‹ Gerbes de souvenirsChapitre 13 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La Chaiité fait le Chrétien, L'Etude fait ravenir.

La chaire du maître d^étude se transformait encore en tribune aux séances du Cercle littéraire du collège Juliette, devenu plus tard V Académie Saint-Etiemie,

Le Cercle littéraire du collège Joliette prit naissance en 1847, en la deuxième année de l'ouverture de la maison, et à l'arrivée à Joliette des premiers Clercs de Saint- Viateur. Seuls les élèves des quatre dernières classes du cours classique avaient droit d'en faire partie. On leur fournissait ainsi " une occasion magnifique de produire et de développer leurs talents littéraires et oratoires " et d'acquérir la science du gai sçavoir. Si l'ob-

jet de l'Académie française fut de polir et de fixer la langue française, l'objet du Cercle littéraire fut pour chacun de ses membres de polir et de fixer sa langue française. Faire partie du Cercle littéraire était Pambition des jeunes, comme aussi de prendre place dans le dortoir des grands et de pouvoir se servir du rasoir.

Son programme était contenu dans cette devise qu'il s'était choisie :

La Charité fait le chrétien, L'Etude fait Tavenir.

Une fois la semaine, un des jours de congé, les académiciens se rendaient à l'étude pour la séance de leur Cercle.

Avec ces réunions de chaque semaine, l'Académie produisait une jolie somme de travaux littéraires durant l'année. C'est ce que nous apprend son secrétaire dans une note publiée par la Yoix de VEcolier : " Depuis le 19 octobre 1876 jusqu'au 21 juin 1877, les 80 membres formant ce Cercle ont tenu 36 séances régulières. On v a prononcé 26 discours en forme, et une quinzaine de discussions, la plupart sur des questions actuelles et pratiques, sont venus animer les séances. En outre, 32 essais littéraires, historiques ou pliilosophiques ont été soumis aux membres de l'Académie sous forme de lectures, et un grand nombre de déclamations, distribuées indistinctement à tous, sont venues révéler les aptitudes des uns et développer le talent des autres.

ACADBIJIES 229

indistinctement à tous, sont venues révéler les aptitudes des uns et développer le talent des autres. Enfin, il a paru 19 numéros du journal manuscrit VEcho du Cercle littéraire. '\

" Nos plus sincères félicitations ajoute la Yoix de VEcolier à PAcadémie Saint-Etienne et en particulier aux dévoués promoteurs de cette association. Les vétérans de Tancien Cercle qui ont gardé souvenance de leurs premiers exploits oratoires, pourront, à Paide de cette petite statistique, apprécier Foeuvre de leurs successeurs et les jeunes écoliers qui s'apprêtent à franchir les degrés de la tribune académique y verront un noble exemple à suivre et d'abondants lauriers à moissonner. "

Mais quand le Cercle littéraire est-il devenu l'Académie Saint-Etienne ?

La Yoix de VEcolier du 1er janvier 1877 annonce ce changement en ces termes : " Le Cercle littéraire du collège Joliette a substitué à son ancien titre celui de l'Académie Saint-Etienne. Ce changement de dénomination a été adopté dans la séance du 21 décembre à la suite d'une motion proposée par M. Joseph Laporte, président. L'Académie a choisi pour patron Saint-Etienne, le protomartyr, en mémoire du R. P. Etienne Champagneur, le vénéré fondateur de l'Institut des Clercs de Saint-Viateur en Canada. Nous applaudissons à cette heureuse idée. ".

A la séance qui suivit l'adoption de cette mesure marquée au coin de la délicatesse et de la piété filiale, le 28 décembre 1876, on lit la motion suivante: "L'Académie

Saint-Etienne souhaite une bonne et heureuse année aux anciens élèves et à tous les amis du collège Joliette. ''.

De 1870 à 1882, le Cercle n'eut, je crois, que trois directeurs : MM. L. Beausoleil, Eégis Bonin et P. Sylvestre.

