LA FAMILLE A TABLE
Croquis de Gérard Ter Borch.
d’homme, d’une facture déjà un peu moins gauche, et le bon père, avec un contentement toujours croissant, constate les progrès du débutant et s’empresse d’en certifier la date : « Mon Gérard a fait d’après nature ce dessin à Zvvollc, le 24 avril 1626. » L’année d’après (janvier 1627), un lavis à l’encre de Chine nous montre une composition dans le goût de l’époque, Judith avec sa suivante préparant le sac destiné à recevoir la tête d’Holopherne. Dans le choix du sujet, comme dans l’exécution elle-même, on sent là très nettement l’influence de Gérard le Vieux; mais presque aussitôt, sans s’obstiner davantage à ces données académiques, l’enfant trouve sa vraie direction, et l’étude de la nature, la sincérité avec laquelle il la consulte, le charme qu’il apporte à son expression vont donner à son talent la force et la souplesse qui feront
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de lui un des interprètes les plus fidèles de la vie hollandaise. C’est autour de lui qu’il cherchera désormais ses modèles, et il ne cessera plus d’emprunter aux scènes familières dont il peut être le témoin des compositions d’un sens tout moderne et dont la simplicité même mettra mieux en relief son originalité.
Le dessin que nous reproduisons ici et qui porte la date 1628 marque avec quelle sûreté il aborde ces données nouvelles. La décision, la facilité merveilleuse avec laquelle, dans ce Repas de famille, les divers personnages sont mis en place, l’élégance de ce trait sommaire et rapide, la justesse des attitudes et des physionomies, tout cela ferait presque douter de l’exactitude de la date, car ce n’est là guère, à notre avis, le fait d’un enfant de onze ans; on songe, au contraire, aux qualités et à l’expérience d’un artiste consommé. Mais Gérard allait donner bientôt après des preuves réitérées de sa précocité. Nous les trouvons dans ses travaux des années suivantes, des études de chevaux, des scènes de marché, des croquis faits (29 et 3i janvier 1 63 1 ) d’après des patineurs qui s’ébattent sous les murs de Zwolle. Ces derniers dessins se rattachent à un ordre de compositions que l’artiste devait souvent reprendre et dont les albums contiennent de nombreuses variantes. Les amusements que chaque année l’hiver ramène sur les canaux glacés de la Hollande, l’aspect animé que présente par une belle journée cette foule avide de mouvement, heureuse de se dédommager des longues réclusions de la saison mauvaise par ses libres courses à travers l’espace, la diversité des épisodes et des allures et le pittoresque du décor étaient bien faits pour séduire ce jeune homme épris de la nature. Un peintre des environs, Hendrik Avercamp, qui à ce moment même habitait Kampen, sa ville natale, lui avait d’ailleurs donné l’exemple en faisant de pareilles scènes le sujet le plus habituel de ses tableaux. Sociable et courtois comme il l’était, Gérard le Vieux, qui avait pu connaître en Italie ce confrère dont il possédait plusieurs dessins, se plaisait sans doute à entretenir avec lui des relations de bon voisinage. Désireux de procurer à son fils toutes les occasions de s’instruire, peut-être l’avait-il amené avec lui quelque jour à Kampen, et peut-être est-ce le souvenir d’une visite à l’atelier d’Avercamp ou de quelque autre artiste de la contrée que nous trouvons retracé dans un dessin daté de juin 1 63 1 . On aimerait à savoir, en tout cas, quel est le maître de ce logis où nous sommes ainsi introduits, un peintre certainement, car des tableaux et de nombreuses palettes sont
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accrochés aux murailles. Mais ce peintre quel est-il et en quoi cet épisode qu’il a pris soin de dater exactement se rattache-t-il à la vie de Ter Borch lui-même? Ce sont là des questions auxquelles on voudrait pouvoir répondre et dont la solution ajouterait encore un précieux intérêt à la valeur de ce charmant croquis.
