l'incapacité absolue de l'homme pour le bien, de la prédestination et de l'élection , Roussel est calviniste ; ses convictions à cet égard ont même dû être très-fortes , parce que les reproches qui en 1537 lui furent adressés par Calvin, avec trop de dureté peut-être, n'ont pas pu le porter à y renoncer.

En 1550 un manuscrit de Y Exposition familière suivie de la Forme de visite de diocèse parvint à la Sorbonne. Le 15 octobre, la faculté, solennellement réunie dans l'église des Mathurins, et après avoir entendu une messe du Saint-Esprit, prononça que

t ce livre est pernicieux pour le Christianisme , parce qu'il est rempli de propositions non -seulement fausses, captieuses, scandaleuses, induisant le lecteur en erreur et contraires au vrai sens de l'Écriture, mais sentant l'hérésie et en partie manifestement hérétiques ; » par conséquent il devra être supprimé et inscrit au catalogue des ouvrages réprouvés 1 . Pour prouver la justice de cette sentence, les juges l'appuyèrent de vingt-deux propositions extraites de l'ouvrage de Roussel. Ces propositions ne contiennent aucune attaque directe contre les doctrines de l'Église romaine; mais la Sorbonne sentait parfaitement que la simple et positive affirmation des principes évangéliques pouvait devenir plus dangereuse au catholicisme que la polémique la plus ardente contre ses dogmes. Les doctrines de Jésus- Christ seul médiateur 2 ; de la justification par la foi au mérite du Sauveur 3 ; de l'insuffisance de la justice de l'homme naturel, de son impuissance d'observer la loi dans tous ses commandements , et par conséquent de satisfaire à la volonté divine 4 ; du . rapport intime entre la charité et la foi 5 ; de la puissance de celle-ci chez les élus qui sont assurés que Dieu ne leur refuse rien 6 ; de l'Église invisible 7 ; du

> D'Argentré , t. II , p. 161 ; pièce» jmlif. n<> 20. 2 Art. 1 et 2.

3Arl3,4,5,7, 10.

♦Art. 12, 13, 14.

5 Art. 11.

6 Art. 21, 22.

7 Art. 9.

droit de tous de participer aux grâces données à l'Église 1 ; le conseil de n'avoir recours qu'à Jésus-Christ et de ne se fier à aucune créature quelconque quand il s agit du salut 1 ; enfin le désir, exprimé avec beaucoup de modération, de voir les vaines pratiques extérieures faire place à la piété seule réelle du cœur, et les inventions humaines céder au seul Évangile 3 : voilà ce qu'il plut aux graves docteurs de la Sorbonne de condamner comme faux , scandaleux et hérétique. Celte sentence est un aveu formel du désaccord profond qui existe entre l'Église de Rome et de la Sorbonne et l'Église selon l'Évangile , et bien que parmi les opinions théologiques de Roussel il y en ait qu'une meilleure interprétation de l'Écriture sainte ne saurait approuver, tel que le dogme de la prédestination absolue et ce qui s'y rattache , la faculté de théologie de Paris a essentiellement méconnu et le but et l'esprit du Christianisme , en prononçant l'anathème sur la doctrine de l'évéque d'Oleron. Du reste il paraît que les juges de son ouvrage ne le lurent pas même jusqu'à sa fin ; les hérésies contenues dans la seconde moitié , ainsi que dans l'instruction pour la visite des diocèses , leur échappèrent : les passages sur les sacrements dont Roussel ne reconnaît que deux , sur la communion sous les deux espèces, sur le genre d'honneur que l'on doit aux saints, toutes ces propositions si ouvertement

1 Art. 8.

2 Art. 5,0,7, 19.

3Art. 15, 16, 17, 18, 20.

contraires au système romain ne furent point condamnées. Il suffit sans doute à ces illustres théologiens que l'ouvrage fût d'un ancien réformateur, d'un prédicateur de la cour de Navarre , pour le déclarer hérétique; pressés d'en finir, ils recueillirent au hasard un certain nombre de passages , afin de justifier aux yeux de leur public leur condamnation arrêtée d'avance. Occupés journellement à prononcer des censures ou des anathèmes contre des manifestations protestantes se renouvelant et se multipliant sans cesse, ils expédiaient ces affaires avec une légèreté peu digne d'un corps qui , après le pape , avait le plus d'autorité dans l'Église et qui se croyait investi de la mission de veiller à la défense de la véritable orthodoxie.

La censure de la Sorbonne empêcha la publication du livre de Roussel. Celui-ci toutefois n'en eut plus connaissance ; la nouvelle de la condamnation n'arriva qu'après sa mort, ce qui lui épargna la douleur de voir ses dispositions pacifiques et ses croyances chrétiennes frappées de réprobation.

Vers le commencement de l'année 1550 il envoya un de ses ecclésiastiques à Mauléon en Gascogne , pour y faire quelques prédications. Celui-ci , ayant prêché sur les indulgences et sur les saints dans le sens de l'évêque d'Oleron, fut assailli par une populace fanatique et forcé de prendre la fuite; un gentilhomme du pays, Pierre Arnauld de Maytie, fut le plus ardent à le poursuivre. Bientôt après Roussel arriva lui-même; il assembla un synode, parla contre

