CHAPITRE XI
(Le Père MICHEL)
Exerce te ipsum ad pietatem, nam pietas ad omnia utiîis est.
(I Tim., ïT, 7-8.)
La biographie du R. P. Beaudry s'achevait à peine, que le R. P, Joly me lançait un autre ballon d'essai en m'écrivant : " Tout ceci me fait bien penser, sans Toser encore, à vous demander de faire la biographie du Père Michel Laporte; vous en diriez tant de choses que personne que vous ne nous dira. ".
Sans le savoir ou le sachant peut-être, car le bon Père devient routier de première classe dans ces choses-là
(prendre connaissance du siège en règle qu'il fit à l'Administration française pour obtenir les restes mortels du K. P. E. Champagneur et les apporter au Canada, en 1905), le R. Père venait de me lancer du plomb dans Taile; j'étais blessé, mais d'une blessure guérissable, même à première application. Dès lors j'eus le désir d'écrire un chapitre dédié au Père Laporte et sans autre préambule, je commence.
Né au rang du petit Saint-Esprit, sur la rivière l'Achigan, il fut baptisé à l'Assomption (l'Epiphanie n'existait pas et son village s'appelait l'Achigan), le 28 septembre 1826, fils de Joseph Laporte et de Marie Sauvage, famille profondément chrétienne et canadienne. On lui imposa les noms de Joseph-Eucher auxquels vint se coller, contre sa volonté, le nom de Michel sous lequel, il fut connu parmi les élèves de l'Assomption.
J'ai toujours remarqué que, parmi ses confrères et ses condisciples, on demandait une explication en manière de correction chaque fois qu'on disait le P. Eucher Laporte — Eucher ? — C'est Michel que vous voulez dire. C'est tellement vrai qu^l est arrivé une plaisante aventure à Mgr Archambeault le jour des funérailles du Père Laporte. Il n'avait pas l'air de savoir que le défunt ne s'ajipelait pas Michel. Le Père Laporte fut donc Michel toute sa vie et jusque dans la mort, puisque Mgr l'évêque de Joliette, en cliantant l'absoute du défunt, l'a nommé Michaelis sacerdotis.
A l'Assomption ses confrères de classe et son frère Aldéric, notaire à Saint-Alexis, lui portaient des antien-
R. P. J.-EUCEIER LAPORTE, C. S. ▼. 241
nés avec ces mots: Michael archangele et plus tard, quand il se fit religieux: Michael monache.
Mais d'où venait ce sobriquet ? Me croyant bien loin dans sa manche et dans son intimité, je me bazardai un jour à lui demander Torigine de ce faux nom et voici ce qu'il m'en apprit : " Le soir de son entrée au collège, à l'appel nominal des élèves, M. Jean Dupuis, le Père Jean ancien directeur du collège de l'Assomption, comme on l'appelait pour le distinguer du Père petit Jean, son neyen et son successeur à la cure de Saint- Antoine, oubliant sans doute le nom du jeune Laporte, ou ne le comprenant pas sur son calepin, (c'est un nom assez rare), l'appelle tout bonnement Michel, nom très porté dans la famille des Laporte. ".
C'en était assez, le baptême était donné, l'imposition du nom était faite, le nom de Michel fit fortune et le Père le porta malgré lui toute sa vie, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à la vieillesse la plus avancée.
Mais il n'aimait pas ce sobriquet; il avait tort, car dans ces temps reculés où il fallait un surnom, il aurait pu tout aussi bien s'appeler le Swan^lsi Galoche ou Passecarreau, que Michel. J'ai dit qu'il n'aimait pas son surnom et voici la petite scène dont je fus le témoin au presbytère de Saint- Ambroise chez " mon oncle Damien " le curé. Pendant le souper, je me permis un soir de l'appeler le Père Michel — Appelle-moi par mon nom — C'est ton nom, dit M. le curé. Piciué au vif de cette intervention si bonne-femme, on pourrait dire, de son oncle, il ajouta d'un ton très ému et d'une façon très énergique : ^^ Ce n'est pas v. je m'appelle Eucher et non pas Michel".
(Il fallut mettre en réserve, ce soir-là, nos " Père Michel").
L'enfant fit sa première communion, préparé par M. François Labelle dont il aimait tout à rappeler le souvenir et à vanter la dignité. Quand il quitta la cure de l'Assomption, disait-il, pour celle de Repentigny, il n'eut que cette parole à son sermon pour laisser entrevoir son prochain départ: ^^ Mes frères, écoutez-moi encore une fois. ".
On racontait autrefois une plaisante boutade de M. Laurent Aubry, qu'il faut prendre avec un grain de sel. Tl y avait trois frères, prêtres dans la famille Aubry ,^ comme aussi il y avait trois prêtres Labelle. Ceux-ci venaient de la Pointe-Claire, ceux-là de Saint-Laurent. Voici donc ce que disait un jour M. Aubry : " Dans la famille Labelle, c'est le plus jeune (M. J.-B.) qui est le plus fin, qui a le plus de talent, puis c'est M. Edouard, et le moins fin et le moins doué, c'est l'aîné M. François. Chez nous, c'est tout le contraire, c'est l'aîné (c'est moi) qui est le plus fin, puis ensuite c'est mon frère Josepli qui n'en a pas à vendre; enfin c'est Luc " mon frère '', qui est tout-à-fait simple. ; s'il en était venu un quatrième ajoutait-il, il lui poussait des cornes ! "
Le jeune Eucher travailla à la maison paternelle avec le père Brousseau jusqu'à l'âge de près de vingt ans où il entra au collège. Comme bien on pense l'enfant fut original, n'aimait pas ce que les autres enfants recherchent d'ordinaire avec avidité, mais il regardait et observait tout. A l'âge de six ans il s'en allait avec son père à l'Assomption, juché sur une charge de poches de grain,
quand son père lui montra les murs de la première bâtisse du collège (1832) qu'on élevait.
La piété de sa vie entière se manifestait déjà chez cet enfant; son bonheur, comme celui de Samuel, l'attachait à l'église de sa paroisse; il restait à vêpres, le dimanche, et en attendant l'heure du catéchisme, il s'asseyait dans le banc de sa famille où il se trouvait bien chez lui, les bras croisés, les yeux fixés sur le tabernacle, faisant comme le vieux du curé d'Ars : " Je l'avise et il m'avise." Il allumait à la flamme de l'autel sa tendresse eucharisque qui fut sans cesse en éveil et si vivace en lui. Déjà se dessinait aussi son goût pour l'architecture; son oeil fouillait l'autel, le retable, le baldaquin, la corniche, la frise, la voûte, les colonnes pour découvrir les secrets de la sculpture et pour affiner son goût. Il s'entraînait, sans le savoir, vers l'art de la construction et de l'archéologie.
Puis il entra au collège (1846) où il fut bon élève, apôtre déjà en herbe et en fleur et même en fruit, comme on le mentionne avec beaucoup d'honneur au Chapitre VI du premier volume, à la page 240. Il réussissait bien dans les lettres, les classiques et jusque dans l'éloquence; il déclamait, j'allais dire comme un diable, car il fit très bien plus tard la partie du diable à la consécration de l'église de Sainte-Mélanie et sut poser avec éloquence la question liturgique prononcée avec un éclat terrible : Quis est iste rex gloriae ?
Il s'en tirait si bien, même écolier, qu'on lui donnait des drames à exercer; pourtant son autorité en était souvent éclaboussée.
Il piit la soutane en 1853 et fit un premier stage de cinq ans 1853-1858 au collège de l'Assomption comme professeur. Un jour (il faisait la classe vis-à-vis de celle de M. Odilon Guilbault), il eut besoin de sortir un instant pour une affaire bien impérieuse sans doute. Alors il demande au professeur d'en face "de garder ses petits dindes" pendant quelques minutes. "Oui, dit un de ses élèves (C'est M. Jérémie Gagnon, ancien vicaire du E. P. La joie à Joliette), car notre mère s'en va" ! Il me semble que ce mot plut beaucoup au Père Michel, bien qu'il ajoutât : " Non, mais, t'es ben bête, toi ! " ou bien : " tu vas mourir jeune, tu vas crever, t'as trop d'esprit. ". (Il faut prendre le mot bête en bonne part.)
Il procédait toujours par comparaison; il en jaillissait "à foison", comme il disait, claires et limpides, coulant de bonne source. J'en eus un jour un excellent échan tillon. Nous arrivionsje Père Michel, M.O.Houle et moi, chez un bon ami des Laurentides, au nord de Joliette,^ qui nous reçoit à bras et à coeur ouverts : " Je suis heureux de voir ces deux jeunes prêtres, mais ce n'est pas comme le P. Michel; je l'aime tant. Il nous faisait de si belles comparaisons, si frappantes qu'on saisissait aussitôt tous les points obscurs. Une fois surtout il m'émerveilla. Rien de plus pressé, aussitôt en voiture que de demander à notre vieux compagnon l'explication de sa comparaison.
" Cet ami, dit le Père, était alors en Philosophie, mais le râtelier était bien trop haut pour lui. Pris de découragement, il vint à ma chambre et me dit : " J'ai envie de retourner dans ma famille; je ne réussis pas; je ne comprends pas les explications ". — Non, dit le Père,
reste et écoute-moi bien, je vais te faire une comparaison. Suppose une grosse cruche (c^était notre homme) avec un goulot tout petit (c'était encore et mieux lui). Il faut plus de temps pour l'emplir, mais ça viendra et quand elle sera pleine, elle contiendra autant que les autres. Un sourire éclaira sa figure béate et il partit en disant : '^ Je comprends, je comprends " î
Pour notre consolation, notre vieil ami ajouta : ^*Vous êtes trop bêtes vous autres, vous n'auriez pas compris et vous seriez partis découragés " !