Outre les séances ordinaires ou de règle, avaient lieu d'autres réunions plus solennelles, mieux préparées, publiques pour tout le personnel du collège. La Voiœ de VEcolier de 1876 nous fait le rapport d'une première séance du Cercle, suivie quelques jours plus tard, le 26 octobre, de sa séance proprement dite d'ouverture, en présence de 200 élèves, dans la salle d'étude. Cette année-là l'Académie comptait 80 membres.

(I^ bureau du Cercle se composait d'un président, d*un vice-président, d'un secrétaire et d'un assistant-secrétaire. )

Voici ce qu'on en dit: " La plus grande activité littéraire règne en ce moment au collège. Les deux Académies rivalisent de zèle et leurs séances se succèdent avec un intérêt toujours croissant. La salle d'étude est seule assez vaste pour contenir la foule des spectateurs qui se pressent aux assemblées du Cercle littéraire. '\

Mais vous avez bien lu, il y avait en 1876, au collège Joliette deux Académies dont la seconde était de langue anglaise.

Les élèves de langue anglaise ne voulurent pas être en retard et en même temps que l'Académie Saint-Etienne tenait ses séances, ils se groupèrent en société sous la direction de M. J. McKusker, diacre, sous le nom de : f^t.

Patrick^a Literary Society. C^était alors Page d^or des élèves de langue anglaise au collège Joliette. En 1875, j^n compte 28 sur la liste des élèves et en 1876, 31. C'est en 1875 que leur cercle littéraire fut établi par un des professeurs M. McKusker qui venait de New York. L'année suivante elle fut sous la direction de M. F. O'Gara. Ses succès furent tels que ses membres purent organiser dans riiiver de 1876, une séance publique qui fut très goûtée. Jamais auparavant nous n'avions vu d'exercices de callisthénie. Le nom nous était aussi étranger que la chose elle-même. Les premiers exercices donnés sur la scène le furent en 1874 par mes deux confrères de classe: Martin Kehoe et Thomas Atfield, très versés dans ce genre de sport pratiqué par eux à Marquette. Je me souviens, aussi que John Colwell, qui s'est noyé en 1879, se distinguait par son agilité et la variété de sa culture physique; il excellait dans la danse nègre, en sabots.

Il y avait même alors au collège deux classes latinesanglaises: Versification et Syntaxe.

Après les vacances de 1876, quatre Irlandais venant du séminaire de Nicolet nous arrivaient en Philosophie, dernière année: Edouard Murphy, Philippe O'Donnell, J. Cummings, et James Gilday, quatre jeunes gens bien " plantés ", avec du talent et d'excellentes dispositions qui en ont fait quatre prêtres. Murphy né au Canada à Inverness, passa au diocèse de Chicago; les trois autres, américains de naissance, font partie du diocèse de Boston.

Gilday chantait très bien — res mirabilis pour un

américain. — Un autre élève de langue anglaise avait aussi une très belle voix: James Carson que le Frère Vadeboncoeur choisit pour chanter la cantate de M. Jolîette à une fin d'année.

M. Edouard- Ambroise Murphy seul de ces quatre recrues demeura au collège où il fit la classe quatre ans. Il n'en partit qu'en 1880, emportant avec lui Testime et la confiance de tous ceux qui furent ses élèves et l'amitié de ses collègues. Homme d'étude et de talent, il enseigna l'anglais, les mathématiques, le latin et le grec ; il mérita même d'être nommé: " Murphy le Grec ". Les langues anglaise et française lui étaient également familières ; il les enseigna toutes deux et son énergie le rendit redoutable à tous ; " c'était un maître anglais ", mais qui savait commander et se faire obéir. Il eut un autre nom que le " Grec " on l'appelait, mais à la faveur des ténèbres seulement, " le Cheval de bois ".

