‹ Gérard Terburg (Ter Borch) et sa familleChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Moses et Gesina Ter Borch. — Leur affection mutuelle. — Éducation de Gesina. — Albums de calligraphie, poésies et aquarelles. — Mœurs et divertissements de la jeunesse en Hollande, vers le milieu du xvii* siècle. — Un amour malheureux. — Moses et son talent comme dessinateur. — Son patriotisme. — Sa mort. — Dernières années de Gesina.

Avant d’aborder la vie du grand artiste qui, déjà à cette date, avait rendu illustres les noms portés par son père, nous dirons ici quelques mots de deux autres enfants que celui-ci laissait à Zwolle. Moses et Gesina Ter Borch étaient nés tous deux du troisième mariage que Gérard avait contracté, le i3 septembre 1628, avec une veuve de Deventer, Louise Kondewyn. Une touchante intimité unissait ces deux jeunes gens, tous deux également aimables et bien doués. Plus âgée que son frère, de cinq ans environ, Gesina était née à Deventer le i3 novembre i633. Elle avait manifesté de bonne heure les plus gracieuses qualités naturelles, qu’une éducation intelligente avait encore développées

LES ARTISTES CÉLÈBRES

chez elle. Comme c’était l’usage alors, elle avait préludé à la littérature par la calligraphie et dans ses cahiers d’écriture nous la voyons s’appliquer à retracer d'une plume déliée des préceptes moraux rédigés en vers hollandais (1646). Puis elle-même s’exerce à faire des vers dans le goût du temps, vers dont les traits raffinés et les images assez péniblement cherchées rappellent un peu le langage que nos précieuses tenaient à cette époque. Mais les arts occupent bientôt la meilleure part des journées de Gesina. Elle est musicienne, et copie dans son chansonnier les romances à la mode, avec la désignation des airs, donnée le plus souvent d’après les mélodies françaises alors connues en Hollande: La Boisvinette , la Mostarde nouvelle , la Gavotte d’Anjou, Belle Iris ou le Petit Sot de Bordeaux.

Avant tout la peinture est le passe-temps favori de la jeune fille. Elle l’a vue en honneur parmi les siens et elle célèbre dans ses poésies les ressources de cet art et la signification symbolique des couleurs qu’il emploie. Bien que son talent ne dépasse pas celui d’une dilettante, la facilité avec laquelle elle manie le crayon ou le pinceau nous a valu des renseignements tout à fait précieux sur les mœurs hollandaises et sur la vie particulière de sa famille. De bonne heure elle a pris l’habitude de reproduire tout ce qu'elle a sous les yeux, les jeux des enfants, les menus événements auxquels elle assiste, les costumes et les occupations de personnages appartenant à toutes les classes de la société. Mais la composition n’est pas son fort et quand elle est embarrassée elle recourt à ses frères, surtout à son demi-frère Gérard qui dessine pour elle des croquis de figures, des chevaux attelés à des traîneaux de formes variées. Plus tard, il continuera à lui envoyer des esquisses de petites scènes qu’elle s’appliquera ensuite à copier et à colorier avec grand soin, et nous retrouverons même dans ses albums les dessins de quelques-uns des tableaux de Gérard, indiqués par lui d un trait rapide et sûr. Peu à peu, du reste, elle-même arrive à tourner avec esprit les petites figures qui servent d'illustrations à ses chansons ou qui lui rappellent des incidents de sa propre existence.

La vie n’était point triste dans ce coin écarté de la Hollande et l’on est étonné du mouvement du petit cercle qui anime la maison de famille des Ter Borch. Toute la bonne société du pays, tous les beaux esprits de la ville s’y donnaient rendez-vous. Chaque saison, chaque jour amenait ses divertissements : visites, promenades en traîneaux ou à cheval,

excursions champêtres aux environs de Zwolle, à Hattom par le bac d’Oldenield ou sur les rives de l’Aa dans les prairies égayées par de nombreux troupeaux, avec une collation frugale à la ferme la plus proche, ou un goûter sur l’herbe, troublé quelquefois par l’orage imprévu qui vient

PORTRAIT DE GESINA TER BORCH.

Fac-similé d'un de ses dessins.

fondre sur la troupe joyeuse. Pour tous ces amusements, cette jeunesse jouit de la liberté la plus complète. Sans aucune surveillance, on la voit, dans les croquis de Gesina, s’ébattre à son aise et parmi ces garçons et ces fillettes ainsi abandonnés à eux-mêmes l’amour ne pouvait, à la fin, manquer d’être de la partie. A table, les privautés vont leur train ; chacun courtise sa voisine. On s’embrasse et même, par-ci par-là, des mains s’égarent autour des tailles. De tendres liaisons se forment ou se dénouent

HOLLANDE. — PEINTRES

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ainsi et nous sommes initiés aux procédés les plus délicats de ces galanteries provinciales. 11 est de bon goût, dans un repas, de tenir entre ses dents le pied du verre dans lequel on fait boire son amie, ou de placer son chapeau sous la chaussure de la belle quand elle renoue les lacets défaits de sa bottine. Ce dernier épisode assez fréquemment reproduit permet de croire que chez certaines jeunes filles cette négligence à attacher les cordons de leur chaussure était préméditée.

Peu à peu d’honnêtes mariages avaient clos pour les compagnes de Gesina ces engagements passagers. Seule elle avait résisté. Plus intelligente, mieux douée que ses sœurs, elle était probablement aussi plus difficile. Si elle prenait sa part de leurs distractions, ses goûts étaient plus sérieux. Certains dessins de ses albums, des copies de danses macabres, des images multipliées de la mort mêlées à ces dissipations de la vie mondaine nous révèlent les tendances mystiques de son âme et les préoccupations religieuses dont elle est hantée. Nous pourrions même relever comme un aveu significatif des combats que se livrent en elle l’attrait des passions humaines et les charmes austères de la vie monacale, certaine aquarelle où un groupe d’amoureux figure au premier plan du jardin d’un couvent, tandis qu’au fond des nonnes détournent pieusement la tête et gagnent leur chapelle afin d’échapper à cette troublante vision.

Sollicitée par des pensées si opposées, Gesina avait laissé passer les années de sa première jeunesse sans pouvoir se décider au mariage. Insensiblement elle touchait à la trentaine. Un petit portrait qu’elle peignait elle-même à l’aquarelle, en 1660, nous montre son visage avenant et sa fraîche carnation. Le nez un peu gros est légèrement relevé du bout ; la bouche mignonne et vermeille, des yeux d’un bleu doux et des cheveux d’un blond très fin, légèrement crêpés aux tempes et sur le front, complètent cet aimable ensemble. Bien tournée, spirituelle comme elle l’était, elle n’avait pas manqué d’admirateurs. Mais des galants qui, en prose ou en vers, l’assiégeaient de leurs hommages, poètes, commerçants

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