le trop grand nombre de fêtes de saints, représenta ces jours comme préjudiciables au peuple en l'empêchant de se livrer à des travaux plus utiles, et proposa d'en réduire le nombre. Il monte ensuite en chaire et commence une prédication sur le même objet , lorsque tout à coup les supports de la chaire tombent , brisés à coups de hache par le même gentilhomme fanatique qui avait chassé le ministre envoyé par Roussel. Ce dernier, entraîné par la chaire dans sa chute, fut relevé à demi-mort et transporté par ses amis à Oleron ; les médecins , dit-on , lui prescrivirent dé prendre les eaux; il mourut en route. Le meurtrier Arnauld de Maytie, traduit devant le tribunal de Bordeaux, fut acquitté; pour «le récompenser convenablement de sa pieuse et belle action, » on fit obtenir à son fils Tévêché devenu vacant par la mort de Roussel 1 . Un écrivain catholique qui vécut peu de temps après, raconte qu'un vieillard de Clairac lui assura un jour qu'avant d'expirer, Roussel se repentit encore d'avoir, pendant si longtemps, dit la messe contrairement à ses convictions , en un mot de ne pas s'être franchement séparé de Rome 2 . Ce fait ne nous paraît pas invraisemblable. La mort tragique de Roussel ne laisse pas de produire dans l'âme une émotion douloureuse ; quel enseignement que la fin de cet homme qui, après avoir passé sa vie à es-

» Spondanus , o. c. t. II , p. 523 , année 1549 , no 8. Sponde était luimême de Mauléon ; son pére , protestant , avait été secrétaire de la reine Jeanne de Navarre. Ce qu'il rapporte ici sur Roussel est donc digne de Toi.

2 Florimond de Rcmond , o. e„ p. 85i.

sayer d'allier la foi protestante à la forme catholique , ne fut convaincu de l'impossibilité de cette alliance qu'en tombant lui-même sous les coups d'un fanatique de l'Église romaine ! Que lui servitàl d'avoir offert des concessions à cette Église, qui ne renoncera jamais à ses prétentions de régner en maîtresse absolue sur les consciences? Nous croyons volontiers qu'à l'heure de la mort, il a dû regretter d'avoir voulu transiger inutilement avec Rome , et de ne pas avoir préféré l'exil à une position qu'il ne put justifier qu'au moyen de ses illusions mystiques , et qui d ailleurs ne le préserva pas lui-même du martyre. Quoi qu'il en soit, il ne mourut pas sans avoir fait beaucoup de bien ; les germes de réformation déposés par lui dans la Navarre, ne manquèrent pas de se développer et de porter des fruits ; Jeanne , la fille de Henri d' Albret et de Marguerite , devint zélée protestante ; des communautés nombreuses se formèrent, et lorsqu'éclatèrent les guerres de religion, les protestants de la Navarre furent du nombre des plus intrépides; enfin les amis de la famille de Roussel lui-même doivent être nommés parmi ceux qui donnèrent les plus nobles exemples de fermeté évangélique : son vicaire général, Aymérici, ancien bénédictin, se démit de sa dignité après la mort de son évêque et se fit ministre protestant à Clairac 1 ; sa nièce, Madame Celier, assista avec un dévouement héroïque les ministres qui, chassés par la persécution de 1 562 , vinrent chercher

» Fbriiuond de Rcinond , o. c, p. 85!.

un asile à Clairac, et pendant la disette qui accompagna cette guerre , elle nourrit à elle seule tous les jours plus de cinquante pauvres 1 . Ajoutons aussi que Roussel mourut regretté de tous ceux qui avaient appris à l'apprécier; ses adversaires catholiques euxmêmes, et jusqu'à celui qui vanta le crime d'Arnauld de Maytie comme cune pieuse et belle action,» furent forcés d'accorder à sa charité, à sa vie exemplaire, à sa modération les mêmes éloges 2 qu'en avait déjà faits son ami Nicolas Bourbon. Quant à ses anciens amis devenus protestants , ils durent le juger comme Théodore de Bèze 3 : ils ne purent sempêcher de reconnaître qu'il avait t fait du fruit, » mais ils déplorèrent qu'il ne se fut « jamais pleinement adjoint aux Églises réformées. » Roussel fut du nombre de ces réformateurs qui croyaient qu'on pouvait se contenter de redresser quelques abus, sans mettre la cognée à la racine même de Varbre. L'Église catholique refusa constamment d'entendre ces hommes; au quinzième siècle elle demeura sourde aux plaintes et aux conseils de Gerson ; au seizième elle repoussa Roussel et ses amis qui , à une époque où des hommes plus énergiques accomplirent une réformation complète, offrirent encore des concessions et ne demandèrent que des améliorations partielles, en s abusant eux-mêmes, dans leur mysticisme, sur la valeur

1 Crespio , Hitt. des mari., fol. 663 k . — Bézc , o. c, t. U , p. 796.

2 Florimond de Reraond et Spoude , L c.

3 Hist. det Ègl. réf., 1. 1 , p. 0. — Florimond de Remond , p. 922 , dit que Calvin l'appelait le temporiscur.

des formes extérieures. Quelque consciencieux que fussent ces hommes, leur inconséquence est manifeste ; le catholicisme est tout à Rome ; il ne souffre pas de restriction. Aussi de leur temps aucun parti ne leur sut-il gré de leurs intentions ; les catholiques, tout en reconnaissant leurs vertus, les accusèrent d'être hérétiques 1 , tandis que les protestants leur reprochèrent de l'inconstance et de la tiédeur. Selon notre conscience, leur mysticisme trop accommodant fut une des causes pourquoi le triomphe de l'Évangile fut retardé en France ; cependant il nous sera permis de croire que si eux au moins avaient pu être entendus , bien des horreurs n'auraient pas souillé notre histoire , que bien du sang n'aurait pas coulé dans les plus tristes des guerres , et que même à l'heure qu'il est notre pays serait plus libre du joug de Rome.

« L'auteur des Remarquas critiques sur Bail» (l. c) est le seul qui s'efforce de représenter Roussel comme ayant été , sauf quelques opinions singulières , parfaitement orthodoxe.

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