Il se noua bientôt entre lui et ses collègues une amitié qui ne connut pas de décrépitude ; tel on l'avait connu au collège, tel on le retrouva plus tard curé de l'ancienne cathédrale de Chicago, l'église Sainte-Marie, Avenue Wabash. Deux fois je fus son hôte.

Il me disait un jour combien il bénissait le ciel d'avoir appris la langue française. '^ Je puis lire le français, préparer mes sermons dans des auteurs français et dernièrement mon français m'a valu un grand honneur, celui de recevoir et de converser avec l'infante Eulalie d'Espagne qui, à l'époque de l'exposition 1893, entendit la grand'messe dans mon église. Les autres prêtres de

ACADËMIBS

la paroisse ne purent pas lui parler, car elle nous entretenait dans la langue diplomatique. ".

M. Murphy fit l'anglais en Syntaxe, puis le latin en Belles-Lettres et le grec en Méthode et Versification.

En même temps que ceux-ci, quatre ou cinq autres séminaristes anglais faisaient leur stage au collège: MM. W.-S. Kellj, F. O'Gara, Ths Burke, James Whittaker et John Kelly, outre deux MM. Plunkett

M. W. Kelly fut ordonné dans la chapelle du collège, ainsi que le R. P. C. Forest le 15 septembre 1878, et partit sur-le-champ pour le diocèse d'Ogdensburg. Il est aujourd'hui curé de Plattsburg, et Fun des dignitaire» du diocèse, (décédé en 1908). M. 0-Gara devint prêtre quelques mois plus tard, ainsi que MM. Jos. Levesque et Camille Lafortune, à Montréal, le 21 décembre 1878, mais il ne revint pas à Joliette, appelé sans délai à Chicago.

MM. Ed. Murphy et T. Burke furent ordonnés le même jour et pour le même diocèse de Chicago, le 1er août 1880, dans Téglise du Mile End. MM. Whittaker, — Irlandais de Rawdon — et J. Kelly, reçurent la prêtrise plus tard, le premier pour Montréal en septembre 1880 et le second pour Boston.

M. Murphy mourut à Chicago le 31 octobre 1903, à Page de 48 ans.

M. Whittaker, curé de Winooski, Vt, l'avait précédé de quelques années dans la tombe.

Mais où suis-je donc rendu? quand il me semblait n'être encore qu'au collège Joliette, dans la salle d'étude, assistant à une séance académique.

Jusque-là (1876-77) on ne songeait pas à récompenser autrement que par des applaudissements et des éloges les membres du Cercle littéraire, mais dans le palmarès de la fin de l'année 1876-77, je vois l'Académie Saint- Etienne mentionnée et couronnée par six de ses membres pour les travaux ordinaires : discours, discussions, journal, essais littéraires et déclamations.

Je ne sais pas si la direction de la maison se montra aussi généreuse vis-à-vis des ecclésiastiques qui, eux aussi, établirent une sorte d'école de prédication ayant lieu le mercredi de chaque semaine, sous la présidence du Père Beaudry (1877). Si mon compte est fidèle, cette bonne institution ne dura pas longtemps. Le temps, plutôt que les succès, manquait à nos professeurs; car les lauriers abondaient dans leurs couronnes, paraît-

L'Académie offrit encore des soirées d'honneur à M. le chanoine Lamarche, délégué spécial de Mgr l'évêque de Montréal, pour la visite des maisons d'éducation du diocèse. M. le chanoine, si compétent en matière d'éducation et d'instruction, vint au collège Joliette deux fois, en 1878 et en 1879. Son premier examen dura quatre jours. Quelle bonhomie et quelle condescendance de la part de ce dignitaire de l'Eglise pour les jeunes écoliers que nous étions alors !

L'année suivante ramena ce visiteur bienveillant qui vécut encore huit jours au milieu de nous, prenant part à nos progrès et à nos succès, interrogeant les élèves avec ce tact parfait et cette aisance de grand éducateur qui lui gagnait tous les coeurs. Dans le cours de la semaine,

un soir de congé, la communauté fut appelée à la salle d'étude — salle ordinaire de réception — et l'Académie y donna une séance en son honneur.

