JOLIETTE À L ^ÉTRANGER
Cette exposition n'est Foeuvre ni du gouvernement, anglais ni du gouvernement français, mais d'une société de spéculateurs qui ont un bail de vingt-cinq ans et qui continueront encore cette année et plusieurs années peutêtre à appeler en Angleterre les produits d'une partie du monde.
Avant de quitter l'Angleterre, je veux faire la déclaration suivante : Pour assister aux séances du Congrès, le comité général, par son président le duc de Norfolk, et son secrétaire, l'hon. W.-S. Lilly, avait mis à la disposition des évêques cinquante automobiles. Mgr l'évêque de Valley field, ainsi que son secrétaire, M. Marleau, avait le sien, et à la demande de Mgr Emard, qui fut admirable de zèle pour ses compagnons de voyage, le comité mit aussi à notre disposition un auto-landaulet dès lundi matin, trois jours avant le Congrès jusqu'au lundi midi suivant. Ainsi nous fûmes logés et traités comme des évêques chez les Soeurs Adoratrices du Saint-Sacrement à Balliam, ayant à notre usage un automobile et son chauffeur. Dans ces conditions-là, la distance de Balham au centre de la ville, loin d'être un inconvénient, nous fut l'occasion de courses fort agréables et très utiles.
Notre séjour à Londres n'avait plus d'objet, il nous tardait de passer en France et d'aborder à Paris.
Que de choses, il faudrait encore décrire pour être complet: notre séjour à l'abbaye de Solesmes qui, tout entière est en exil à File de Wight et où nous avons entendu, dans toute sa perfection, le chant connu sous le nom de " Solesmes ", parce que c'est à ces religieux que
le Saint-Père a confié la tâche immense, mais glorieuse de restaurer le chant grégorien.
Nous quittons l'Angleterre à Southampton et nous entrons en France par le Havre en Normandie. Bientôt, après avoir plusieurs fois traversé la Seine sans cesse repliée sur elle-même, nous apercevons la grande capitale de la France et nous entrons en gare à Paris.
Parmi les attractions de la ville lumière, l'une des plus émouvantes fut la visite du Louvre, (musée immense où sont réunis les oeuvres artistiques de la France). Là se trouvent les galeries de peintures des grands maîtres non seulement de la France, mais du monde entier. Je m'arrêtai con amore devant le tableau historique de Saint Charles Bort^omée donimnt la communion aux pestiférés de Milan dont une copie orne le retable de la cathédrale de Joliette.
Saint Charles Borromée naquit au château d'Arona dans le Milanais, le 2 octobre 1538, du Comte Gilbert Borromée et de Marguerite de Médicis. A vingt-deux ans il fut créé cardinal et nommé à l'archevêché de Milan. Pendant son long séjour à Rome, auprès du pape Pie IV, il vivait assez somptueusement, en remplissant les fonctions de Secrétaire d'Etat, d'archiprêtre de Sainte-Marie-Majeure et de cardinal du titre de Sainte-Praxède, (titre de Son Eminence le secrétaire d'Etat actuel), mais après le Concile de Trente, il entreprit la réforme de son diocèse et donna l'exemple de toutes les vertus jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1584, alors qu'il n'avait que 46 ans. En une circonstance mémorable durant la peste de
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Milan qui décima la population, il fit l'admiration du monde entier. Il ordonna des processions solennelles et y assista nu-pieds, la corde au cou et tenant dans ses mains un crucifix sur lequel étaient continuellement fixés ses yeux baignés de larmes.
A Rome, dans l'église de Saint-Charles ai Catinari, on nous montre une de ses mitres et la corde qu'il portait à son cou dans cette procession (câble d'un pouce de grosseur) et un tableau orne le maître-autel, qui représente cette scène et dont l'auteur est Pierre de Cortone.
Dans l'église de Sainte-Praxède, on nous fait voir, dans la chapelle de Saint-Charles, le siège dont se servait le saint et la table longue de 12 pieds, large de 2 pieds et demi, sur laquelle il donnait à manger aux pauvres qu'il servait lui-même ; puis son vêtement cardinalice dont il disait : " Je porte cet habit rouge, afin de me faire souvenir continuellement que je dois toujours être dans la disposition de donner mon sang pour la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise. ".