D'un caractère indécis, voyant plus clair dans l'âme des autres que dans la sienne, il se crut appelé en religion et à cette fin, il vint demander son entrée au noviciat des Clercs de Saint-Viateur à Joliette. Il fit son année de probation 1858-1859, puis fut professeur à Joliette durant cinq ans, selon la période de ses premiers voeux 1859-1864. Incertain, indécis, il reculait quand il fallait avancer, je parle des ordres sacrés. Il éprouvait un peu ce que saint François d'Assise ressentait à la vue du sacerdoce. Il prit dix années avant de se fixer définitivement au sujet de la prêtrise.
Quand il fallut renouveler ses voeux en 1864, plus hésitant que jamais, il quitte Joliette pour l'Assomption où il fut encore professeur durant trois ans 1864-1867 pendant lesquels il reçut la prêtrise à Montréal le 17 décembre 1865. Mais il ne trouva pas encore dans le sacerdoce la volonté de Dieu qu'il cherchait et il rentra pour la deuxième fois dans l'Institut de Saint-Viateur pour s'y fixer définitivement. Il refit son noviciat 1867- 1868, fit ses premiers voeux en 1868, ses deuxièmes en
1873, et ses voeux perpétuels, en 1879, Ses hésitations étaient vaincues. Mais il n'aimait pas à rappeler cette sorte de faiblesse et d'irrésolution de ses premières années; il voulut les plonger bien avant dans le gouffre de l'oubli.
Voici comment sa notice biographique parle de sa carrière d'enseignement 1853-1879, soit un laps de temps de vingt-six ans.
" Successivement professeur de Belles-Lettres, de Khétorique, de Philosophie et de Théologie au collège l'xVssomption, à Joliette et h Rigaud, il a fourni des générations d'élèves qui, dans les différentes classes du clergé, de l'état religieux, ou de l'état séculier, restés profondément attachés à leur ancien maître, ont été et sont encore l'honneur de l'Eglise et de la société, aussi était-ce toujours avec un légitime orgiieuil que le bon vieillard aimait à parler de ses anciens disciples. ". Les Ephéméridcs du collège Joliette ajoutent : " Ses élèves ont toujours su apprécier ses grandes qualités d'esprit et de coeur et conservèrent de lui le meilleur souvenir. '\ Les Pères Lalande, jésuites, anciens élèves de Rigaud, sont ses disciples et l'une de ses meilleures gloires. Il en était fier et eux, en fils bien nés, lui gardent un excellent et fidèle souvenir. Coro)w senum, filii eorum (Prov., XVII, 6).
C'est ainsi que le Père Hermas Lalonde chantait avec coeur aux Noces d'or du collège Bourget (1911), ces mots si naturels, si vrais et si vécus.
Père cher (Eucher), dont la parole Si longtemps a fait école Chez des gaillards sans boussole A la vie ouvrant leur corolle ; Orateur de forte taille, Tu tapais sur la " canaille " ; Que ton coeur au ciel tressaille, Car reviennent braves gens Tes garnements.
" S'il n'était pas un professeur érudit, continue son biographe, il avait cette science pratique et ce ton original de l'expression qui grave l'enseignement de la vérité; on le comprenait et on retenait ses leçons. ".
Ses connaissances dans la langue latine, en littérature et en histoire, étaient variées et bien classées; c'était ses matières d'enseignement, ses auteurs qu'il aimait à expliquer, ainsi que la philosophie morale, car le Père Lévesque disait qu'il était fait pour enseigner des choses faciles, mais dans l'anglais, les mathématiques et le grec, il y perdait même son latin.
Je me figure maintenant qu'il n'aimait pas vraiment à enseigner des matières abstraites, difficiles et absorbantes comme la logique, la métaphysique, qu'il n'y était pas dans son assiette; mais pour la morale, l'histoire sainte, l'histoire de l'Eglise, l'histoire en général, l'apologétique, la littérature, les classiques latins, il y était maître ]>assé.
Je me souviens toujours comme il savait nous expliquer, nous rendre faciles les principes de la philosopliie
morale, car " d'une doctrine pure et sûre, il s'attacha avant tout aux idées romaines et, comme il aima d^un amour passionné et tendre comme celui d'un enfant, le Pape et la sainte Eglise, il abhorra avec une non moins grande énergie le libéralisme sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations. ".
On raconte souvent ses distractions de classe comme celles-ci : " Un de ses élèves lui passe, à son insu, et pendant qu'il parle, un chiffon plein d'encre avec lequel il se noircit tous les doigts; une autre fois c'est un bout de chandelle de suif qu'il palpe, tourne, retourne, amollit jusqu'à ce que la mèche enfumée et odorante le fasse revenir à lui-même; tout finit par une grimace significative et un gros mot à l'adresse de Lactance Tremblay qui fournissait la chandelle.
On se rappelle aussi ses terreurs à la vue d'une simple feuille de tôle mise en mouvement au moyen d'un fil imperceptible et paraissant obéir à cet ordre: " tôle, marche ! " Et la tôle remuait, au désespoir du Père Michel.
Dans ses dernières années, il devint lourd et sommeilleux. Une après-midi, il cède à la fatigue et " ronfle comme un moine ". Alors la contagion plutôt feinte que réelle, se propage de proche en proche et, le temps de le dire,, voilà toute la classe, moins un (Grégoire, Joseph Deschênes) couchée sur les tables. Réveillé par ce silence de mort, le Père lance cette apostrophe : " Tu n'es pas couché, toi aussi, Grégoire; vite! couche-toi comme les autres ! "
Quand une leçon n'était pas sue, il ne manquait pas d'ajouter : Sunt multae insulae '^ la navigation est pénible. ".
Plus poli qu'il en avait l'air, car il possédait à fond cette politesse du coeur qui voisine la charité, il nous enseignait à faire de beaux saints très gracieux de la tête et de la main, mais pour réussir dans ce genre de politesse, il lui fallait être à son aise, avec ses gens, loin de ceux qui l'intimidaient. Souvent, il nous disait : ^^Quand vous ne savez pas si vous parlez à une dame ou à une demoiselle, dites madame et vous êtes sûrs sinon de plaire, du moins de ne pas déplaire. ". Mettant en pratique ce conseil si sage, il était un jour au presbytère de Saint- Jacques ', chez M. Maréchal qui mourut à l'archevêché de Montréal, dans les fonctions de vicaire général, et il disait à tout instant : '^ Merci madame, s'il vous plait madame. ''. " Mais depuis quand, dit M. le curé, appellet-on une demoiselle madame? " " Depuis que le monde a commencé à parler, M. le curé ".
Je crois qu'il faudrait aller chercher loin pour trouver meilleur coeur, homme plus poli, dans le vrai sens du mot, plus obséquieux, plus donnant. Un jour, dans les montagnes, en quittant un presbytère, je lui dis : " Si nous avions invité le vicaire à nous accompagner, ça lui aurait fait plaisir Après un moment de silence et de réflexion, il me dit : ^^ Tu n'aurais pas dû me dire cela, je vais être mal à l'aise tout le voyage ".
Notre cheval à ce voyage n'était qu'une haridelle attelée à une mauvaise barouche. Alors la soeur du curé,
qui "n'avait pas sa langue dans sa poche ^\ nous fit cette malice bien trouvée : " Mais vous avez un cheval prêt à recevoir le mortier. ".
Au service de Narcisse Bourgeois la grand figure du Pèi^e Laporte, le dîner se prit au presbytère de Saint- Ambroise. La classe entière de Philosophie à Joliette, se trouvait là pour dîner. Le service de la table se fit par le Père Michel et mon " oncle Damien " transformés tous deux en waiters ou en garçons de table et aidés dans le service par " ma marraine '■ (Mlle Joseph te Laporte la marraine de M. le curé). Si, une fois, nous avons été bien servis et abondamment i>ourvus, ce fut là. Il faut dire que c'était la veille de la visite de Mgr Fabre.
Il y a quelques années, en 1906, je crois, nous étions réunis en grand nombre au noviciat, pour y faire une visite de cérémonie au Père Laporte et aux autres amis. Pendant la conversation où pleuvaient les gros mots à travers des éclairs d'esprit, le Père Michel avec un àpropos, vaut autant dire parfait, s'adresse au Frère Bernard et lui dit : " Bernard, si tu étais gentil, tu servirais ù ces messieurs un verre de ton meilleur vin '\
Je crois que le Père reçut une ovation ; encore un peu et on le portait en triomphe !
Aux visites qu'on lui rendait dans les maisons où il fut employé comme chapelain, il savait se rendre aimable par son assiduité auprès de ses hôtes et par mille petits soins qu'on est surpris de recevoir d'un homme taillé en si grosse charpente.
