CHAPITRE XIII
Une hirondelle en ses voyages.
Avait beaucoup appris.
(La Fontainb.)
La Fontaine dit quelque part dans ses fables
Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup retenu.
Et quiconque ne voit guère N'a gxière à dire aussi.
L'Angleterre, la France, la Belgique, PAllemagne, la Suisse, ritalie, la Grèce,, la Turquie d'Europe, l'Asie Mineure, l'Egypte, la Syrie, la Galilée, la Palestine et les Etats-Unis visités, m'ont fait voir un monde de choses
que j'ai retenues et que je pourrais raconter, mais je n'ai pas ce loisir. Pourtant, je veux me rendre à la bienveillante invitation de M. A. Gervais et lui adresser quelques notes que j'intitulerai :
JOLIBTTE À L^ÉTRANGER.
Une fois de plus je constatai, dans mon voyage, combien sont toujours vraies les paroles de la romance du Pré-aux-Clercs de Planard :
Souvenirs du jeune âge Sont gravés dans mon coeur.
Et Joliette, avec ses souvenirs de mon jeune âge, hantait souvent ma mémoire et voici ce qui me les rappelait davantage.
Londres et son Congrès Eucharistique nous avaient fait quitter le Canada pour être témoins du triomphe de Jésus-Hostie dans la métropole anglaise du protestantisme. Mais tous les détails de ce Congrès à jamais fameux vous sont connus par la grande voix de la presse et je ne rappellerai pas ici l'arrivée du Cardinal Vincent Vanutelli, légat apostolique, ni l'ouverture du Congrès, ni les réunions de VAlhert Hall, immense et somptueuse rotonde, l'un des plus beaux amphitliéâtres du monde, où 15,000 hommes purent trouver place et y chanter en langue vulgaire, avec accompagnement d'orgue, l'invocation à l'Esprit Saint Venez Esirrit Saint, et en latin le motet 0 Salutaris Hostia, et l'hymne Tantum ergo.
JULIETTE À l/ÉTRANGER 201
Je ne m'attarderai pas non plus à décrire la procession insurpassable de 20,000 enfants venus de toutes les parties de Londres et, sous la conduite des prêtres ou des soeurs, défilant devant le Légat, les cardinaux, l'archevêque de Westminster, les archevêques et évêques qui, du haut des balcons, contemplent avec intérêt cette multitude innombrable de petits agitant dans l'air, leurs bannières, leurs drapeaux, leurs insignes et leurs mouchoirs, en criant à tue-tête ces paroles : God hless our Pope, the great, the good! ^' Que Dieu bénisse notre Pape, le grand, le bon !"
Il ne saurait être ici question non plus de la messe pontificale chantée à la cathédrale par le cardinal-légat et à laquelle j'avais le bonheur d'assister, tout près de l'autel, comme chapelain de Mgr P. Delany, archevêque de Hobart en Océanie — privilège remarquable, car des milliers de personnes sont restés dehors. Enfin, je ne décrirai pas la grandiose démonstration du dimanche après-midi par laquelle devait se clore le Congrès, puisque toutes ces cérémonies ont attiré, dans le temps, l'attention du monde catholique et plus particulièrement du Canada comme colonie britannique.
Mais j'arrive essoufflé à l'Exposition franco-anglaise ou à l'exposition de la France et ses colonies et de l'Angleterre et ses colonies à la tête desquelles le Canada, on peut dire, brille au premier rang.
Tout ce vaste champ attirait beaucoup de monde et du monde français venu à Londres pour le Congrès ; aussi la langue française portait opposition même à l'anglaise.
C'était en quelque sorte l'illustration de l'entrevue récente de Fallières et d'Edouard VII en Angleterre ; c'était une des suites de VEntente cordkile dont on parle encore tant. L'illustration en est de toute beauté et, en un clin d'oeil, je me crus reporté à quinze ans en arrière, dans les palais du célèbre World^s F air de Chicago en 1893. Comme ensemble, c'est quelque chose de mieux, quoique moins général et moins universel qu'à Chicago.