A Milan, outre son corps conservé dans une châsse d'argent, il y a encore les deux croix dont il se servit dans les processions de pénitence pour la cessation de la peste. Son coeur est à Rome dans l'église de Saint-Charles du Corso, dans un beau reliquaire d'or exposé à la fête du saint, le 4 novembre et durant son octave ; là se trouvent encore son crucifix et du linge imprégné de son sang. J'ai dit la messe à la vue de ces insignes reliques.
Mais je reprends mon récit.
Jeudi, le 1er octobre 1908, à notre arrivée à la pen-
sion du R. P. Prévost, boulevard Péreire, de retour d'une promenade à la Malmaison où demeure M. Lavallée, prêtre, autrefois de Sherbrooke, lequel prend soin de plus de 20 prêtres âgés ou malades retirés du ministère, nous trouvons trois Clercs de Saint- Viateur de Joliette: les RR. PP. Roch, Cliarette et Gorman, qui vont étudier, le premier au Séminaire canadien à Rome et les deux autres à Lyon, aux Facultés catholiques de Littérature. L'arrivée de ces trois recrues port^ à quinze le nombre des pensionnaires. La joie et le bonheur de ces jeunes prêtres contrastent fort avec le rôle pénible d'un jeune Oblat faisant ses vingt-huit jours sous la livrée du soldat français et venant dire la messe chez le P. Prévost. Il portait le pantalon rouge,le surtout bleu, la ceinture avec un sabre qu'il nommait son '^ coupe-chou " et la casquette écarlate. Pour dire la messe je le vis enlever son sabre, son surtout et endosser la soutane sur ses pantalons rouges.
Si maintenant du grand Paris j'arrive par le chemin des écoliers au petit Paris qu'est Bruxelles, je retrouve les Clercs de Saint-Viateur et la maison mère de la communauté de Joliette dont le supérieur général est le Très R. P. Lajoie que tout Joliette aime et vénère comme un père.
Chassés de France, les Clercs de Saint-Viateur ont trouvé refuge en Belgique et sont aujourd'hui assez solidement établis à Saint-Pierre de Jette dans la banlieue de Bruxelles. Notre première visite fut pour l'école Saint-Lambert, rue Van-der-Noot, sous la direction du Frère Valrivière, aidé de quinze religieux, donnant Tins-
truction à plus de 500 élèves. Comme partout ailleurs les religieux de Saint-Viateur nous firent une chaude réception et nous retinrent à dîner bien qu'il fût deux heures p. m. Puis le Frère Couderc venu au Canada avec le R. P. Lajoie, et le Frère Valrivière nous font visiter la maison récemment achetée par et pour la direction générale qui en prit possession au mois de décembre dernier. C^est à quelques pas du célèbre couvent du Sacré-Coeur de Jette où repose la bienheureuse Mère Barat et de l'endroit où doit s'élever bientôt la basilique du Voeu national belge qui sera comme le Montmartre de la Belgique. Les religieux ont là maintenant leur direction générale (résidence du R. P. Lajoie), leur noviciat et leur juvénat. Mais les deux Canadiens : les RR. PP. Lajoie et Coutu, n'étaient pas à leur résidence, le premier se trouvait à Lyon et le second en visite officielle au Canada.
Le vénérable supérieur général m'avait donné rendez-vous à Paris pour le 8 octobre. Je n'eus garde de manquer à la consigne, mais à ma rentrée à la Pension Prévost, une lettre de Lyon m'avertit que le P. Supérieur ne sera à Paris que samedi soir le 10.
Alors il fut décidé entre nous de recevoir le R. P. Lajoie, ainsi que les Pères Gary et Bousquet, c. s. v., à notre table pour le dîner du lendemain.
En acceptant notre invitation, le P. Supérieur "regrette, dit-il, que le malheur des temps ne lui permette pas, comme autrefois, de nous offrir l'hospitalité, mais il accepte avec bonheur notre invitation qui nous réunira pur ce coin du Canada qu'est la Pension Prévost."