On a bien raison d'écrire à son sujet : " Dans sa con-
versation, il était causeur intéressant, aimable et bien renseigné ". Il fallait le " mettre sur farine ", dans son assiette quand il s'en éloignait, car il avait des moments sombres, des tristesses, des " diables bleus ". Lui-même nous le dit dans son récit de voyage aux Illinois, tout en nous donnant la recette pour le guérir. Ecoutons-le ; ^* J'avais passé deux jours et une nuit dans les chars ; j'étais tout fatigué, tout brisé, tout endormi, tout démoralisé, tout enfumé, noir en un mot et laid comme un nègre, et par-dessus tout, d'une humeur massacrante. La gracieuse réception qui me fut faite, à mon arrivée, fit disparaître à l'instant ces inconvénients moraux et physiques et, à la vue de mes amis qui s'empressaient autour de moi avec la plus franche et la plus cordiale gaîté, je retrouvai tout mon calme et toute ma joie. Tel, après les fureurs de la tempête, le rayon bienfaisant de l'astre du jour ranime et réjouit la nature. ".
L'amitié fut donc dans sa vie comme le soleil dans la nature; rien n'est plus vrai et quiconque a vécu dans l'intimité du Père Michel le sait autant que moi. Observateur émérite, sans en avoir l'air, il saisissait impitoyablement les mille petits défauts quli émaillent les conversations ordinaires, puis il retenait les saillies spirituelles, les tours piquants et les expressions canadiennes si charmantes, sans être académiques. Et lui-même, sans s'y préparer le moins du monde, nous dnsait des mots qu'on répète encore. Un jour, nommant les prêtres présents aux Quarante-Heures, il ajouta : M. N. s'y trouvait avec sa boite " d'alors et d'à présent '• (ritournelle sans cesse employée). Un vieux prêtre, de tout temps
affaibli du cerveau, meurt dans un accideut de chemin de fer. En l'apprenant le P. Michel dit: " les choses vont curieusement en ce monde, ce cher vieux qui vécut hors le trac, mourut sur le trac. ".
Lui rappelant une autre fois une de ses expressions originales et spirituelles, tout en m'approuvant dans son esprit, il me reprend ainsi, de la manière la plus charmante du monde : " T'es comme un sas; tu laisses passer la belle et fine fleur, et tu ne retiens que les saletés et les c. . . de souris. ". Puis il ne manquait pas d'ajouter: " Sais-tu ben que c'est pas bête, ça ; tu ne l'aurais jamais trouvé, t'es pas assez fin! ''
Mais quand il paraissait triste, il ne fallait pas s'informer directement de ce qu'il avait, ni lui demander une histoire, le récit d'une aventui*e, car il n'était pas précisément commode à ces moments-là. Après une chute de voiture quelqu'un d'officieux s'approche de lui et lui demande aimablement: " Vous êtes-vous fait mal, M. le curé? " Ce n'est pas de vos affaires, donnez-moi mon chapeau. ".
Il ne fallait pas l'attaquer de front, il valait mieux commencer à raconter l'histoire soi-même et aussi la travestir à dessein, car il était si franc qu'il ne supportait pas la tromperie ni la duplicité. " Ce n'est pas de même, petite bête ou grosse bête, selon le cas, t'es trop bête pour conter ça; écoute, je vais te la raconter et le récit s'en suivait intéressant, véridique, original et complet et si drôle qu'un rire inextinguible et fou s'emparait des auditeurs, en aiguisant davantage la verve du narrateur. C'est dans ces bons moments d'abandon
qu'il nous a légué ses aventures dont plusieurs sont racontées au premier volume, et, parmi cent autres, car il est né pour les aventures, je place sa rencontre avec le R. P. Lajoie, un jour de pique-nique.
C'était en 1897, durant une des visites du R. P. Lajoie; on fit un pique-nique en l'honneur de l'illustre visiteur, et le Père Michel, déjà septuagénaire, accompagna les autres religieux et
Que faire en un giie à moins qu'on ne songe?
Aussi
Que faire à un pique-nique à moins qu'on ne memge?
Il dîna donc bien, de bon appétit, de bonne humeur, assaisonnant le tout de bons mots et de réflexions spirituelles; puis il mangea de la crème à la glace, etc., et ensuite, ce fut le naufrage. " Eh ! bien oui, innocent, t'es trop bête, tu ne comprends pas ça, toi ! " Bon gré, mal gré, il lui fallait réintégrer son domicile et le R. P. Lajoie qui portait du bois, le fit monter malgré lui, dans sa voiture pour le ramener au noviciat. Il eut beau s'excuser, on ne l'écouta pas et on n'eut égard qu'à son âge et à ses infirmités. Mais il fallait lui entendre raconter cette aventure lui-même; c'était un régal aussi doux et moins malfaisant que la crème à la glace ; il l'avait tant et si bien vécu cette histoire et
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Une autre chose lui rendait sa bonne humeur un instant perdue, c'était un tour de voiture, une promenade, une visite chez un curé voisin, mais visite courte et rapide. Pour lui Pidéal de ces visites, c'était d'arriver a 11 heures a. m. Après les premiers échanges de souhaits et de politesse avec M. le curé et tout le personnel du presbytère, il prend son chapeau et se rend à l'église pour v saluer le Maître de céans, puis il passe tout en revue : l'église, la maison curiale, les dépendances et porte sur le tout, un jugement toujours sain et pratique, tel celuici : " Je parle en tout dernier lieu des fameuses bâtisses du Parlement à Ottawa. L'idée exagérée que je m'en étais faite, par suite des descriptions pompeuses que j'avais lues, rendit ma déception plus cruelle, lorsqu'enfin, j'eus le loisir de les contempler. En dépit de leur grande réputation, il me fut impossible, malgré de généreux, efforts, de saluer comme un chef -d'oeuvre d'architecture, cet assemblage disparate de bâtiments surmontés de tourelles rabougries, percés de croisées étriquées, où le jour ne pénètre qu'au prix des plus pénibles efforts. L'intérieur est orné avec une somptuosité qui fait mal à voir, comme l'or et les pierreries qui décorent un sarcophage. Je ne puis, en conscience, décerner aux architectes qui ont élevé ces sombres édifices qu'un éloge, c'est qu'ils ont admirablement bien choisi l'emplacement où l'on pouvait construire un Palais Législatif digne du Canada. Leur mission aurait peut-être dû se borner là.'^
Un jour, M. Olivier Harel lui-même l'invite à voir et à admirer les tableaux qu'il destinait à la fameuse galerie de peintures Harel (du nom des deux frères MM.
R. P. J.-EUCHER LAPOBTE, C. S. V. 256
Télesphore et Olivier) dans Téglise paroissiale de Ormstown. On lui avait dit: " Il faudra trouver cela beau, dire que c^est très bien et prodiguer des compliments/\ Pris entre deux feux, il se tient prudemment à égale distance de Pun et de l'autre. Sa conscience et son goût artistique lui interdisent toute louange; sa politesse et son savoir-vivre lui défendent toute remarque déplaisante. Que faire alors? Prendre une formule anodine et voici celle qu'il ne cesse de répéter d'un air distrait et un peu triste: "Ah! c'est hen suparhe! ben suparbe! ben suparbe !
Mais je reviens à la visite du P. Michel, chez un curé. A 2 heures précises il fallait partir pour aller dans un autre village, voyageant ainsi, quand il était libre, de village en village, jusqu'aux paroisses les plus lointaines, avec les voitures des curés et conduit souvent par le vicaire de l'endroit. Il appelait cela voyager curatim de cure en cure, dans les voitures des curés.
En voiture il regardait les paysages, les champs, les animaux, les arbres, car comme dit quelque part Victor Hugo, d'après La Fontaine :
Qne faire sur la banquette d'une diligence?
A moins qu'on regarde.
Son voyage aux Illinois nous dira comment il regardait les champs : " J'étais tout entier à l'admiration qu'excitait en moi la vue des campagnes. On était au temps de la moisson. Partout des faucheuses traînées par de vigoureux chevaux étendaient le
grain en couches régulières; le blé aux épis d'or, l'orge aux longs filaments soyeux, s'élevaient en gerbes opulentes, la terre rendait ses richesses et payait au centuple les sueurs de l'homme. Je ne me lassais pas d'admirer ces tableaux si animés de la vie champêtre et ma pensée reconnaissante s'élevait vers Celui dont la sollicitude paternelle veille sur la semence enfouie dans le sol et lui communique sa vertu productive. ".
Il dormait aussi quelquefois et puis chantait ses refrains favoris de sa mauvaise voix :
Ah ! quel nez ! Ah ! quel nez !
Tout le monde en est étonné. !
ou bien :
Un jour sur ses longs pieds allait, je ne sais oû„ Un héron au long bec emmanché d'un long coup.
Et encore cet ancien cantique, accompagné par lui d'action mimique :
"Charmante prairie, Qu'arrose un ruisseau, Ta rive fleurie N'en peut fixer l'eau.
Image du monde, Elle hâte son cours, Ainsi que son onde, 6'écoulent nos jours.
Quitte, amant frivole.
Ton sombre bandeau,
R. P. J.-EUCITER LAPORTE, C. S. V.
Viens de ton idole, Ouvrir le tombeau.
Ce hideux spectacle Qui fait fuir d'horreur, Etait le miracle Qui charmait ton coeur.
Qui nous dira le charme de ses visites au presbytère de Sainte-Elisabeth, ses conversations aimables et joyeuses, au centre d'un cercle de jeunes amis, surtout en Pabsence de M. A. Dupuis, curé, qu'il aimait beaucoup, mais qui le mettait à la gêne.
