PORTRAIT DE GÉRARD
TER BORCH, PEINT PAR LUI-MÊME, (Musée de La Haye.)
LES ARTISTES CÉLÈBRES
talent de Ter Borch dans la vie, la variété et la finesse d’expression qu'il a su donner à ces visages ainsi alignés. Mais ces personnages graves et compassés, uniformément vêtus de noir, cet appareil funèbre et ces souvenirs sanglants dont ils sont entourés produisent, en somme, une impression plutôt lugubre qu’imposante.
On comprend que les visiteurs aient hâte d'y échapper. Ils goûtent mieux encore, après un pareil spectacle, les aspects pittoresques qui, en parcourant la cité, se présentent à chaque instant à leurs regards : la place du Brink avec le curieux édifice du poids de la ville et ses vieilles maisons aux pignons historiés, couvertes de sculptures emblématiques et de devises latines, les quais bordant le cours gracieux de l’Yssel et les arbres séculaires qu’on aperçoit de là parmi de riantes prairies. C’est dans cet aimable milieu que vivait Ter Borch. Après avoir parcouru toute l’Europe et frayé avec les grands et les rois, il s’abandonnait sans réserve au charme de l’existence laborieuse et retirée qu’il s’était faite. Son talent avait attiré auprès de lui des élèves assez nombreux, parmi lesquels il convient de citer G. Netscher, R. Koets, H. Ten Oever et probablement aussi P. van Anraadt. Plein de bonté pour eux, il les introduisait dans sa famille et nous recueillons un témoignage touchant de la bienveillance avec laquelle ils y étaient traités dans le legs fait, le to novembre 1680, en faveur d’un orphelin, son élève, Bartolt Berentsen, par Sara, une des sœurs de Gérard.
La réputation de l’artiste était alors à son apogée et les plus habiles graveurs du temps s'appliquaient à l’cnvi à reproduire ses ouvrages. Quand, en 1672, au moment de l’envahissement de la Hollande par Louis XIV, le prince d'Orange, Guillaume III, occupé de la défense du pays, passa par Deventer, les magistrats de cette ville, désireux de lui montrer leur attachement, lui demandèrent de poser devant Ter Borch. Le prince ayant répondu qu’il avait à ce moment bien autre chose à faire, mais que sensible au vœu qui lui était exprimé, il leur enverrait son portrait peint par Netscher, ceux-ci déclinèrent cette offre, disant qu’ils avaient dans leur ville le maître même de Netscher. Cédant à leurs instances, le prince avait dû s’exécuter, et Houbraken nous raconte, comme les tenant d’un neveu de Ter Borch, quelques-uns des propos échangés alors entre l'artiste et son modèle. On sent le ton et la discrétion de l’homme du monde dans la manière évasive et plaisante avec laquelle le peintre élude les questions assez pressantes que Guillaume
LE MAGISTRAT DE DEVENTER [l66 (Hôtel de ville de Devjnter.)
LES ARTISTES CÉLÈBRES
lui adressait au sujet de ses bonnes fortunes en Espagne. C’est avec un pareil à-propos que, pendant les séances consacrées à son portrait, il invitait celui-ci à garder un peu mieux l’immobilité qu’il avait peine à obtenir de lui. Malheureusement, par une sorte de fatalité, aucun des trois portraits que Ter Borch rit successivement du prince n'est arrivé jusqu'à nous.
Cette année 1672 fut, on le sait, désastreuse pour la Hollande, et en particulier pour la province d’Over-Yssel, que les troupes françaises occupèrent presque aussitôt. Ami du calme, notre peintre voulut-il échapper aux désordres qu’amena cette occupation ? En tout cas, il est certain qu’il s'éloigna momentanément de son pays et la mention, absent , est inscrite à cette date, en regard de son nom, sur la liste des Gemeensmannen. Rentré à Deventer, Gérard y conserva, presque jusqu'à la rin de sa vie, son activité. Le Concert , que possède M. Six, porte avec la signature de l'artiste
CH, / la date 1675 ; c’est la dernière qu’on ait relevée sur ses tableaux.
L’exécution a gardé sa finesse et sa fermeté; à peine çà et là.
quelque trace de lassitude, si peu apparente d’ailleurs qu'elle demeurerait inaperçue chez tout autre. Entre le travail et les affections d’une famille restée étroitement unie, l’existence de Ter Borch s’écoulait paisiblement. 11 n’avait pas eu d’enfants, mais il n’avait jamais cessé d’entretenir d'excellentes relations avec ses proches, surtout avec sa demi-sœur Gesina, pour laquelle nous avons dit ses prévenances. Cependant ses dernières années devaient être attristées par la perte de la plupart d^s siens. Après la mort de sa femme, une autre de ses sœurs, Sara, née du second mariage de son père, était venue s’établir dans sa maison et tenir son ménage, mais il la perdait aussi le 26 novembre 1680. Un an après, le 8 décembre iriSr, il mourait lui-même à Deventer. Comme il l'avait demandé par son testament, à la date du 21 juin de cette même année 1681, ses restes furent transportés à Zwolle, sa ville natale. Il y fut inhumé, au milieu d’un grand concours de population, dans la sépulture de sa famille, à l’église Saint-Michel, où l'on voit encore aujourd'hui sa tombe, reconnaissable aux initiales : G. T. B., inscrites sur une dalle.
Avec Ter Borch l'École hollandaise perdait un de scs plus grands maîtres. « Un maître original et de premier ordre », ainsi que le dit Bürger, mais je ne saurais cependant ajouter, comme lui, « tout à fait
dans la figure de la femme, par exemple, pourrait-on découvrir