Donc, le 11 octobre, par un beau dimanche matin, M. Nepveu, curé de Beauharnois et moi, nous allons au-devant de nos invités en automobile.
Ce matin-là, Paris se fit voir dans tout l'éclat de ses charmes ; il me ravit. On en sera convaincu, si je retrace Fitinéraire suivi : Porte Maillot, boulevard Péreire, avenue de la Grande Armée, place de l'Etoile, avenue unique et incomparable des Champs Elysées, place de la Concorde, quais des Tuileries, du Louvre, de l'Hôtel de Ville, boulevard Henri IV, place de la Bastille, rue du faubourg Saint-Antoine et porte de Vincennes. La Seine qui coule à notre droite, de la place de la Concorde au boulevard Henri IV, ajoute considérablement à la beauté du paysage par Pazur de son onde, par ses ponts de la Concorde, Royal, Neuf et Sully, par ses deux îles de la Cité et de Saint-Louis et, par-dessus tout, par l'insurpassable cathédrale de Notre-Dame. L'automobile, avec ses teufs-teufs, eût tôt fait de dévorer la distauce qui sépare les deux murs et s'arrêta net à la porte du P. Bousquet. Alors nous vîmes arriver " d'un pas tranquille et lent '^ le R. P. Lajoie, général des Clercs de Saint-Viateur, revenant de célébrer la sainte messe.
Impossible de réprimer mon émotion à la vue de ce vénérable Père, le seul survivant des premiers prêtres que j'aie connus dans mon enfance et le dernier de cette phalange de curés dont les paroisses formaient couronne autour de Joliette et de son collège, et qui aujourd'hui vivent sous la houlette de Mgr Archambeault (1909). Encore vert et vigoureux, malgré son grand ûge, et toujours jeune de coeur, de mémoire et d'intelligence, le P.
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Supérieur nous presse sur son coeur dans une étreinte, je dirai maternelle et nous adresse les plus aimables paroles.
Tout Joliette, il me semble, remonta à la surface de ma mémoire, tous les Clercs de Saint- Viateur connus et aimés dans ma jeunesse apparurent à mes yeux dans un tableau riant et animé, bien que teinté de mélancolie ; tout le collège, avec son monde remuant et ses fêtes inoubliables reparut sur bi scène. Je revoyais le R. P. Lajoie entouré de ses collègues, aux trois circonstances mémorables de Pannée dans lesquelles il prenait contact plus intime avec les élèves : au Jour de l'An, à la Saint-Pascal et à la Saint- Viateur. Car " selon Tusage antique et solennel " la communauté se rendait au Noviciat pour les deux fêtes de mai ou d'octobre, tandis que le P. Supérieur venait à la salle de récréation, la veille du Jour de l'An, pour y recevoir les souhaits des écoliers.
Je ne puis résister à la pensée de rappeler ici une parole que, jeune élève, j'entendis un jour à l'adresse du R. P. Lajoie et de M. Chapdelaine et qui me passa dans l'esprit, en apercevant le P. Supérieur.
Qu'on me pardonne l'expression dans ce qu'elle a de familier ; elle était bien vivante. " Moi, disait notre Joliettain, je voudrais être bon Dieu, pour quelques minutes ". — Pourquoi ? — " pour faire courir le Père Lajoie et M. Chapdelaine. "
Mais je reviens à Paris, car j'y suis vraiment.
Après les premiers saints d'usage, notre vénéré Père nous dit : " Vous venez me chercher pour dîner? " — Oui^
mon R. P. — " C'est à vous cet automobile que je vois en face ? — Oui encore. — " Mais j'ai 83 ans et je n'ai jamais monté en auto, et j'ai presque promis de n'y jamais monter; c'est trop périlleux. ".
Mais ce ne fut pas long et en quelques mots nous le persuadons que le danger est éloigné; nous l'assurons que le chauffeur mettra sa machine à une allure raisonnable, conforme au temps et à la circonstance, et nous voilà en route pour traverser Paris, de Vincennes à Maillot, c'est-à-dire de l'Est à l'Ouest.
