CHAPITRE VI
1 667- 1 68 » . — Nombreux portraits faits par Ter Borch. — Son propre portrait. —
les dernières peintures de Gérard. — Sa mort. — L’homme et l’œuvre.
A côté de ses tableaux, si variés, si nombreux qu’ils fussent, Ter Borch, à aucune époque de sa vie, ne cessa d’exécuter ces merveilleux petits portraits qui jouissaient, parmi ses contemporains, d’une vogue bien méritée. Nous nous contenterons de citer ici quelques-uns des meilleurs exemplaires : à Vienne, chez le comte Czernin et chez le prince Lichtenstein; à Berlin, au musée, avec le monogramme que nous donnons ci-contre : et chez MM. Sttiwe et Gumprecht; à Luetschena, chez M. de
Speck; à Hambourg, chez M. Wesselhoëft; au musée de Copen-
hague et dans la collection de San Donato; à Bruxelles, chez M. Hollender; à Paris, au Louvre, dans la collection de M. Thiers et chez MM. le baron E. de Rothschild et de Stuers; à La Haye, chez M. P. Schimmelpenninck, et à Amsterdam, au Ryks-Museum. Deventer a aussi conservé quelques-uns de ces précieux ouvrages, et, dans cette ville, M. H. J. Dickmeester et M. le notaire Houck en possèdent l’un et l'autre qui sont toujours restés dans leurs famillesL Ter Borch, d’ailleurs, aimait surtout à représenter ses proches, et il a plus d’une fois reproduit les portraits des époux Marienburg, un oncle et une tante de sa femme, et ceux de son propre ménage.
Mais c’est au musée de La Haye que nous trouvons — et dans des dimensions un peu moins restreintes (om,6t sur om,42) — le meilleur portrait que Gérard nous ait laissé de lui-même. Le voilà bien tel que nous pouvions nous l’imaginer un peu après 1660, dans sa pleine maturité : en pied, debout, simplement vêtu de noir avec un petit col à rabat de guipure, des culottes courtes, des bas de soie gris foncé et des souliers
1. D’après la note qu'a bien voulu me communiquer M. H. Houck, les six portraits qui lui appartiennent sont ceux de personnages connus, notamment deux bourgmestres de Deventer : L. Quadacker, représenté en robe de chambre de satin, dans sa bibliothèque, et H. Nylant, qui figure également, assis à la droite du président, dans le tableau du Magistrat de Deventer, dont nous parlons plus loin.
Tableau du Magistrat à l’hôtel de ville de Deventer. — Les dernières années et
LES ARTISTES CÉLÈBRES
découverts à larges flots de rubans noirs. Ses mains sont cachées sous son manteau, et les longues boucles d’une perruque blonde flottent sur scs épaules. Son regard pénétrant, ses traits calmes, mais tins et avisés, répondent tout à fait à l’idée que nous devions nous faire du personnage *, de sa tenue correcte, et cette physionomie sévère qui lui avait fait attribuer un peu gratuitement le titre de bourgmestre de Deventer. En réalité, bien qu’on l’ait assez souvent répété, Ter Borch n’a jamais possédé ce titre. Il avait, il est vrai, acquis avec la dignité de Gemeensman le droit de haute bourgeoisie 1 2 3, et, entouré de l’estime de ses concitoyens, il eut, en 1667, l'occasion d’employer son talent pour sa ville d’adoption.
Malgré son importance, le tableau qu’il Ht pour elle et qui décore aujourd’hui encore la grande salle de l’hôtel de ville de Deventer ne saurait cependant passer pour un de ses meilleurs ouvrages. Encadrée, suivant l’usage de cette époque, dans une large bordure en bois sculpté et doré, où sont réunis tous les attributs symboliques pouvant caractériser la contrée, cette grande toile nous montre, chapeaux en tête, les vingt personnes formant le conseil — le Magistrat — de la cité, rangées en deux files égales sur les bancs qui longent les murailles, dans une symétrie parfaite; sept de chaque côté des deux présidents siégeant au centre et des quatre secrétaires placés au-dessous d’eux, assis ou debout près d’une table. Dans deux cadres accrochés à la paroi du milieu sont disposés douze glaives de justice, avec les noms et les dates des exécutions auxquelles ils ont servi. Au-dessus de la cheminée qui les sépare, la devise : Au ii et alteram partent rappelle à ces magistrats municipaux l’impartialité qui doit dicter leurs décisions.
Bien que la peinture, un peu détériorée du reste, se voie difficilement, frappée qu’elle est par la lumière venant de face, on y retrouve tout le
1. C’est probablement d’après ce portrait qu’a etc fait celui qu’Houbraken a mis en tête de la biographie de Ter Borch, car, dans les deux, la ressemblance est complète.
2. Cette dignité de Gemeensman se conférait, par élection, aux habitants ayant vingt-cinq ans révolus et le droit de bourgeoisie depuis six ans. Les Gemeensmannen étaient, à Deventer, au nombre de quarante-huit. Délégués des bourgeois, ils avaient la charge d’élire et de contrôler les magistrats, et généralement on les choisissait
parmi les membres de l’aristocratie. Un cousin sous-germain de Gérard, Hendrick Ter Borch, fut bourgmestre de Deventer, et c’est probablement de là que sont venues l’erreur et la confusion commises à cct égard.