Mais le point culminant pour nous était le Canada qui y fait grande et belle figure. Aussi le Pavillon Canadien a de la vogue et attire un nombre fabuleux de visiteurs désireux d'admirer les animaux de nos forêts, les castors, nos fourrures, nos bois, nos machines agricoles, nos céréales, nos fruits et surtout nos pommes qui priment sur tous les marchés de l'ancien monde comme aussi du nouveau, puisqu'elles sont les plus belles du monde.
Cette place d'honneur lui revenait de droit par les décorations intérieures du pavillon qui sont simplement admirables et seuls, nos céréales et nos fruits sont entrés dans cette décoration. Au centre s'ouvrent quatre énormes cornes d'abondance desquelles s'échappent, artistiquement disposés, tous nos grains et nos fruits.
Comme Mgr l'évêque de Valleyfield, avait bien voulu se joindre à nous, nous fûmes reçus d'une façon semiofficielle par M. Girardot autrefois de London et premier gérant de la partie canadienne. Ce monsieur s'est montré très aimable à notre endroit, en nous offrant à chacun un présent on ne peut mieux approprié,savoir : la série des cartes postales canadiennes de l'exposition ve-
nant justement d'arriver d'Ottawa et un certain nombre de belles fameuses rouges fraîchement déballées et portant encore la robe blanche de papier de soie de leur enveloppe.
A la vérité nous étions fiers d'être Canadiens à la vue de cette superbe démonstration patriotique et de tout ce beau monde hypnotisé, pour ainsi dire, par la richesse et la variété de nos produits. Bien que le 12 septembre, il y eut 700,000 entrées sur le terrain et autant de visiteurs qui sont allés partout, après inspection faite, répandre la bonne réputation du Canada, comme l'exposition de Milan nous en a fourni maintes preuves.
L'exposition de nos fromages et de notre beurre est tout bonnement admirable et justement admirée et se distingue encore par une mise en scène neuve où l'art le dispute à la richesse des produits. Figurez-vous que " l'entente cordiale " où la rencontre d'Edouard VII et de Fallières à Londres, est en beau beurre frais, ainsi que le buste de l'hon. Fisher, ministre de l'Agriculture, entouré des plus symboliques et des plus riches guirlandes où s'entremêlait la feuille d'érable avec la rose, le lis, le chardon, et le trèfle, symbole de l'Angleterre, de la France, de l'Ecosse et de l'Irlande ; le tout en beau beurre doré.
Une autre chose qui nous a charmés c'est la miniature du steamer de la ligne Allan, le Viy'ginian, dans lequel nous avions fait la traversée de Montréal à Liverpool.
M. Girardot en parlant de nos fruits canadiens et surtout de nos pommes, nous a fait connaître la bonne
oeuvre faite chaque jour par le gouvernement canadien en envoyant aux Petites Soeurs des Pauvres les pyramides de pommes au fur et à mesure qu'elles commencent à se défraîchir. Les grands restaurants français de la puissante maison Paillart suivent le même exemple dans la disposition des riches reliefs de leurs ta^bles.
A notre arrivée, on nous présenta le registre des visiteurs puis, de la façon la plus gracieuse, on nous fit passer dans le salon-secrétariat où sont étalés les journaux canadiens et tout ce qui peut servir à la correspondance, mais où seuls les Canadiens sont admis.
Voici maintenant ce qui intéresse Joliette et ses environs et ce qui me rappelait fort Chicago et son exposition de tabac, à la tête de laquelle figurait alors M. Médéric Foucher, qui vient de mourir, après avoir été le grand promoteur de la culture du tabac dans le comté Montcalm. C'est, dans de grandes vitrines, l'exposition de beaux et appétissants cigares bien aromatiques, fabriqués à Joliette, par M. Ulric Gervais et la brillante collection de tabac en feuilles du comté Montcalm. Ce fut, je l'avoue, un moment de bonheur et d'émotion et aussi de fierté, car c'était à mes yeux le plus beau tabac de l'univers, avec un arôme à faire oublier tous les autres, et le refrain de la chanson de Sir Etienne Cartier me revint à la mémoire :
Comme le dit un vieil adage :
Eien n'est si beau que son pays.
Et de le chanter c'est l'usage :
Le mien je chante à mes amis.