De ces bons souvenirs, j'en appelle au R. P. Joly, à M. Aug. Laçasse, et à M. O. Houle, à qui le Père Michel disait aimablement: " Il y a des fois que tu as de bons moments. ".
Il aimait beaucoup à entendre chanter et M. H. Dupuis, chansonnier vivant, l'amusait fort bien et l'émouvait aussi par la romance suivante qu'on me permettra de reproduire :
Un enfant plein d'étourderie, Souvent bien loin de la maison, Courait au bois à la prairie.
Pour un nid, pour un papillon.
C'était ime tête légère.
Enfant n'allez jamais si loin, Restez auprès de votre mère.
Et le loup ne vous prendra point
l Us.
L'enfant n'écoutant que sa tête Courut au bois le lendemain,
Et ce jour-là même, la bête Se rencontra sur son chemin.
Alors le petit téméraire Vit sa faut«, eut peur et cria, Mais il était loin de sa mère, "| Le loup le prit et l'emporta. j
bis.
Malheureuse dans la tendresse, Sa mère le pleura longtemps, Et pour adoucir sa tristesse.
Aux autres réx>était souvent.
Comme ce petit téméraire.
Enfants n'allez jamais si loin.
Restez auprès de votre mère, "j
Et le loup ne vous prendra point. i
Ms.
Un jour, reyenant de la gare, avec M. J. Quevillon, curé de Pittsfield et ancien curé de Sainte-Elisabeth, et conduit par M. Chn^sologue Laçasse notaire, il se passa une scène assez cocasse :
" Où êtes-vous curé? " lui demanda le vieux prêtre sourd. — Je suis Clerc de Saint- Viateur — Curé de Saint- Viateur? — non, religieux de Saint- Viateur — Pendant le ramage du Père Quevillon et les réponses ahuries du Père Michel, il vient à passer un train de Joliette à Saint-Félix de Valois. — " Où vont ces chars? risque encore M. Quevillon. — A Saint-Félix, c'est le terminus. — Cinq minutes, voyez donc! quel progrès ! Et ainsi dans ce dialogue de coq-à-Pâne et de quiproquos, on arrive au presbytère de Rayonne. (Sainte- Elisabeth.)
M. Chrysologue Laçasse raconte ces incidents de fil en aiguille et fait nxieux que les acteurs eux-mêmes.
R. P. J.-EUCTIER LAPORTE, C. S. V.
Sous la rubrique de ses voyages, il faut mentionner ici son Excursion dans Vlllinois racontée par lui-même dans la Voix de rEcoIier, et dont nous donnons des extraits. Ce gros homme pesant, sans grâces extérieures, avait une manière d'écrire très délicate et très légère. C'était alors une des meilleures plumes de Joliette. L^ récit de son voyage de 1875 à Bourbonnais est à lire. On l'avait prié d'aller prêcher une mission à Bourbonnais et ce voyage fut alors raconté par tranche dans le journal du collège.
En allant, il fut pris pour un fameux prêtre apostat résidant aux Illinois, et, au retour, on le crut évêque et voici comment il raconte ces deux méprises: " Le train venait de quitter la gare Bonaventure, lorsque mon attention tomba par hasard sur mes compagnons de voyage. Leurs regards se portaient sur moi avec une expression indéfinissable; quelques figures offraient des symptômes d'anxiété, d'autres cherchaient à peine à déguiser leur frayeur. Ma philosophie faillit m'abandonner ; toutefois je gardai une attitude digne, qui sans doute produisit à la longue un bon résultat, car, au bout d'une heure, je vis mes voisins fixer sur moi un regard plus assuré. Une explication intervint. On m'avait, d'une manière assez singulière pris pour horresco referens, pour Ch . . . . Quelqu'un avait dit par hasard que le fameux apostat était au nombre des voyageurs; un autre, en me voyant, avait dit: " le voici ". A une lieue de Montréal, on me confondait avec C . . . , à trois cents lieues n'allait-on pas me prendre pour Belzébuth en personne ? "
Voici comment il raconte à son retour sa seconde aventure: " Ici des personnes aussi mal informées prétendirent que j'étais un évêque voyageant incognito ; j'avais à mes côtés un compagnon bien modeste et qui était loin de soupçonner qu'on l'avait institué mon secrétaire particulier. (Je crois que c'était le Frère Augustin Roy). Je dus à cette singulière méprise de me voir l'objet d'une déférence dont, je le déclare, je ne tirai pas la moindre vanité; je me bornai à dire avec le poète que simple et obscur mortel,
Je n'avais mérité, Ni cet excès d'honneur, ni cette indigfnité.
Citons encore quelque chose de son récit : " Kingston offre un aspect poétique et pittoresque. Le Saint- Laurent semble vouloir lui faire hommage de ses ondes bleu-d'azur et de ses mille îlots qui flottent sur les eaux comme autant d'émeraudes ". Il décrit ainsi le Lincoln Park de Chicago : " On y admire ça et là, des monticules couronnés de bocages, des plateaux où croissent encore les arbres primitifs de la forêt, des allées aux mille méandres, des grottes mystérieuses où murmure une eau cristalline, des ponts qui laissent tomber gracieusement leurs arches sur des ruisseaux poétiques,; des étangs enchanteurs parsemés de petites îles flottantes, embaumées du parfum des fleurs, des miniatures de lacs sillonnés en tous sens par de légères gondoles, qui semblent lutter en a^lité et en grâce avec les cygnes et d'autres oiseaux aquatiques. ".
Comme il était un " vieux de la vieille '' il aimait, à Fexemple de M. de Sévigné, à recevoir et à écrire des lettres. A la page 112 du premier volume, on peut en lire une de ses meilleures. Il était aussi canadien jusqu'aux moelles; rien ne l'intéressait comme les choses canadiennes, comme les scènes de la campagne et des champs, la culture, la maison de l'habitant, sa grange, ses moissons, l'histoire du bon vieux temps, l'origine de nos paroisses, du défrichement des terres, de la construction des églises paroissiales, etc. Et après une journée passée dans une paroisse où il avait toujours rencontré quelqu'un pour le renseigner, il savait l'histoire locale et aussi l'histoire de toutes ces petites patries qu'on nomme paroisses, histoire qui sert de complément et d'appui à la grande histoire nationale.
En Philosophie il nous faisait lire Jean Rivard le Défricheur et l'Economiste par M. Antoine Gérin-Lajoie. Il y trouvait ses délices, mais en même temps il éprouvait un certain remords de nous permettre cette lecture, au détriment de certaines autres plus utiles et plus appropriées à nos études. Il s'en excusait ainsi : " Ne dites pas que vous lisez Jean Rivard en Philosophie, car on ajoutera que vous êtes trop bêtes pour lire des choses plus sérieuses. ".
" Il montra toujours, ajoute le mémoire déjà cité, le plus profond respect et la plus entière déférence envers l'autorité et, parce qu'il aimait Rome, il vénérait l'évêque qui la représentait plus immédiatement. ".
Voici comment il parle du principe de l'autorité et de l'obéissance dans son récit de voyage aux Illinois : " La
cloche du collège est, comme on sait, le grand régulateur du temps, elle sonne avec la même impassibilité au premier comme au dernier jour de l'année scolaire, et cependant, que ses appels imperturbables annoncent le plaisir ou le travail, on lui doit une égale soumission; ainsi quand le devoir a parlé, quelque soit son ordre, on discute pas, on obéit. ".
Il respectait l'autorité mais les personnes revêtues du pouvoir Fintimidaient et le gênaient.
II tutoyait tous ses amis, mais l'un d'eux sortait-il des rangs inférieurs pour prendre le commandement, alors il cessait cette habitude.
On pourrait citer de lui plusieurs exemples de prompte et joyeuse obéissance, je n'en veux citer que deux dont l'un se rapporte au port ostensible du chapelet. La Semaine religieuse de Montréal explique bien la raison d'être de cet ornement religieux dans son numéro du 1er août 1896: " Les Clercs de Saint- Viateur viennent de profiter de leur réunion annuelle à Joliette, pour mettre en vigueur une décision du dernier chapitre de leur Institut, tenu en 1895, qui règle le port ostensible des insignes propres aux divers rangs de la Congrégation selon les statuts confirmés par le Souverain-Pontife Grégoire XVI, le 31 mai 1839. A l'anneau d'or que portaient déjà les catéchistes formés, le règlement capitulaire ajoute le chapelet qui est l'insigne des catéchistes mineurs, et la croix d'argent, marque distinctive des catéchistes majeurs.
C'est jeudi, le 16 juillet, en la fête de Notre-Dame du
Mont-Carmel qu'a eu lieu la cérémonie de la remise de ces saintes livrées de Notre-Seigneur et de sa divine Mère. *\
Ces insignes furent distribuées par le R. P. C. Ducharme, provincial qui pria les religieux de s'approcher à tour de rôle et ce fut le Père Laporte qui ouvrât la marche, pour prendre ce long chapelet, qui va battre sur son côté et qui peut devenir jusqu'à un certain point, un embarras pour lui qui déjà s'appesantissait par l'âge et les infirmités.
