‹ Gérard Terburg (Ter Borch) et sa familleChapitre 15 sur 24 · PEINTRES · texte numérisé non relu

PEINTRES

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soudards, aux toques et aux pourpoints empesés des patriciens qui avaient déjà remplacé les casques empanachés et les cuirasses des hommes d’armes, on voyait peu à peu succéder ces façons de se vêtir plus correctes, plus llottantes ou plus variées, dans lesquelles se marquaient mieux aussi les conditions des diverses classes. Avec la mode venue de France, les visages s’encadraient dans ces perruques démesurées, de plus en plus envahissantes, qui auraient fort incommodé les combattants des grandes luttes de l’indépendance, mais dont les marchands, les docteurs ou les régents, avec leurs existences plus calmes et plus sédentaires, pouvaient mieux supporter la gêne.

Cette transformation de la société hollandaise, on en pourrait suivre la trace dans les œuvres de scs premiers peintres et on retrouverait quelque chose du caractère même de leur temps dans la nature de leur talent, dans cette exécution d’un Hais, d’un Es. van de Velde, d’un Pieter Molyn, d’un Pieter Codde, d’un Palamedes et de bien d’autres encore, si vive, si décidée, si pleine d’entrain, qui semble affecter je ne sais quel air de bravoure et de militante crânerie. Plus posé, plus fin, plus souple, le talent de Ter Borch s’accorde mieux aussi avec l’esprit de l’époque qui a suivi. Ces soldats grossiers et mal vêtus, dont les compositions de sa jeunesse nous montraient les violences, nous les revoyons élégants et mondains dans les œuvres de sa maturité. Us sollicitent désormais à huis clos et l’argent en main des faveurs qu'ils s’attribuaient autrefois de haute lutte (musée du Louvre : Un Militaire offrant des pièces d'or à une jeune femme). Les estafettes qu’on leur expédie pour les rappeler aux camps les trouvent aux pieds de leurs belles, s’oubliant dans de molles voluptés (musée de La Haye : la Dépêche), et les messagers qu’ils envoient eux-mêmes ne sont plus chargés que d’amoureuses missives Pinacothèque de Munich et musée de Dresde : le Trompette ).

Peu à peu, du reste, ces galants officiers cèdent le pas aux bourgeois et finissent même par disparaître presque complètement des tableaux du maître. Avec la sécurité, la richesse a pénétré parmi la nation et les intérieurs ornés de meubles et d’objets de prix dénotent un luxe croissant. Ter Borch nous fait connaître ces mœurs nouvelles et il en a multiplié, sans chercher à beaucoup les varier, les fidèles images. Vous l’avez vue souvent cette jeune femme blonde, aux cheveux frisottés, à la fraîche carnation, au front large et bombé, au nez un peu aventureux, à la bouche vermeille. C’est sans doute une parente ou une amie de l’artiste

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et sa garde-robe elle-même vous est familière, car bien souvent aussi il a reproduit — toujours avec un charme inimitable — ce caraco de soie jaune ou de velours grenat bordé de cygne, ce collier de perles qui fait valoir la blancheur de son cou, et surtout cette robe de satin blanc, si finement brodée d’or, qui étale avec de si beaux rellets les cassures de ses plis chatoyants. Sa chambre, vous la connaissez également, celte chambre toute tendue de rouge, avec sa haute cheminée de marbre, son petit lit a baldaquin en forme de guérite, sa table couverte d’un épais tapis d’Orient ou d’un velours cramoisi à franges d’argent, l’aiguière d’un travail si précieux, enfin la chaise basse sur laquelle s’est endormi, tout pelotonné, le chien favori, un épagneul blanc tacheté de roux. C’est là que la dame s’attife, écrit, travaille de ses doigts agiles ou pince délicatement son luth. Parfois aussi elle lit une lettre dont le porteur attend la réponse, ou bien elle est en compagnie de quelque jouvenceau qui converse ou chante avec elle, partage la collation qu’elle lui offre ou lui conte doucement fleurettes.