A peine entré et,sur notre demande, le R. P. nous livre ses impressions de voyage ; il trouve que ça va très bien, mais, ajoute-t-il, comme pour plaider sa cause: " Vous avez été bien raisonnables. ".
Laissez-moi vous dire qu'à Londres et à Paris, les automobiles pullulent, ne sont guère plus exigeants, à la course, que les carrosses et nous épargnent un temps précieux. Avec les automobiles, on peut aller vite et être bien ; vite et bien sont les deux mots du jour. Il y a à Paris les voitures et les automobiles à compteur indiquant au voyageur, au moyen d'un cadran à guichet, par la distance parcourue, la somme qu'il doit payer. Ce cadran se trouve en face du promeneur; le prix du passage qui est d'abord de O.fr. 75. va en augmentant et vient se placer sur le guichet du cadran actionné par la roue de la voiture; c'est très ingénieux et commode.
Des deux Pères de Saint- Viateur résidant à Paris, un seul, le R. P. Bousquet, put accompagner son supérieur; l'autre, le R. P. Gary, semainier à Notre-Dame des Vie-
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toires où il est vicaire, s'excusa d^être retenu au poste par les devoirs de sa charge.
Nous avions donc l'honneur de recevoir à notre table, chez le R. P. Prévost que tout le monde connaît au Canada, et dans un dîner intime fait à ordre, les RR. PP. Lajoie et Bousquet, c. s. v., MM. Vuillaume, Bidard et Mugnier, de la maison même ; MM. David, Quesnel, Nepveu et moi. En outre, un abbé français, M. Perdriau, que nous avions rencontré en Angleterre et venu tout exprès pour nous inviter à l'aller voir à son château du Gats, sur Loir, dans le département de la Sarthe, était aussi des nôtres.
Dans la matinée, le R. P. Supérieur avec sa grande lucidité d'intelligence et sa toujours jeune mémoire, nous raconta vivement comment il s'était fait appréhender et mettre en prison à Lyon en 1870 avec le Frère Alfred Bélanger, C.S.V., devenu le R. P. A. Bélanger, comme étrangers suspects. Le Frère Gaulin,économe à Vourles,fit des démarches à la préfecture de Lyon pour les faire relâcher. C'est au retour de ce fameux voyage qu'en apparaissant dans la chaire de Joliette, oii il était curé, il dit : " Mes frères, voici votre curé qui vous arrive d'Europe et qui sort de prison. ".
Au dîner il voulut bien dire aux convives à mon adresse: " Quand j'ai appris le voyage de M. D. en Europe, je me suis dit : " En voici un qui, s'il le peut, viendra me rencontrer. ^\ Son coeur ne le trompait point et je fis l'impossible, il le sait bien, pour nous ménager une entrevue, car, après le Pape, aucune rencontre ne pou-
vait m'être plus agréable, en Europe, que celle de notre ancien supérieur.
Inutile d'ajouter que la plupart du temps la conversation roula sur Joliette et les anciens élèves du collège, mais ce qu'il faut dire, c'est que notre Père se tient au courant des allées et venues de chacun, et qu'il peut localiser tous les Joliettains aux postes qu'ils occupent.
A trois heures, le départ sonne et nos hôtes partent pour Montrouge, en visite officielle. Mais ils refusent absolument un auto de retour et préfèrent la ligne de ceinture qui circule à deux pas de la pension Prévost. Sur le quai de la gare le R. P. Lajoie nous exprime ses regrets de n'avoir pu faire le voyage du Canada en 1908. '^ Oui, j'aurais pu faire le voyage, mais pas l'ouvrage inhérent à cette visite. ". Mais lui dis-je, vous viendrez à l'inauguration du collège. — " Ce n'est guère probable, car en 1910 aura lieu le chapitre. Si alors l'on veut accepter ma démission, je traverserai peut-être la mer pour la quatorzième fois. ".