Une autre fois, à peu près dans le même temps, il se prépare à faire une petite promenade à Sainte-Elisabeth avec le R. P. Joly. Quand la voiture se préparait, le Père Joly va demander la permission, mais on lui répond que personne ne doit sortir, d'après une récente décision. Il revient et rencontre le Père Michel déjà prêt à partir, sa douillette sur les épaules, son chapeau sur la tête, sur son trente-six de voyage. " On n'a pas la permission d'y aller; personne ne sort; le supérieur ne le permet pas. — C'est bon ! il fait bien ''. Et le voilà de retour sans montrer aucun mécontentement; il aimait pourtant. Dieu sait! à aller à Sainte-Elisabeth, faire la causette avec Mme Emélie et Mme Marie (la soeur et la nièce de M. Dupuis.).
Avec les évêques qu'il respectait si fort, il s'embêtait, n'osait pas parler et vraiment il était gauche et maladroit en leur présence, et disait des naïvetés, mais il savait s'esquiver au plus tôt. Se trouvant à Sainte-Mélanie où Mgr Bourget était en visite, il fait une lourde chute qui pouvait être mortelle. Il était au second étage
du vieux presbytère, quand, en voulant descendre, il manque le pied à la marche supérieure et tombe lourdement sur le plancher, au bas de l'escalier tournant et aux marches trop étroites. Une mine qui éclate ne fait pas plus de bruit; de partout on accourt. Mgr Bourget arrive l'un des premiers; on relève le patient tout moulu; il souffre beaucoup mais il n'ose l'avouer. Monseigneur lui demande s'il s'est brisé un membre, s'il est contusionné, il répond que ce n'est rien, qu'il va s'en tirer à peu de frais. Monseigneur s'éloigne et le Père Michel dit naïvement à M. Hildedge Dupuis : " Je t'assure que si Monseigneur n'eût pas été là, je me seraiis fait bien mal. ".
Quand j'étais curé de Sainte-Barbe j'eus l'honneur de recevoir plusieurs fois le bon Père Laporte. Un matin l'heure ordinaire des messes fut devancée, car on allait à Huntingdon. Pendant ma messe le Père faisait son action de grâces ; tout à coup quelque chose s'écroule, ce n'était pas une colonne du temple qui tombait, mais le Père Michel qui s'écrasait dans son banc en le remplissant tout entier. Comme c'est l'usage en ces cas graves, on accourt aussi nombreux que possible pour la corvée; on relève le Père et on le transporte sur le perron. — Reculez-vous, allez chercher mes lunettes et mon bréviaire, allez-vous en, bande de bêtes! " Ce n'était rien, il n'y avait pas eu syncope, mais seulement chute sur le plancher dans un moment de sommeil. Ça n'a pas empêché le voyage projeté et le Père fut aimable au possible sur le chapitre du temps passé.
Quatre amours remplissaient son coeur et sa vie : la
Sainte-Eucharistie, l'Eglise, le Pape et la Patrie canadienne.
" Prédicateur éloquent et recherché, dit encore le mémoire cité, il fut très longtemps l'orateur sacré de toutes les grandes circonstances dans la région qui fait aujourd'hui le diocèse de Joliette, souvent bien au-delà, et même dans plusieurs endroits des Etats-Unis. Il avait un talent particulier pour la prédication des retraites; il s'y livrait avec une profonde conviction religieuse et ceux qui l'ont entendu, n'ont pas encore oublié la salutaire impression qu'il produisait toujours dans ses sermons sur les grandes vérités du salut. Toutefois ses sujets de prédilection et les mieux traités étaient la divinité de l'Eglise et le scandale. ".
Il aimait à prêcher, c'est connu; il était éloquent, mais un défaut de langue lui nuisait considérablement. Parfois, il bouchonnait ses mots et ses phrases et à un moment donné, il les lançait à pleine bouche, tout d'un paquet, et souvent ses plus belles périodes s'en allaient ainsi dissimulées et perdues dans le paquet. Pour prêcher, il lui fallait une barrette fermée avec laquelle il gesticulait, tandis que l'autre main s'amusait machinalement à friper son surplis.
Il disait bien et lentement une partie de son texte, soudain un chat lui passe dans la gorge, il porte sa barrette sur sa bouche et il bouchonne le reste. Qu'on se rappelle ce texte si souvent sacrifié : Exerce teipsum ad pietatem^ nom pietas ad omnia utiîis est. " Saint Paul, continuait-il, sentait son coeur comme sous le pressoir ", etc. Le notaire C. Laçasse l'imite à perfection.
Un jour de confidence il me disait qu'il apprit à prêcher dans la Perfection chrétienne de Rodriguez. A bien y penser, il y sl de tout dans ce traité de la perfection chrétienne: Ecriture Sainte, Saint-Pères, comparaisons, exemples de la vie des saints, en un mot, tout ce qui peut rendre un prédicateur redoutable aux ennemis de notre salut. Tout en respectant cette affirmation, je crois bien qu'il est impossible de dire où le Père Laporte apprit à prêclier, car il lisait toujours, ses lunettes relevées sur le front : l'Ecriture Sainte, les Pères de l'Eglise, la vie des saints, des traités de piété et de dévotion, mille opuscules dont il bourrait sa malle de voyage et qu'il donnait, après lecture, aux jeunes gens. Plusieurs y ont trouvé le secret de leur vocation et l'un des derniers auxquels il se soit adressé est aujourd'hui l'un des directeurs du collège de Valleyfield.
M. J. Landry lui demanda, un jour à brûle-pourpoint: " Avez-vous lu Vlmitation de Jésus-Christ ^^ f Non, mais t'es ben bête, toi aussi, Baptoche! "
En descendant de chaire, il n'oubliait jamais de dire au premier venu à sa rencontre : " J'ai bien prêché n'estce pas? Parle donc toi! t'es pas fin. ". Il finissait souvent ses énumérations par ces mots: " que sais-je encore? "
" Tu parles d'abondance, toi, disait-il j\ un prêtre — mettons que ce soit à moi — c'est de l'abondance de ton ignorance ex abondantia stcrili et il ajoutait rappelant la parole d'un auteur français : " Chez le parleur, le flux du discours est toujours en raison directe de la pauvreté de la pensée. ".
Continuons à citer sa notice biographique: " Directeur de conscience il était un guide éclairé; on le consultait en toute confiance et plusieurs reconnaissent lui devoir le bonheur d'une vie passée dans le droit chemin d'une vocation généreusement suivie. Par-dessus ces belles qualités de Pesprit et du coeur, pour les vivifier et les surnaturaliser, il y avait chez le bon Père Laporte une âme pieuse et pleine de foi. Les prières liturgiques, les saintes cérémonies, le chant des offices, les exercices publics de piété le ravissaient et souvent Pémotion de son coeur se traduisait en larmes abondantes. La moindre oraison du missel ou du bréviaire avait le don de le toucher et, s'il la commentaiit, c'était avec une sorte d'enthousiasme. ". Sur cette matière je serais tenté de le comparer à J.-K. Huysmans qui aimait le laus parennis de la liturgie, à Lourdes plus encore qu'ailleurs.
D'après ce qu'on vient de lire, il ressort que le Père Laporte fut un vrai clerc paroissial, comme ses devoirs d'état l'y obligeaient, aimant son église, son clocher, les offices paroissiaux, son curé, tant il est vrai de dire avec la Sainte Ecriture : Adolescens juxta viam siiam, non recedet oh en (Prov., xx, 6.).
Il eût fait un magnifique paroissien et il me disait qu'à Joliette, il assistait, dans les dernières années de sa retraite, à la messe paroissiale et à vêpres, chaque dimanclie, et il en fut ainsi partout où il a travaillé. •^ Quand il dut abandonner l'enseignement, il voulut encore servir sa communauté en remplissant les fonctions de chapelain dans les collèges commerciaux qu'elle dirige et il passa successivement à Saint-Denis du Ri-
clielieu, à Saint-Remi, à Berthier, et à Terrebonne; partout le vénéré vieillard s'applique à renseignement du catéchisme et à la direction spirituelle des enfants avec zèle et discrétion. En 1895 ses supérieurs lui offrirent une retraite bien méritée et un repos bien légitime au noviciat de Joliette où il passa, dans la régularité de tous les exercices de la vie commune, les dernières années de sa vie. Jusqu'au dernier jour il fit ses délices de la lecture de la vie des saints. La veille même de sa mort, il était à 5 heures du matin avec ses confrères à la chapelle; il n'y manquait jamais, comme il ne manquait aucun des autres exercices de la règle, malgré son grand âge, et malgré sa faiblesse. Pendant la récréation du soir, mercredi, le 19 février (1908), il se sentit indisposé ; il fallut lui faire instance pour le déterminer à se retirer à sa chambre avant la prière du soir.
" Le jeudi matin, il était plus mal ; le médecin mandé reconnut aussitôt la gravité de l'état du vénéré Père. Le danger s'affirmant, le Père Directeur du î^oviciat (R. P. Foucher), lui fit aussitôt part des craintes qu'on éprouvait et le trouva admirablement disposé à accepter la volonté divine. Dans le calme et la sérénité d'une âme tout abandonnée au Souverain Maître, le R. P. Laporte accepta les derniers sacrements qu'il reçut avec les sentiments de la plus touchante piété et dans la plénitude de ses facultés.
" Mais la maladie fit des progrès si rapides que Sa Grandeur Mgr Févêque de Joliette (Mgr Archambeault) qui avait bien voulu se réserver d'administrer elle-même le bon vieillard ne put lui donner cette dernière consolation.