Un album de poche que nous avons eu plaisir à feuilleter' nous permet de suivre notre artiste dans ses courses aux environs de Zwolle et de constater avec quel scrupule il copie la réalité. Les motifs les plus simples l’attirent : de pauvres chaumières, des cours de ferme avec leurs hangars, leurs meules de foin, et çà et là des chevaux ou des vaches qui broutent paisiblement. Ou bien, sous les murs mêmes de Zwolle, il dessine les remparts de la ville, avec leurs tours et leurs portes, aujourd'hui détruites pour la plupart, la Kamper-Poort, la Diesser-Poort et le clocher de Saint-Michel. Tous ces éléments pittoresques, ainsi qu’on en peut juger par la reproduction que nous avons donnée plus haut, sont très nettement indiqués dans des dessins qui rappellent ceux de Gérard le Vieux, largement massés, comme ceux-ci, à grands traits de plume.
Mais, si profitables que fussent ces études, Zwolle n’offrait pas des ressources suffisantes pour le développement d’un artiste de cette trempe, et son père, sentant bien qu’il lui fallait un enseignement plus complet, se décida à se séparer de lui. Peut-être hésita-t-il quelque temps au sujet de la direction qu’il convenait de lui donner. Nous trouvons, en effet, une tête d’étude de Gérard, datée d’Amsterdam en 1 63 2 ; mais le séjour qu’il put faire dans cette dernière ville fut certainement de peu de durée et c’est à Harlem que devait se terminer son apprentissage. Houbrakcn, qui nous avait déjà transmis ce renseignement, ignorait le nom du peintre auquel le jeune homme avait été confié : nous savons aujourd'hui que c’est dans l’atelier de Pieter Molyn que son père le fit entrer et, sans que nous puissions dire quelles considérations avaient dicté ce choix, il convient de l’approuver. Parmi tous les artistes qui assurèrent à l’école de Harlem l’influence prépondérante qu’elle exerça au commencement du xvn« siècle, Pieter Molyn mérite une des premières places. Il appartenait à ce groupe de précurseurs qui, au lieu de regarder du côté de
1. Il figurait au catalogue de la vente sous le numéro 3 12 comme étant composé de dessins de Herman; mais après l’avoir étudié chacun de notre côté, M. Mocs et moi, nous avions acquis tous deux la certitude que ces dessins devaient être restitués à Gérard, son frère aîné.
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l'Italie, s’étaient engagés franchement dans les voies nouvelles où l’art hollandais allait prouver sa puissante originalité. Les aptitudes de Molyn étaient très variées. Ses tableaux excellents, mais malheureusement trop rares, ne donneraient pas une idée suffisante de son talent plein de souplesse et de mouvement. En y joignant ses nombreux dessins, la suite des Mois du musée Teyler notamment, on comprend mieux la réputation très légitime dont il jouissait de son temps. Ses œuvres étaient à ce moment fort recherchées et son caractère lui avait gagné l’estime de ses confrères. Inscrit dès 1 6 1 6 à la gilde de Saint-Luc, il en devenait commissaire en i63o, puis doyen en i633, mandat qui lui était renouvelé en 1 638 et en 1646.
Gérard ne pouvait donc tomber en meilleures mains. Il se sentait en parfaite communauté d’idées avec un artiste dont les visées absolument modernes s’accordaient si bien avec les siennes. C’est probablement d’après les conseils de son maître qu’il continua dans sa nouvelle résidence ses études de paysage. A la suite des motifs pris aux environs de Zwolle, l'album de croquis dont nous avons déjà parlé contient, à partir de 1 63 3, des vues de la campagne de Harlem. Nous y reconnaissons, à la date de 1634, le château de Brederode avec les roseaux de ses fossés et la grange alors accolée à la tour de l’entrée, telle qu’on la retrouve dans les dessins de Roghman et des autres paysagistes de cette époque. Les indications sont données d’une touche plus ferme et les arbres, traités sommairement à la façon de P. Molyn, nous apparaissent dans plusieurs croquis (feuillets 5t et 53) courbés sous le vent de la mer ou mal défendus par des palissades contre les sables mouvants de la dune. L'influence de Molyn se dénote plus clairement encore dans la manière de traiter les sujets contemporains. Gérard revient à ses compositions des Amusements de l'hiver, que bien des fois déjà il avait esquissées, et dans le dessin daté du 23 janvier 1634 on peut constater les progrès qu’il a réalisés. Les groupes, au lieu d’être dispersés comme au hasard sur la glace, sont moins nombreux, mieux échelonnés et répartis aux divers plans; grâce à des contrastes habilement ménagés ils paraissent aussi avoir plus d’animation et de mouvement.