Mais depuis, les choses sont changées; le chapitre est chose du passé et le bon Dieu, par la mort du R. P. Soucques, a préparé les événements de manière à faire anticiper cette réunion solennelle d'une année. Pourtant ce chapitre n'a pas donné congé au vénérable supérieur; il lui laissa le généralat qu'il porte si courageusement et ce sera en qualité de supérieur général qu'il nous reviendra l'an prochain, il faut l'espérer, pour assister au triomphe définitif de cette maison de Joliette qu'en 1847, il trouva si jeune et si faible. En effet, il faut à
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cette fête de Tan prochain (1910), la présence du R. P. Lajoie, portant à son front la triple couronne de ses voeux de religion, de son sacerdoce et de son supériorat, car il est religieux depuis 60 ans, prêtre depuis 56 ans et supérieur de sa communauté au Canada et en France depuis 40 ans. On peut donc dire de lui : Ncmo tant Pater! (Le R. P. ne put venir.)
Ce petit dialogue terminé, le train de Montrouge entre en gare, stoppe un instant et repart en nous dérobant notre hôte si précieux.
Pour reprendre contact avec Joliette à l'étranger, il me faut à présent aller à Rome où j'arrive par un sérieux chemin d'écolier dont l'itinéraire se lit ainsi : Paris, Chartres, le Mans, Rennes, Auray, Saint-Malo, Mont Saint-Michel, Tours, Poitiers, Bordeaux, Lourdes où l'on reste six jours et où, par un privilège quasi épiscopal, nous disons la messe à la grotte de l'Apparition. C'était l'année jubilaire, (1858-1908), de la céleste vision de Bernadette, et, à cette occasion, le flot des pèlerins monta jusqu'au chiffre de 1,500,000 personnes.
De là, et d'un bond, mais combien formidable, audessus de Toulouse, Marseille, Nice, Cannes, Monaco, Vintimille, Gênes et Pise, nous sommes à Rome dans la matinée du 26 octobre 1908, presqu'à la veille du jubilé d'or du Pape.
Je ne décrirai pas ici notre séjour à Rome, ni nos cinq audiences auprès du bon Pie X, ni les splendeurs do la messe pontificale célébrée à Saint-Pierre, sur l'autel papal, par le Souverain Pontife lui-même, au jour du ciii-
quantième anniversaire de son ordination sacerdotale, bien que ce récit pourrait fort intéresser les lecteurs de VEtoile du Nord, mais ce n'est pas pour cela que j'ai la plume en main cette fois-ci ; c'est seulement pour relever, ici et làjles incidents de mon voyage qui mettaient Joliette en évidence. Ainsi dans cette Eome internationale, fleurit un petit Canada, dans le superbe séminaire canadien qui, soit dit en passant, est une vraie gloire pour notre pays, une pépinière de savants, où se trouve en scène le dévouement du clergé canadien, et de Saint-Sulpice,en particulier, à la cause de rinstruction ; où se fait une illustration plus grande et plus retentissante et sur un plus vaste théâtre, de ce qui se fait en petit dans une infinité d'endroits de la province de Québec, par un grand nombre de j^rêtres au coeur desquels, quoi qu'on en dise ou qu'on en pense, la cause de l'enseignement est toujours chère. Et dans ce séminaire, le diocèse de Joliette seul comptait cinq de ses prêtres envoyés là au prix des plus onéreux sacrifices. Je ne fus pas lent à les découvrir parmi les autres, car l'amour fraternel a du flair et je fis avec eux le plus heureux ménage. Jamais deux élèves d'une même maison ne devraient être indifférents l'un à Tautre; trop d'intérêts communs les rapprochent pour ne pas en faire des frères et ne pas entonner ensemble la vieille chanson de VAlma Mater. C'est du moins, quant à ce qui nous concerne, ce que le bon Père Beaudry cherchait à enraciner dans notre coeur et je crois qu'il a réussi. Il y avait donc il Rome, à l'automne de 1908, les abbés Robitaille, Gervais, Chevalier, Désy et le R. P. Roch, c. s. v., venus à Rome pour y suivre les cours de philosophie et de théologie afin de retourner
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ensuite dans leur diocèse pour répandre sur les diocésains ou les élèves de VAlma Mater ^ les lumières puisées par eux au centre de la science.