" A 2 heures 40 minutes de l'après-midi, s'unissant aux prières que la communauté récitait pour lui, sans efforts, sans agonie, le R. P. Laporte s'endormait dans la paix du Seigneur. Hélas ! tous ceux qui l'ont connu savent qu'elles étaient ses terreurs à la pensée de ce moment redoutable. Toute sa vie il fut poursuivi de la fra^'eur de ces derniers instants et du jugement qui les doit suivre. Qui ne l'a entendu chanter et répéter sans cesse cette strophe du Dies irae :
Quantus tremor est futurus, Quando judex est venturus, Cuncta stricte discussurus.
" Le bon Maître a voulu épargner à son serviteur l'horreur des dernières luttes et du combat suprême et l'Ange de la paix a veillé sur ce lit d'agonie pour l'envelopper de calme et de confiance. ".
Combien de fois nous l'avons entendu chanter encore les deux strophes suivantes :
Liber scriptus proferetur, In quo totum continetur, Unde mundus judicetur.
Quid sum miser tune dicturus f Quem patronum rogaturus ?
Cum vix justus sit securus.
Puis aussi soupirer cette parole de saint Paul dans son épitre aux Romains, vn, 24 : Infelix ego homo, quis me lihcrahit a corpore mortis hujus ?
Un nombreux clergé entourait Mgr l'évéque et le chapitre diocésain, et un grand nombre de laïques, ses anciens élèves pour la plupart, assistait à ces funérailles touchantes de simplicité et de grandeur. Les élèves du séminaire firent les frais du chant et rendirent, avec un effet saisissant de puissance et d'harmonie, la messe de requiem harmonisée.
Les Ephéméridcs de V Annuaire du Séminaire s'expriment ainsi au sujet de la mort du Père Laporte : " Jeudi, le 20 février 1908, au noviciat, mort du R. P. Laporte. Ce vénérable vieillard était âgé de 81 ans et comptait 47 ans de vie religieuse et 43 ans de prêtrise. Il avait passé plusieurs années au Séminaire comme professeur de Belles-Lettres, de Rhétorique ou de Philosophie. Ses élèves ont toujours su apprécier ses grandes qualités d'esprit et de coeur et conservent de lui le meilleur souvenir. ''.
Sur la lettre de faire-part on disait : " Catéchiste majeur de rinstitut de Saint- Viateur et dojen d'âge de ses confrères religieux de la province de Montréal. ".
Je voudrais maintenant, avant de clore ce chapitre tracer le portrait du R. P. Laporte et je ne sens pas ''du ciel IMnfluence secrète ".
Le souffle de l'artiste qui, une fois le modèle bien formé dans son imagination, se fait un jeu de le reproduire avec son pinceau, me manque tout-â-fait. L'original de mon portrait est certes bien gravé dans ma mémoire, mais à rencontre de l'artiste, je ne pourrai pas, faute du coloris, le montrer assez ressemblant à ceux qui l'ont
connu, ni assez frappant pour ceux qui n'en ont qu^entendu parler.
Je me risque encore une fois et advienne que pourra! Je veux essayer de le fixer indéfiniment dans ces pages, afin qu'il y vive toujours.
A Pépoque où je connus le Père Laporte, il passait déjà fleur; les charmes de la jeunesse ne brillaient plus sur sa figure, mais il était en bon rendement, en pleine maturité; il venait d'entrer, non pas en quarantaine, mais dans la quarantaine.
Corpulent, court et trapu, n'ayant que cinq pieds et trois pouces à peu près de hauteur, on peut très bien dire de lui, comme Boileau du prélat de son Lutrin :
Et son corps ramassé dans sa courte ^osseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.
Je crains beaucoup de ne pas préparer un assez bon fond pour y placer mon portrait, de ne pas assez étendre ma i)einture, de laisser trop de latitude aux coups de pinceau, de ne produire, en fin de compte, qu'une grossière ébauche, qu'une misérable croûte devant laquelle un autre Père Michel, en veine de franchise n'aurait qu'à dire: " C'est hen suparbe!
Mais à raison de ces lacunes, je prierai mes lecteurs de ne s'approcher pas trop du sujet, de voir la toile à distance et dans un honnête recul.
Parce que je viens d'en dire, je laisse déjà supposer, il me semble, que le P. Laporte n'avait pas une mine très
gracieuse et je comprends pourquoi un des curés les plus gentilshommes et les mieux cotés des Etats-Unis, n'aime pas à se faire appeler le Père Michel. La taille seule peut expliquer ou autoriser ce rapprochement et cette ressemblance de surface.
Le Père Michel était donc court, trapu et bedonnant. Sa figure intelligente et originale, entrevue une fois, demandait à être revue, examinée, étudiée, mais avec réserve et pas trop en face, car s'il s'apercevait d'un grain de curiosité, il nous faisait la grimace, en se moquant de nous. Profitons donc d'une distraction du R. Père pour esquisser à la hâte son portrait ; faisons-le aussi ressemblant que possible avec les faibles ressources mises à notre disposition, afin qu'au moins on puisse dire en le lisant: " C'est le Père Michel ".
La tête, comme le reste du corps, est assez courte et presque ronde avec la face un peu aplatie; les épaules sont larges et fortes; le cou ne compte pas; la tête semble donc mise sur les épaules, comme un globe terrestre, sans pied de support, sur une table. Le front est large et profond, le crâne a de l'ampleur, indice presque certain de capacité intellectuelle, sillonné de rides qui se font plus nombreuses sous l'influence des soucis et des années. Le dos du nez est légèrement brisé et écrasé.; les oreilles sont opulentes et par là, suivant le dicton populaire, très propres à appeler la richesse. La bouche est grosse, grande; les lèvres épaisses et les dents bien conservées jusqu'à la vieillesse. Les yeux sont bruns, intelligents, mais tristes, et peu brillants, et bien protégés par des fortes arcades sourcillères. Le teint est très brun, bilieux et pâle.
Cette figure ainsi décrite est encadrée d'une épaisse chevelure poivre et sel, abondante et très ferme. L'ensemble de cette physionomie offrait quelque chose de triste et mélancolique comme les jours et la vie du Père Laporte. Plus tard il laissa croître sa barbe et il fut ainsi, pour me servir d'une expression bien à lui, " assez mal empaillé ^\
Il portait lunettes d'argent, avec foyers de lumière à huit angles et tiges en deux parties. Comme il aime la voiture, même en hiver, il bourre la partie de sa lunette à cheval sur son nez pour le préserver des morsures du froid. Etant myope il place ordinairement en lisant ses lunettes sur son front.
Sa montre d'argent, découverte, avec une chaîne de même métal, est la plupart du temps pendante sur son estomac, quand il ne s'en sert pas, en guise d'encensoir, pour nous agacer, nous faire endéver et nous atteindre le nez.
Ses habits brillent par leur pauvreté; sa bourse est aussi bien pauvre, si tant est qu'il ait eu de l'argent ; c'était la chose du monde qui l'intéressait le moins.
Je m'arrête, bien qu'il y ait encore un monde à exploiter dans la carrière du Père Laporte, ; il faudrait un volume entier et je n'ai qu'un chapitre à ma disposition. Mais je crois l'avoir suffisamment développé.
Ouvrons un chapitre aux Journaux publiés à JoHette et surtout au collège.
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Si le journal eet bon, son influence pour le bien est immense.
(Lbttbh dh Mor Béoin)-
Je crois que Joliette n'ent jamais à se plaindre de ses journaux ; de tout temps ils furent les auxiliaires de la vérité et du bien. A rencontre de plusieurs petites villes de province dont la presse eut ses mauvais jours et ses écarts et, à cause de cela, fut censurée ])ar l'autorité, Joliette ne mérite à ce sujet que des éloges et son premier évêque le reconnut publiquement, un jour (1906), en donnant à M. Albert Gervais, propriétaire de V Etoile du Nord, la médaille Pro Ecclesia et Pontifice, apportée de Rome même. L'Industrie formait une paroisse depuis vingt ans (1843-1803) ; sa population augmentait tous les jours ; son commerce et
son influence attiraient l'attention du pays entier, mais il lui manquait un lien, une voix puissante pour se faire entendre jusqu'aux confins de la ville ; un messager destiné à établir entre tous les citoyens des relations étroites, suivies; à raconter les faits les plus remarquables, et même les menus incidents journaliers, peu saillants sans doute, mais dont le récit créé une atmosphère d'amitié qui entoure la ville, établit cet esprit de fraternité, de famille, ce courant paroissial et intime, de tout temps remarqué à Joliette.
La bonne presse est une prédication, le véhicule de la pensée, l'auxiliaire du prêtre, ; son rôle est d'informer le public, d'éclairer les citoyens, de les instruire sur leurs devoirs religieux et de donner des leçons conformes à leur esprit chrétien et à leurs traditions nationales. " Elle doit diriger les esprits et former l'opinion. Si le journal est bon, son influence pour le bien est immense." (Mgr Bégin.)
Joliette illustré nous fait connaître l'origine de la presse à Joliette: " Il y a trente ans (1863-1893) Joliette voyait paraître sa première gazette qui avait pour titre le joli nom de Messager de Joliette fondée par M. Norbert Lussier de Saint-Hyacinthe. Il fut publié de 1863 jusqu'à la fin de 1865, ayant pour premier rédacteur M. G. Languedoc, aujourd'hui conseiller de la Reine à Québec et pour second rédacteur, M. Paul de Gazes, secrétaire du Conseil de l'Instruction publique.
