UNE DAME LISANT UNE LETTRE
Tableau de Gérard Ter Borch. — (Collection de M. H. de Greflulhe.)
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gravure, assez mauvaise du reste, que nous en avions trouvée dans le recueil consacré à cette collection1 portait l’attribution à Ter Borch et nous faisait connaître la composition : au premier plan, un cheval gris pommelé qu’étrille un palefrenier, et, au fond, une femme sur le seuil de l’écurie — mais nous avions vainement cherché ce que l’œuvre était devenue. Un heureux hasard nous a permis tout récemment d’en retrouver la trace. En parcourant la consciencieuse étude que M. Olof Granberg vient de publier sur les collections privées de la Suède2, nous avions remarqué la description d’un tableau désigné comme étant d’un auteur inconnu et qui appartient actuellement au comte Axel Wachtmeister, description qui s’accordait parfaitement avec l’œuvre en question. Un monogramme peu lisible et le sujet lui-même, assez différent de ceux que Ter Borch a le plus habituellement traités, avaient empêché de songer à cette attribution. En réponse à la lettre où je lui communiquais mes conjectures à cet égard, M. Granberg s’cst empressé de m’informer que ce tableau est bien, en effet, de Ter Borch, et qu’il portait autrefois cette dénomination. Il ajoute que son exécution et sa tonalité générale, d’un gris très fin, dénotent une production de la jeunesse de l’artiste.
Si inattendu que soit un pareil sujet dans son œuvre, ce n’est cependant pas la seule fois que Gérard ait peint des chevaux. Il les aimait, et les scènes militaires qu’il se plaisait alors à représenter l’ont naturellement conduit à les étudier. On peut voir avec quelle vérité il savait rendre leurs allures, non seulement dans la Famille de l'émouleur, du musée de Berlin, mais dans un grand tableau, le Départ pour l'année , qui figurait à la dernière Exposition rétrospective de Bruxelles (1886L Dans cette œuvre datée de 1661, et dont les dimensions sont assez inusitées pour le peintre (2m,4o sur im,5o), celui-ci s’est représenté lui-même installé sur une terrasse, sa palette et ses pinceaux à la main, occupé à représenter la scène qu’il a sous les yeux : un officier, avec l’écharpe aux couleurs hollandaises, prenant congé de sa famille rangée à côté de lui.
1. Ce recueil, publie' en 1781, un an après la mort du possesseur de la collection, se compose de courtes notices sur les peintures et sur leurs auteurs, et de 120 estampes gravées d’après les tableaux, sous la direction de Fr. Basan et le plus souvent par ses élèves.
2. Catalogue raisonné de tableaux anciens dans les collections privées de la Suède, par Olof Granberg, conservateur adjoint au musée national de Stockholm. 1 beau vol. gr. in-8*, Stockholm, Samson et Vallin, 1886.
PORTRAIT DE JACOB VAN DER BURCH, PAR GÉRARD TER BORCH ( 1 646). Fac-similé de la gravure de P. Holsteyn.
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Si, à raison de la froideur du coloris et de la composition elle-même, cette toile ne fait pas grand honneur à l’artiste, il convient cependant de signaler le naturel et l’aisance avec lesquels il a disposé, au pied de l’escalier, les cavaliers en selle attendant leur chef, et la monture de ce dernier tenue en laisse par son écuyer*. Les albums de Gesina nous offrent également, d’ailleurs, d’assez nombreux croquis de chevaux, dessinés pour elle par Gérard, d’un trait aussi juste qu’élégant, et il nous a paru curieux de relever cette habileté qu’on ne s’attend guère à rencontrer chez le peintre des sociétés galantes, et qui nous fournit une nouvelle preuve de la diversité de ses aptitudes et de la souplesse de son talent.
Gérard ne devait pas borner à l’Angleterre ses pérégrinations. Après les récentes découvertes qui sont venues confirmer la plupart des informations que Houbraken nous avait laissées sur lui, il n’y a pas trop lieu de suspecter ce que celui-ci nous dit des autres voyages de l’artiste, en Italie, en France et en Espagne. Cependant, la date qu’il faut assigner à son séjour en Italie et ce séjour lui-même, en l’absence d’une preuve bien décisive, demeurent jusqu’à présent assez douteux. M. Moes croit en avoir trouvé la trace à la date de 1641. Deux petits portraits peints à l’huile sur des médaillons ovales, dont Ter Borch serait l’auteur, et qui appartiennent à M. J. P. Six, lui semblent donner quelque vraisemblance à cette hypothèse. Ces portraits, exécutés tous deux à Rome, non pas en 1640, comme le dit une inscription placée au revers, mais bien en 1641, représentent, l’un Jean Six, âgé alors de vingt-trois ans, coiffé d'un chapeau noir et vêtu d’un habit rouge, — c’est dans un costume pareil que Rembrandt devait le peindre une vingtaine d’années plus tard, — et l’autre, une jeune fille alors aimée du futur époux de Marguerite Tulp, mais dont le nom est resté inconnu1 2. A mon dernier passage à Amsterdam, M. Six fils, avec une affabilité qui est de tradition dans cette maison hospitalière, voulut bien attirer mon attention sur ces deux portraits, en m’exposant les raisons diverses qui pouvaient appuyer ou infirmer cette attribution à Ter Borch. J’avoue, pour ma part, que l’exé-
1. Ce tableau, qui appartenait autrefois à M. de Persigny, aurait été, dit-on, rapporte' d’Espagne.
2. Les initiales de cette belle : H. T., nous ont été seules révélées, croit-on, par une pièce de vers insérée dans un recueil de poésies contemporaines : Verscheyde Nederduytsche Gedichten; Amsterdam, iG5i.
cution correcte, mais effacée, de ces deux miniatures ne me paraît pas avoir un caractère assez net pour qu’il soit possible d’en déterminer l’auteur, en admettant qu’elles soient l’oeuvre d’un même artiste, ce qui, à mon avis, pourrait aussi faire question.
