CHAPITRE IV
1635-1648. — Séjour de Gérard à Londres. — Recommandations paternelles. — Voyage en Italie. — Retour en Hollande. — Gérard portraitiste. — Résidence à Munster au moment du Congrès. — La Paix de Munster.
Ter Borch habitait-il encore Harlem quand il peignit la Consultation du musée de Berlin? Nous sommes disposé à le croire, bien que les derniers dessin-s dont nous avons parlé, de même que les croquis de Pieter Molyn réunis par lui, — il n’y en a pas moins d’une douzaine dans les albums, — soient les uns et les autres datés de 1634. Une indication donnée par van der Willigen nous apprend d’ailleurs que, sans avoir fait partie de la gilde de Harlem, Gérard était porté sur la liste des peintres qui habitaient cette ville en i635, liste dressée par L. van der Vinne. Mais, dès le milieu de cette même année 1 635 , il avait quitté la Hollande et s’était établi à Londres. Était-ce à l’instigation de son maître qu’il se décidait ainsi à s’expatrier ? Pieter Molyn, on le sait, était né en Angleterre; il y avait sans doute conservé des relations et, dans la pensée qu’un artiste de talent avait chance d’y réussir, il avait peut-être conseillé ce voyage à son élève *. Quoi qu’il en soit, les extraits suivants d’une lettre
1. Les rapports entre P. Molyn et Gérard n'avaient jamais cessé d'être excellents et une découverte toute récente, faite par M. Bredius, confirme encore cette intimité qui régnait entre eux. Le savant critique me signale en effet dans le catalogue d'une
HOLLANDE. — PEINTRES
LES ARTISTES CELEBRES
adressée à Londres, le 3 juillet 1 6 3 5 , par Gérard le Vieux à son fils, nous prouvent que ce dernier s’y trouvait alors et nous montrent en même temps l’affection dont il était entouré et les espérances légitimes qu’on fondait déjà sur son avenir :
« Cher enfant,
« Je t'envoie le mannequin, mais sans le bloc qui lui servait de piédestal ; celui-ci serait trop grand et trop lourd pour être mis dans la malle. Tu pourras en faire confectionner un à peu de frais. Sers-toi bien du mannequin et ne le laisse pas trop reposer, comme tu as fait ici. Dessine beaucoup, de grandes compositions mouvementées, comme celles que tu as emportées avec toi et qui t’avaient mérité l'affection de P. Molyn, et si tu veux peindre, choisis aussi, autant que possible, des sujets modernes, car ces sortes de sujets se traitent d’une manière plus expéditive. Conserve aussi la beauté et la fraîcheur du coloris de façon
que tes couleurs s’harmonisent en séchant Avant tout, sers Dieu.
Sois honnête, humble, serviable pour tous et tes affaires tourneront bien. Je t’envoie aussi ton habit, des jarretières, des souliers et des lacets, un ruban de chapeau, six rabats, six mouchoirs et deux bonnets. Tiens bien note de ton linge de façon à ne rien perdre. (Suivent des conseils relatifs aux réparations qui pourront être nécessaires aux vêtements du jeune homme, réparations pour lesquelles son père lui envoie un coupon de drap.) Je t’envoie aussi un étui à pinceaux rempli de brosses longues toutes neuves, deux cahiers de papier, du crayon noir, un assortiment de toutes les belles couleurs et six plumes comme celles qu’emploie Matham1. Si tu as besoin d’autre chose, écris-le-moi. Je t'envoie d’ici, avec mes compliments, ceux de ta mère, des enfants, du cousin Berent et de Jan Ter Borch. Engbert, tous les bons amis et l’oncle Robert se joignent à nous. De Zwolle, le 3 juillet (nouveau style) 1 63 5 .
« Ton père affectionné.
« Gerhard Ter Borch. »
En homme soigneux, le vieux Gérard ajoute en post-scriptum les précautions qu’il a prises pour que la caisse qu’il adresse à son fils ne
vente de peintures appartenant à Jan van Goyen, vente faite par ce dernier à La Haye en 1647 : « un tableau peint par Ter Borch et Pieter Molyn. » Ce tableau fut acheté 5o florins.
1. Les dessins à la plume de J. Matham, le graveur, étaient alors fort recherchés.
soit pas ouverte en route et lui arrive à bon port. Cette lettre, probablement la première que Gérard reçut de son père, est la seule aussi qui nous ait été conservée L Sur la chemise dans laquelle elle était contenue se trouve encore l'inscription suivante : « Ce sont les lettres que mon Gérard a reçues de moi en Angleterre. » Malheureusement les autres ont disparu.