" En 1866, la Gazette de Joliette, succéda au Messager et continua sa publication jusqu'en 1893 ". Une
note signée Bibliothécaire et venant du Séminaire sans doute, et faite d'après les données de M. E. Dionne, dit que la Gazette parut jusqu'en 1895.
Fondée en 1866 par deux Acadiens de Saint- Jacques : MM. Adolphe Fontaine, avocat et Magloire Oranger, étudiant en loi (il demeure à Saint- Jacques, tandis que M. Fontaine est décédé depuis longtemps), elle eut de beaux jours et vécut trente ans sous la principale direction de MM. Adolphe Fontaine, Placide Charland et Médard Saint-Jean.
La Gazette de Juliette et VEtoile du Nord couvrent toute l'existence de la ville de Joliette.
Fondée en 1884, par M. Albert Gervais et M. T. Provost, alors curé du Saint-Esprit, VEtoile du Nord atteint cette année, sa trentième année, dépassant ainsi les années de sa soeur la Gazette,
Plusieurs autres journaux n'ont fait qu'apparaître à la vie " vivoter un instant pour s'affaisser mourant". Ce sont: V Industrie dirigée par M. Alfred McConville, avocat de 1873 à 1878 dit Joliette illustré et " qui ne parut qu'un an " dit la note plus haut citée; la Rive Nord fondée (1880), par M. U. Fontaine, avocat et mieux connu sous le titre de Juge Fontaine, homme de grands talents et littérateur remarquable; V Observateur qui dura huit ans 1880-1888; VAmi du Peuple 1890; V Annonceur, 1895; Joliette illustré (1893), publié par M. Gervais ; le Progrès et la Gazette des Campagnes.
Mais c'est au collège que revient la palme de cee
éclosions littéraires. En effet, le Cercle littéraire du collège Juliette fondé en 1847, eut son organe à lui, manuscrit, il est vrai, mais ayant son nom UEcho du Cercle littéraire et sa devise : la Charité fait le chrétien, V Etude fait V avenir. C'est le premier journal paru à l'Industrie et à Joliette et il précède de seize année (1847-1863) le Messager de Joliette. Nous disons quelque part ailleurs qu'en l'année scolaire (1876-1877), VEcho publia dix-neuf numéros.
Au chapitre XII du premier volume il est question d'une infirmerie installée dans l'une des salles du collège. La salle de récréation au-dessous de la chapelle venait de se transformer en salles à musique et en atelier typographique (1875-1876).
Il me semble être en mesure de rappeler l'origine de cette nouveauté dans les salles du collège. Cette presse fut achetée, de rencontre, par le R. P. Beaudry au mois de mars 1876. Voici ce que j'en lis dans une lettre écrite le 3 avril 1876 : " M. le Directeur vient d'acheter une imprimerie pour le collège. M. Napoléon Manseau en est le gérant avec cinq ou six élèves pour aides- typographes. (Ces élèves sont, je crois, Télesphore Plante, A.- C. Dugas, Médéric Hamelin, F.-X. Parent et Wilfrid Ferland que le Père Peemans a toujours gardé près de lui. Le second employé typographe fut M. Arbour, imprimeur-éditeur de ces Gerbes. ) " Il va paraître bientôt un journal (il n'est pas nommé; c'est logique, n'étant pas encore au monde) rédigé par les élèves du collège et composé de morceaux littéraires et historiques, utiles et en même temps agréables. ".
Sur une autre lettre datée du 30 juillet 1876, je trouve le renseignement que voici : " J'ai pris sur un petit journal nommé la Voix de VEcolier cette leçon de ponctuation que je t'envoie, parce que je pense que cela peut te donner un moment de récréation : " Monsieur, dit un jour, Mlle de la Virgule à M. du Tréma, avant de me décider à vous épouser, j'ai voulu prendre des renseignements sur votre conduite: j'ai appris alors que vous étiez en indélicatesse avec Mlle Cédille. Veuillez, monsieur, renoncer au Trait-d'Union et à toute Parenthèse. M. du Tréma, piqué au vif par ces paroles prononcées avec un Accent aigu, lui dit d'un Accent grave: " Ah ! Mademoiselle, ne pourrais-je pas savoir...? " Assez, monsieur, Point d'exclamation, car je ne subirai Point d'interrogation. Le pauvre Tréma, sous le coup d'une telle Apostrophe, courba la tête en manière d'Accent circonflexe, tout honteux, sortit en serrant les Deux Points "
Le P. Peemans parle ainsi de cette presse des temps anciens et de sa remplaçante : " Recueillez vOvS souvenirs, ô vous qui nous vites à l'oeuvre, édifiant, au prix d'incroyables labeurs, les colonnes de ce journal que votre compatissante bienveillance daignait trouver passable. Rappelez-vous que vous nous aperçûtes, courbés sur des casiers presque vides, cherchant à grand peine de quoi composer une colonne et tremblant de ne pouvoir achever une page.
Notre forme unique, soumise à l'action lente et défectueuse d'une presse à levier, nécessitait — vous l'avez vu — une attention et un soin infinis, pour nous permet-
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tre de produire un travail convenable. Eli bien! la détresse des premiers jours vient de faire place à une abondance et à un bien-être relatifs. Au lieu de notre petite presse qui, dans ses plus beaux rêves d'avenir, ne s'était jamais crue appelée à imprimer un journal, vous verriez aujourd'hui, en pénétrant dans notre atelier, apparaître à vos regards éblouis, une presse d'un port majestueux, munie des derniers perfectionnements et se dressant avec fierté à la place de celle dont elle a conquis le trône. Au levier que vous voyiez s'abaisser péniblement à intervalles irréguliers, a succédé le mouvement rapide et uniforme d'unne roue aux surfaces polies, dont les dents puissantes communiquent la vie à tout un système de rouages subalternes tributaires de sa vigoureuse impulsion. Quelle est donc l'enchanteresse mystérieuse dont le pouvoir magique a transformé notre humble atelier en un vrai petit sanctuaire de l'art de Guttenburg ? Ce sont, messieurs les abonnés, vos généreux encouragements ; c'est votre chaleureux appui dont vos lettres nous apportent chaque jour les garanties les plus rassurantes et les promesses les plus flatteuses. La Voix de VEcolier vous en remercie par l'intermédiaire de la Nouvelle Presse. '\
La Yoix de VEcolier (1ère édition) parut donc le 1er mai 1876 avec le même format que sa soeur ou son alter ego du mois de septembre de la même année, mais à quatre pages seulement, tandis que sa cadette en eut huit.
Une simple feuille portant les noms des excellents^ avec les premiers de chaque classe de la liste du 30 avril 1876, fut mise dans les plis du premier numéro.
Les directeurs du journal empruntèrent au Cercle littéraire du collège Joliette, son épigraphe : La Charité FAIT LE CHRÉTIEN^ I/ETUDE FAIT I/A VENIR pOUr en
orner le titre de la nouvelle Voiœ. Et M. Georges Bélanger (aujourd'hui curé de Dennamora, N.-Y. ), professeur de Belles-Lettres fut appelé à prendre la direction de ce premier journal.
Le programme dédié aux élèves du collège Joliette commence par ces mots : " Nous commençons aujourd'hui, amis confrères (les écoliers seulement), la publication d'un petit journal, sous le titre de la Voiœ de V Ecolier. Nous avons choisi ce titre entre mille autres, parce qu'il nous semblait, sinon le plus poétique, du moins le plus expressif. Cette feuille sera comme un organe vivant qui redira constamment à des écoliers les impressions de l'écolier, dans ses diverses situations; car nous devons le faire remarquer, la rédaction de ce journal sera l'oeuvre exclusive des élèves : les occupations multipliées de Messieurs les professeurs ne leur permettant pas de nous prêter leur concours que nous aurions été si heureux de nous assurer . . . L'oeuvre n'est qu'un essai et c'est pourquoi nous ne donnerons à notre feuille, pour cette année, d'autre circulation que l'enceinte du collège.. . Quant à nos principes, ils ne seront autres que ceux dont on a nourri notre enfance ou que nous avons puisés nous-mêmes, dans ce petit livre si beau et si admirable dans sa sublime simplicité : le catéchisme. ".
Par avance ce programme était bien celui que devait avoir le chef actuel de l'Eglise Pie X qui milite seulement pour le " parti de Dieu ".
Voisine du programme je lis une élégie dont Boileau disait :
La plaintive Elégie en longs habits de deuil, Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil Il faut que le coeur seul parle dans l'élégie.
Mais cette élégie parait au chapitre deuxième de ce tome second.
Le feuilleton du journal était intitulé : Le Sourire d^une mère, signé par Georges Guy et, sur la dernière page, je vois une thèse magnifique sous ce titre : " La liberté est à la condition de l'autorité '', et signée Jean-Marie, étudiant en Philosophie.
Les étudiants en Philosophie étaient savants dans ce temps-là, si j'en juge par l'enchaînement et la logique de ce travail.
On disait pourtant, à notre décharge, que Jean-Marie n'était autre que le Frère Josepli Séguin, c. s. v., professeur de philosophie et de mathématiques. Ce savant professeur fait aujourd'hui partie de l'obédience de Chicago.
Voilà pour le premier numéro.