Dans un autre petit portrait du professeur C. Barlaeus, portrait peint par Ter Borch, près de quatre ans après, et qui se trouve à Amsterdam dans une des salles de l’Université, la touche me semble plus franche, plus animée et les cheveux surtout sont traités avec plus de finesse. Mais peut-être l’intervalle qui sépare les oeuvres en question suffirait-il à expliquer cette différence. Quoi qu’il en soit, dans l’état actuel des choses, il serait, je crois, téméraire de se prononcer d’une manière absolue à cet égard. Ter Borch d’ailleurs, il convient de l’ajouter, s’était fait dès lors connaître par ces portraits de dimensions restreintes qui devaient lui valoir la faveur croissante et de plus en plus justifiée de ses compatriotes. Outre le portrait de Barlaeus, nous apprenons, par des vers du poète vitrier Jan Vos, qu’il avait, vers 1645, fait aussi celui d’une jeune fille nommée Cornelia Bikers. Ces divers ouvrages et deux petits portraits — l’un d’homme, daté de 1646, l’autre de femme — qui se trouvent au béguinage de Mme Van Aarden, à Leerdam, prouvent qu’à cette époque Gérard était rentré dans son pays et que, pendant quelque temps du moins, il séjourna à Amsterdam.
La réputation que le maître s’était faite comme portraitiste explique très naturellement que de lui-même, ou attiré peut-être par quelque commande, il se décida à se fixer à Munster, où pendant trois ans, il devait habiter dans la Neubrückenstrasse. Un peintre un peu habile pouvait à ce moment trouver un fructueux emploi de son talent dans cette ville qui offrait alors une très nombreuse réunion de personnages considérables, ambassadeurs, diplomates, princes de l’Eglise ou juristes, venus de diverses contrées de l’Europe pour débattre les intérêts très compliqués que la conclusion prochaine de la paix mettait en jeu. Les gravures de P. Holsteyn nous montrent que, dès 1646, Gérard y fit trois portraits, ceux d’Adrien Pauw, seigneur de Heemstede, et de sa femme Anna van Ruytenburgh, et celui de Jacob van der Burch, secrétaire des députés des Etats-Généraux de Hollande. L’excellente gravure de Holsteyn, dont nous donnons ici un fac-similé d’après une épreuve de choix du Cabinet des Estampes, permet à nos lecteurs de se rendre compte de la finesse exquise de ce dernier ouvrage.
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Le tableau de la Paix de Munster , la plus importante des œuvres de Ter Borch, celle qui a le plus contribué à sa renommée, ne lui avait pas été commandé. Bien qu’il en eût fixé le prix à 6,000 florins seulement, il ne fut pas vendu de son vivant, et en 1721 il se trouvait encore à Deventer, chez un de ses parents. On sait qu’après avoir appartenu à Talleyrand, puis à la duchesse de Berry, il fut acquis au prix de 45,000 francs pour la galerie Demidofl. Acheté 220,000 francs par le marquis de Hertford, à la vente de cette collection, il a été, après la mort de celui-ci, généreusement offert ù la National Gallery de Londres par sir Richard Wallace, son héritier.
La gravure de J. Suyderhoëf a rendu populaire cette célèbre composition qui, suivant la remarque de Ch. Blanc, ne représente pas, comme on le croit communément, la conclusion définitive de la paix de Westphalie, arrêtée le 8 septembre 1648 et promulguée le 24 octobre suivant, mais bien un accord partiel intervenu le i5 mai de cette même année entre l’Espagne et la Hollande. Les ambassadeurs espagnols et les délégués des Provinces-Unics figurent donc seuls dans la peinture de Ter Borch. Debout, dans la salle revêtue de hautes boiseries sculptées, rangés autour de la table sur laquelle est posé l’instrument du traité, ils jurent cet accord dont les termes leur sont lus simultanément par un plénipotentiaire de chaque nation. Dans cette exacte représentation de la réalité, aucune recherche d’arrangement pittoresque, aucun sacrifice à la mise en scène, mais une gravité et une tenue qui placent l’œuvre au niveau de l’acte et lui donnent toute la valeur d’un témoignage vraiment historique. Pas d’émotion trop visible, non plus, sur ces physionomies cependant si diverses. A peine si vous pouvez, çà et là, découvrir quelque trace d’amertume mêlée à la fierté de ces types espagnols, ou bien, parmi les Hollandais, l’expression discrète d’un mâle contentement. Vainqueurs et vaincus assistent impassibles au dénouement de leur lutte sanglante, également pénétrés de la solennité de ce moment et des conséquences du fait qui va s’accomplir. L’impression est si forte qu’en présence de cet ouvrage vous songez à peine ù vous étonner de sa prodigieuse exécution, à supputer tout ce qu’il renferme de qualités et de talent, et il vous faut quelque réflexion pour comprendre les ressources de cet art qui, en dépit de tant de difficultés réunies, garde cet air d’aisance et de naturel et semble ainsi se dérober lui-même à votre admiration.
Une esquisse du Louvre, attribuée à Ter Borch ln° 529), nous montre
LA PAIX DI Tableau de Gérard Te
NSTER (1648).