Combien de temps Gérard demeura-t-il en Angleterre? Quel accueil y trouva-t-il? Quels travaux y a-t-il laissés ? Nous l’ignorons et, après une lacune d’ailleurs assez courte, la suite chronologique de ses œuvres connues nous amène maintenant à l’année 1 638, avec un tableau appartenant à M. C. Yonides, à Londres, tableau qui porte à la fois cette date et la signature de l'artiste. La composition se rattache à ces épisodes militaires dont nous avons déjà mentionné d’assez nombreuses esquisses. C’est un corps de garde avec des soldats coiffés de chapeaux de feutre à larges bords et drapés dans de grands manteaux. La tonalité grisâtre est très line, très distinguée, et l’exécution, d’une touche moins accusée que dans ses précédents ouvrages, nous présente déjà cette souplesse, cette façon abondante et moelleuse de manier la pâte qui feront de plus en plus l’originaliré de la facture de Ter Borch. L’attribution du tableau de M. Yonides étant certaine, l’attention devait être naturellement amenée sur d’autres peintures du même genre autrefois attribuées aux artistes qui ont le plus souvent traité ces sortes de sujets, — Pieter Codde, Hais le Jeune, Ducq, Pieter Potter ou Palamedes, — et dont quelques-unes pouvaient désormais être restituées à Ter Borch. Déjà M. Bode avait signalé au musée de Brême des Officiers jouant au trictrac , avec le monogramme à peine lisible de notre peintre, tableau probablement un peu antérieur à celui de M. Yonides. L’obligeance de M. Werner Dahl, de Dusseldorf, nous permet aujourd’hui de mettre sous les yeux de nos lecteurs la reproduction d’un petit panneau (om,32 sur om,42) dont il est possesseur et que M. Bredius, avec son flair habituel, reconnut à première vue pour être du maître et de la même époque que le Corps de
i. Son tour naïf, les sages conseils qu’elle renferme, L’esprit d’ordre et de prudence qui l’a dictée rappellent singulièrement le ton de la correspondance que Jan vandeVclde le Vieux entretenait avec son fils quelques années auparavant (de i6i3 à 1617), alors que celui-ci était en apprentissage chez le graveur J. Matham, à Harlem. (Voir l'Œuvre de J. van de Velde, par D. Franken et Ph. van der Kellen. 1 vol. in-8*. F. Muller, Amsterdam, i883.)
LES ARTISTES CÉLÈBRES
garde de Londres. Nous y retrouvons, en effet, avec des coiffures et des accoutrements pareils, ces mêmes soldats contre lesquels une femme, l’air éploré, semble demander assistance à un officier debout devant elle, les mains croisées derrière le dos. Deux de ces soudards se montrent entre eux le produit de leurs rapines, pendant que trois autres, au fond, se chauffent près d’une cheminée.
Mais, au Louvre même, un tableau d’une donnée analogue, et qu’il convient également de restituer à Ter Borch, nous permet de nous rendre compte de sa manière de peindre à ce moment. L’œuvre est cataloguée Jean Le Ducq (n° 1 35), et la désignation ainsi donnée est doublement erronée, car Jean Le Ducq était un peintre d’animaux, probablement élève de Paul Potter, tandis que le peintre de sujets militaires dont il pourrait être ici question s’appelait en réalité Jacob Ducq. Mais un autre tableau, placé à quelques pas de là et justement attribué à ce dernier (n° 134), nous montre, comparé au précédent, des différences d’exécution formelles et très facilement appréciables, une facture plus sèche, une couleur plus mince, plus superficielle, des tons plus bariolés, sans aucune préoccupation de l’harmonie générale. J’avais pu constater ces différences qui sautent aux yeux et que le rapprochement des deux œuvres rend saisissantes; mais l'attribution à Ter Borch de ces Maraudeurs, attribution que déjà, au début de l’année 1886, M. Bredius affirmait en ma présence, n’avait pas à ce moment pour moi la même évidence. Une connaissance plus complète du maître me permet aujourd'hui de la certifier avec lui. Dans ces Maraudeurs de notre musée, mêmes types encore, mêmes costumes que dans les épisodes analogues de Brême, de Londres et de Dusseldorf, même exécution à la fois grasse et précise, même parti pris du coloriste habile, qui excelle à détacher sur l’ensemble des gris jaunâtres ou bruns quelques tons plus francs qui vibrent et s’accordent entre eux : le manteau grenat du capitaine, la jupe rouge de la femme agenouillée à ses pieds, les manches bleues du soldat accoudé près de là, avec la nonchalante indifférence d’un homme endurci à de pareilles scènes.
C’est probablement aussi vers cette époque qu’il convient de fixer l’exécution d’un petit tableau représentant une Écurie , le même probablement qui, après avoir figuré sous le titre : Un Cheval gris , dans une vente faite à Leyde en 1764 — il y avait été vendu 41 florins — entra ensuite dans la collection formée au siècle dernier par M. Poullain. La