Par la voix de son président, M. Cli. de Lanaudière, le Cercle exprima sa joie de voir un aussi grand dignitaire, assister à cette modeste séance et encourager ses efforts.

J'ai devant mes yeux un bel insigne frappé au centenaire du héros de Chateauguay, l'immortel de Salaberry, le 25 février 1879, et distribué aux élèves du collège Joliette où on l'avait imprimé.

Voici la légende de cette cocarde :

Religion^ Patrie, Honneur !

Centenmrc

du

Héros de Chateauguay.

avec la date du 25 février 1879; au-dessous en sautoir, deux branches d'érable sur lesquelles repose le castor c;i nadien.

Il est facile de voir que l'Académie prit elle-même cette initiative, car dans l'après-midi, elle se réunit et proposa une motion dans laquelle les jeunes patriotes de Joliette se joignaient à leurs aînés dans la fête patriotique qui réunissait à Chambly où mourut le colonel de Salaberry, au centième anniversaire de sa naissance '^ tous ceux qui sentaient battre sous leur poitrine un coeur religieux et patriotique. '*.

Il y eut une seconde motion à l'adresse de M. Chateauguay de Salaberry, ancien élève de Joliette, autrefois membre de l'Académie et petit-fils du liéros de Chateauguay.

La Voiœ de VEcolier ne ménage pas ses félicitations aux membres de l'Académie et au bureau de direction qui, dans une sphère assez restreinte, trouve moyen de sauvegarder les intérêts de la société et de conserver à la postérité des archives intéressantes.

" En vertu d'une décision du conseil, dit le journal du collège, tous les fragments épars de journaux et d'essais littéraires, provenant de l'ancien Cercle ont été réunis, classés dans l'ordre chronologique et reliés en un joli volume. Les membres de l'Académie Saint-Etienne vont chaque jour puiser dans ces précieuses archives le goût de la littérature, en même temps qu'ils paient un juste tribut d'admiration à leurs devanciers. ".

L'Académie Saint-Etienne servit aussi d'intermédiaire entre les anciens élèves et les élèves actuels : " Quoi de plus doux, disait-elle en 1879, pour nos jeunes coeurs que le souvenir de nos devanciers dans cette maison? Noue les avons vus, aux jours à jamais mémorables de la réunion (1878) accourir sous ce toit béni qui abrita leurs premières années et d'où ils partirent pleins d'espérance pour le grand voyage de la vie . . Que la chaîne d'or d'une amitié durable nous unisse chaque jour davantage aux générations qui nous ont précédés, puisque nous sommes les enfants d'une même mère! "

Image du monde et de la vie, la tribune académique

de nos collèges est le témoin muet de beaux succès et de sérieux revers, comme aussi de petites victoires et de défaites légères ; témoin aussi de nobles essais, de jolies initiatives, de louables efforts de volonté. Si Pie X a pu dire un jour aux Français dans une audience : " Je tremble comme un enfant qui commence à marcher, en parlant votre langue pour la première fois en public '', à plus forte raison un jeune homme de quatorze ans, peut-il raisonner ainsi en affrontant les regards si bienveillants soient-ils de ses confrères, de ses condisciples et de ses maîtres.

Le Cercle littéraire de Joliette vit de beaux jours et de mémorables luttes quand les Cornellier (Auguste) et les Desmarais ( Odilon ) , pour ne mentionner que ces deux disparus, mesuraient leurs forces et déployaient leurs talents oratoires. Bien d'autres exploits pourtant dignes de mention, sont plus humbles et plus cachés. Nous n'avons pas mission de les rappeler ici. Abordons un autre sujet ; prions le R, P, Laporte de comparaître et de nouB instruire.

^^liïf^iïï/iiïi^^ii&iiïfiffiii^

Page 1