Le numéro 2 parut dans la même toilette, le 15 mai 1876, avec les mêmes articles continués, de plus un discours de Godefroy de Bouillon aux chefs de la première croisade, le Chef d'oeuvre anonyme et les listes du 7 et du 14 mai.
Au mois d'octobre suivant la Voiw de VEcolier, seconde série, parut avec la même en-tête et la même devise: La Charité fait le chrétien^ i^Etude fait l^ avenir. La première ne devait pas avoir " d'autre circulation que les murs du collège ", celle-ci eut pour théâtre le monde entier. T^ R. P. Beaudry attendait beaucoup de la publication de ce journal et il ne fut pas déçu. A la lecture des écrits et des essais littéraires des élèves d'alors, les anciens se sentaient revivre. Le collège lui-même en ressentit l'heureuse influence, puisque son nom et sa renommée, portés sur les ailes de la Voix de VEcolier, atteignaient jusqu'aux extrémités du monde, soit dit sans hyperbole, comme on peut le constater dans les souhaits de bon voyage du Père Peemans à son journal : " Des rives du Saint-Laurent où tu reçus le jour, on va te voir aborder de lointains rivages, traverser l'étendue des continents. La Seine, surprise d'une invasion si peu prévue, te verra apparaître sur ses bords fleuris; le Tibre, frappé d'étonnement, prêt à refluer vers sa source, frémira à ton approche; la Rivière Rouge stupéfaite, l'Escaut et le Rhône ébahis, tressailliront aux échos de ta voix. Habitant à la fois les deux hémisphères, tu pourras dire, parodiant le vainqueur de Pavie : " Le soleil ne se couche pas sur tous mes exemplaires. ".
*^ Mais qui es-tu donc pour entreprendre de semblables voyages, pour affronter de si grands périls ? Pauvre enfant ! . . . tes vagissements à peine perceptibles vont se perdre au milieu des bruits du monde et du tumulte des cités, le vertige va te prendre, quand tu verras les distances s'effacer devant toi. Jeune et sans expérience, tu ne sais pas dans quel affreux tourbillon tu
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t'engages; de plus vigoureux, de mieux trempés que toi ont reculé devant les vagues écumantes et les flots en courroux, et toi, tu pars confiant en ton étoile ! Courage donc, petit, ta faiblesse même deviendra le principe de ta force, tu trouveras aux quatre coins du ciel des défenseurs et des appuis,; tes protecteurs sont nombreux, ils sont forts, ils sont généreux !
"Oui, va, feuille légère; que des vents propices te portent sur leurs ailes et te déposent, frêle encore, mais pleine d'une sève féconde, au foyer des amis du collège Joliette. ''. (En ce temps-là le P. Mainville et le Frère Corcoran étaient à Paris, le Frère Martel à Vourles près de Lyon, Martin Kelioe au collège de la Propagande à Rome, la famille du P. Peemans à Anvers sur l'Escaut.)
Voici des extraits de son programme: " Nous nous adressons à vous tous, anciens élèves de ce collège ; nous vous offrons une occasion magnifique de raviver les souvenirs peut-être lointains et à demi-effacés de notre jeune âge, réminiscences pleines de bonheur qui, jusque sous les glaces de la vieillesse, font vibrer les fibres les plus intimes du coeur; nous vous fournissons un moyen doux et facile de contribuer par vos encouragements et môme, par votre collaboration active, au progrès, à la prospérité sans cesse croissante du collège Joliette. II manque un lien qui puisse rendre votre union plus féconde, plus durable et plus parfaite. Ce messager destiné à établir entre vous des relations suivies, ce terrain ami sur lequel vous pouvez vous rencontrer tous et vous unir, dans une cordiale étreinte avec ceux qui vous ont succédé sur les bancs du collège, c'est le journal que
nous fondons. La littérature, sous toutes ses formes, constituera le fond et l'aliment principal de la Voix de VEcoUer. '\
Le premier numéro fut tiré à 700 exemplaires; il se distribuait au guichet du magasin des livres où chacun s'approchait à la file indienne.
Une curieuse coïncidence est celle-ci: le premier numéro du 1er mai annonçait la mort de M. Arthur Tremblay, diacre; le premier numéro de la seconde série portait à la connaissance de ses lecteurs deux autres décès : M. Louis Beausoleil prêtre, confrère de classe de M. Tremblay, décédé à Sainte-Elisabeth et Arthur Coffin, élève du collège.
Il faut voir comment le Père Peemans s'y prend pour demander le prix de l'abonnement de son journal : "Une mission pénible, difficile et ingrate, dit-il, nous échoit aujourd'hui (décembre 1877). La Yoix de VEcolier se voit forcée, pour un moment, de changer son timbre normal en un ton rude et sévère qui ne sied nullement à sa nature placide et à ses antécédents pacifiques. Elle va fulminer une menace ! ! î !
Oui, le paisible interprète de la jeunesse studieuse, l'humble et craintif soprano se trouve dans l'obligation de renfler sa voix jusqu'au diapason comminatoire de la basse-taille en courroux ! Cette transformation soudaine, impérieusement exigée par les circonstances, impose à la Yoix de FEcolier un effort énergique, prodigieux, désespéré; mais son organisme si délicat, dût-il en souffrir, ses cordes vocales si frêles, dussent-elles se rompre, elle
parlera . . . Tant pis pour ceux que ses foudres atteindront !
En conséquence elle cessera de se présenter au domicile des abonnés dont la volonté demeure opiniâtrement inefficace depuis quinze mois; toutefois, magnanime jusque dans sa colère, elle ne mettra cette mesure en vigueur qu'à dater du 1er janvier prochain. ".
Tout en imprimant la Voix de VEcoUer, la presse exécutait d'autres travaux et dès le 1er janvier 1878, elle livrait au commerce un recueil de prières, appelé Manuel de la Confrérie du Coeur de Jésusu volume de 272 pages.
Le P. Peemans nous fait connaître que plus de cent prêtres sont sur sa liste d'abonnés, que quinze journaux et revues font l'échange avec la Yoix de VEcolier, " qu'elle est reçue dans la retraite vénérable du Nestor de l'épiscopat canadien ". (Mgr Bourget.).
Son dernier numéro parut le 1er juillet 1879 : "La Tow? de VEcolier informe ses abonnés, qu'à partir de ce jour, elle suspendra sa publication pour un temps indéterminé. Elle quitte spontanément l'arène publique, comme elle y est entrée. Si un jour, elle ose affronter les hasards d'une nouvelle course à travers le monde; elle vient encore une fois fredonner sa chanson sur le seuil de leurs demeures, elle espère, que tous ceux qui ont conservé d'elle un bienveillant souvenir, lui trouveront encore une petite place sur leur bureau de travail ou au foyer de la famille. Tel est son voeu. ".
Qui ressuscitera cette intéressante voix de VAlma Mater? Qui nous rendra la Voix de VEcoUer? C'est notre voeu et notre espoir î
De 1879 à 1885, nulle voix de la presse se fit entendre au collège Joliette, mais après, ce fut l'abondance, et, du collège,partaient ensemble VEtudiant mensuel (1885- 1893), devenu le Bon Combat en 1893, bi-mensuel, publiés tous deux par l'infatigable M. F.-A. Baillairgé; le Couvent (1886-1893), pour les jeunes filles et publié pour la plus grande gloire de Dieu et pour l'honneur de la Vierge Immaculée et les Curiosités de Vhistoire de France (1886-1887), par le R. P. J. Laporte, c. s. v.
Voici ce qu'en dit VEtudiant de M. Baillairgé : "Sous ce titre de Curiosités de Vhistoire de France le R. P. J. Laporte, c. s. v., a eu l'heureuse idée de donner aux élèves du collège Joliette dans une jolie publication bimensuelle, les événements dramatiques, les anecdotes piquantes, les points d'un intérêt particulier de son cours d'histoire. Il laisse de côté l'érudition et la méthode compassée; ses légères esquisses serviront à compléter les leçons trop sérieuses de la classe; elles jetteront sur les faits et les hommes la lumière, les couleurs et la vie sans lesquelles la science n'offre aucun attrait à la jeunesse. Les capacités littéraires bien connues et le savoir historique du R. Père assurent à cette publication un succès mérité. ".
Des presses du collège sortirent encore, publiés par le R. P. Beaudry : la Semaine Sainte, Recueil de prières, Manuel du Tiers-Ordre, outre le Manuel de la Confrérie
du Coeur de Jésus déjà mentionné et de plus les Annuaires du collège imprimés pour la première fois en 1876.
Le P. Peemans avait aussi publié, en 1881, à l'usage des Ehétoriciens, en vue du baccalauréat, un Manuel d^hisioire littéraire et Fleuves et Villes qui eurent l'honneur d'une seconde édition en 1886.
" Le P. Beaudry, dit encore M. Baillairgé, publiait chaque année, depuis 1886, à l'usage des élèves un Ordo, admirable de précision et de prévoyance. Son Compterendu des fêtes jubilaires (1897) est un volume à conserver. ".
Il y eut encore la Famille de M. Baillairgé qui parut en 1890 et aussi plusieurs autres ouvrages publiés par le même. Il se publie depuis deux ans, à Joliette, VAction populaire^ sous la direction de M. J.-C. Farly.
Après la publication de ce chapitre dans V Etoile du Nord, j'entrepris un voyage de plusieurs mois en Europe. Ouvrons donc un chapitre à nos souvenirs de Joliette à r étranger.