Dans cet ordre de données familières, les sujets ne manquaient pas au jeune artiste et la vie hollandaise allait lui fournir les éléments d’étude les plus variés. Des motifs d’une extrême simplicité prennent facilement sous ses crayons un aspect pittoresque; avec une entente par-
faite des lois de la composition, il en exprime en quelques traits les côtés caractéristiques. Tantôt c’est un marché sur la Grande Place de Harlem, avec les acheteurs qui se pressent autour des étalages des marchandes disposés en perspective fuyante et au fond la silhouette de l’hôtel de ville ou de l’église Saint-Bavon. Le cabinet de Berlin, le musée Boymans et le musée Teyler possèdent chacun un de ces dessins faits à la mine de plomb ou au crayon noir mêlé d’estompe et nous reproduisons ici la signature que porte l’exemplaire du musée de Berlin : *
Dans tous d’ailleurs l’effet est nettement indiqué à peu ^
de frais, et les figures très spirituellement tournées sont pleines de naturel1. Ce sont aussi des croquis d’attitudes, de gestes, saisis sur le vif, exprimés avec une justesse merveilleuse : un homme qui tisonne à son foyer, un autre qui se chauffe devant la cheminée flambante où sèchent ses vêtements. A l’exemple d’Esaïas van de Velde et de son maître, il aime également à reproduire les épisodes militaires dont il a été le témoin. Bien que la Hollande eût à ce moment conquis son indépendance, le pays ne jouissait pas encore d’une bien grande sécurité. Des bandes de maraudeurs parcouraient la campagne et les embuscades, les pillages de hameaux ou d’habitations isolées étaient toujours fréquents. Ter Borch a vu ces excès et il nous en a laissé de fidèles images dans de nombreux dessins où nous voyons ces soudards dévalisant les fermes, installés en maîtres chez les paysans qu'ils rançonnent, décrochant les jambons pendus aux plafonds, jouant aux cartes leur butin, buvant à même à la bonde des tonneaux ou étendus ivres-morts sur le plancher.
Plusieurs de ces compositions militaires, très arrêtées dans leur esquisse et leur effet, parfois même légèrement rehaussées d’aquarelle, semblent destinées à être peintes et quelques-unes d’entre elles l’ont été probablement. Cependant aucun tableau de Gérard ne porte une date antérieure à celle de 1 635 que nous trouvons, avec la signature reproduite ici, sur la Consultation du musée de Berlin (n° 791 C) :
1. Le dessin du muse'e Boymans est signé et daté 1634; celui du musée Teyler doit être de la môme année, bien qu’il porte au revers une signature et une date (1641), toutes deux évidemment fausses.
Le sujet n'a rien de bien rare et l’École flamande, Teniers surtout, nous ont souvent montré ce vieil empirique examinant avec attention la fiole remplie d’un liquide
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suspect que lui a remise une femme âgée qui attend le résultat de cet examen. Mais la peinture, ainsi que le remarque M. Bode, est franchement hollandaise et l’harmonie effacée des gris et des bruns — sur lesquels jouent à peine çà et là quelques nuances peu accusées — dénote déjà l’oeil d’un coloriste. L’exécution aussi atteste une grande habileté. Plus encore que les figures, les accessoires — des livres, un sablier, une tête de mort et un miroir qui encombrent la table du praticien — sont très adroitement enlevés au moyen de quelques rehauts appliqués avec esprit sur le ton transparent de la préparation. La touche, plus apparente qu’elle ne sera plus tard, n’a cependant rien de la crânerie et de la virtuosité qu’à l’exemple de Hais les maîtres de Harlem montraient encore à cette époque dans leurs ouvrages.