Le Message du musée de Lyon est un des ouvrages les plus remarquables de Ter Borch. On n’imagine guère cependant un sujet plus simple que ce campagnard déjà grisonnant, aux traits fins et honnêtes, qui debout, la tête découverte, attend respectueusement qu'une gracieuse jeune femme, vêtue d'un caraco de velours bleu et d’une jupe de laine grise, ait terminé la lecture de la lettre qu’il vient de lui remettre. Malgré tout, le calme de la scène, l'expression d’intime recueillement qui s’en dégage, la distinction exquise de la tonalité qui sous ce jour discret et avec ces colorations effacées compose une harmonie si délicate et si franche, la finesse extrême du modelé, l’à-propos incomparable de la touche et de l’exécution, tout conspire pour nous retenir en face de ce petit tableau, comme devant une des œuvres les plus accomplies que l’art de peindre ait jamais produites.

Ces simples épisodes avaient bientôt obtenu la vogue et, pour satisfaire les amateurs, Ter Borch devait en faire des répétitions à peine variées ou même identiques. La National Gallery, le musée de Saint- Pétersbourg et la collection de M. Six possèdent des exemplaires presque pareils du Concert et la Remontrance paternelle du musée de Berlin — le charmant tableau dont nous donnons ici en fac-similé l’excellente gravure de G. Wille — se retrouve également au Ryks-Mitseum d’Amsterdam et chez lord Ellesmere. En homme d’ordre, l’artiste n’hésite

Fac-sirr.ilé de la gravure de Suyderhoef, d'apris le tableau de G. Ter Bord

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même pas à utiliser les études de détail qu’il a faites pour ses compositions, ou bien à en reproduire des fragments détachés. La Joueuse de luth qui figure dans le Concert est représentée seule dans un tableau du musée de Cassel et avec un autre personnage dans la variante qui appartient à Mmc la princesse Demidoff. Enfin la Jeune Fille vêtue d'une robe de satin blanc, de la galerie de Dresde, et celle de la collection de M. H. de Greffulhe sont exactement pareilles à celle de la Remontrance paternelle.

Mais nous voyons Ter Borch s’accommoder de données encore plus élémentaires. Un Fumeur (musée de Berlin), un Ménétrier qui racle son violon (musée de l’Ermitage), Une Mère pelant une pomme à son enfant (musée du Belvédère), Une Mère peignant sa file (chez le baron de Steengracht, à La Haye), et Un Gamin pouillant son chien (Pinacothèque de Munich), ne lui paraissent pas des sujets indignes de son pinceau. Tout cela, on le voit, n’est ni bien noble, ni très compliqué; mais tout cela est d’une perfection irréprochable, et montre le peu qu’il faut à un peintre de ce talent pour faire des chefs-d’œuvre. Ter Borch, d'ailleurs, est capable, et il l’a plus d’une fois prouvé, de mener à bien des travaux de plus longue haleine et d’un style plus relevé. Nous l’avons vu, avec la raix de Munster , prendre sans effort le ton de l’histoire et rester au niveau des tâches les plus hautes. Pour se délasser ou pour se satisfaire lui-même, il peindra aussi, à l’occasion, quelque figure de grandeur naturelle, comme ce Pêcheur à mi-corps, remplissant une corbeille avec des poissons étalés sur une table, étude magistrale exécutée en 1669 avec un brio et une largeur magnifiques (chez M. Glitza, à Hambourg'. Ou bien encore, comme dans le célèbre tableau de la Famille de rémouleur, — après avoir fait partie du cabinet de Choiseul, il appartient aujourd’hui au musée de Berlin, — lui, le peintre des intérieurs bien clos, il abordera de front les plus redoutables problèmes du plein air, et il s’en tirera à son honneur. On connaît l’extrême simplicité de cette œuvre exquise : un ouvrier occupé à aiguiser une faux ; un autre qui le regarde, pendant qu’assise sur une chaise basse une femme se livre, à travers l'épaisse chevelure de sa petite fille, à de minutieuses recherches. Il n’y a pas là, on en conviendra, matière à sentiment. Mais ces petits personnages sont d’un dessin si ferme, si juste, et d’une couleur si élégante; cette arrière-cour, où tant de débris sans nom sont jetés çà et là dans un désordre pittoresque; ces baraques d’équilibre hasardeux avec leurs

murailles dont le crépi se désagrège, cette eau qui s’épanche sur la meule pour se perdre ensuite enire les pavés disjoints, tous ces mille détails, tous ces riens sont exprimés avec tant de goût et avec une telle habileté, qu’il faudrait, en vérité, n'avoir aucune idée de ce que vaut la perfection pour ne pas trouver, partout où le regard se pose, l’occasion d’admira-

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