Ensemble, le premier novembre, nous sommes ailes au cimetière de Saint-Laurent hors les murs, pour y prier pour nos défunts et ensemble aussi, le 22 novembre, nous étions aux catacombes de Saint-Calixte, à la messe chantée dans la chambre où sainte Cécile reposa tant d^années.
Plus tard, en allant de Rome à Constantinople, à Smyrne, en passant par Brindisi, Corfou, Patras, Corinthe, Athènes et le Pirée, nous eûmes la bonne fortune de voyager avec Mgr Marengo, archevêque de Smyrne, Mgr Camilleri, évêque de Santorin (l'une des Cyclades, évê- <ihé suffragant de Naxos, île de Farchipel grec), et Mgr Paléologue protonotaire apostolique et curé latin du Pirée — port de mer d'Athènes — un pur grec apparenté, parait-il, à la fameuse famille Paléologue qui régna sur Constantinople de 1260 à 1453.
Mais je reviens à Joliette dans un souvenir attendri, car il s'agit ici de mon confrère de classe Martin Kehoe, élève de la Propagande durant six ans (1876-1882), curé du diocèse de Marquette, Etats-Unis et décédé l'an dernier (1908) , dans sa paroisse. Il quitta Joliette après sa Rhétorique en 1876 pour Rome où son évêque Mgr Mrak l'envoyait compléter ses études. Kehoe était ce qu'on peut appeler un excellent élève parlant également bien le français et l'anglais et tournant fort bien un discours français, au point d'être choisi par le R. P. Peemans pour
prononcer un discours à la distribution solennelle des prix au mois de juin 1876. C'est, je crois, le premier élève de Joliette qui ait étudié à Rome et c'est pour lui que le P. Peemans, dans ses souhaits de bon voyage au premier numéro de la Voiœ de VEcolier, dit: " le Tibre frappé d'étonnement, prêt à refluer vers sa source, frémira à ton approche. ". Plusieurs lettres remarquables portant sa signature peuvent se lire dans la collection de la Yoix de VEcolier.
A la Propagande il eut pour amis Mgr l'évêque de Santorin nommé plus haut et Mgr Legris de Bourbonnais, un des élèves du premier cours de ce collège et venu à Joliette en 1874, avec le R. P. Roy, c. s. v., et ses deux confrères de classe finissants comme lui : MM. Lesage et Bergeron tous deux curés du diocèse de Chicago. Il fut longuement question, entre deux attaques de mal de mer du prélat, et durant les quatre jours passés avec nos charmants compagnons, de Martin Kehoe que Mgr Camilléri aimait comme un frère.
Les deux Irlandais envoyés de Marquette à Joliette en 1873, Martin Kehoe et Thomas Atfield, ne sont jamais revenus à VAlma Mater, malgré la meilleure volonté du monde. La réunion de 1910 ne pourra en tout cas que nous ramener le Père Atfield car le Père Kehoe est mort en 1908 ; il était même parti de ce monde quand on s'entretenait de lui. Mais si jamais VEtoile du Nord^ ou ce volume tombe sous les yeux de Mgr Legris, je tiens à ce qu'ils lui fassent savoir que Tévêque de Santorin garde un précieux souvenir de lui, et même se rappelle une chanson cliantée autrefois par lui au collège de la
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Propagande; il la chante lui-même en français qu'il parle très bien.
Notre itinéraire continue de Smyrne à Alexandrie^ le Caire, Port Saïd,, Beyrouth, Damas pour arriver à Caïffa, Nazareth, puis Jérusalem et Bethléem. Dans plusieurs de ces villes je retrouve Joliette dans la personne de son évêque Mgr Archambeault et de son compagnon de voyage M. Eustache Dugas, chanoine et aujourd'hui vicaire général.
On nous a beaucoup parlé de Mgr Févêque de Joliette ; j'ai vu sa signature à plusieurs endroits et j'ai sous les yeux un récit de voyage où Mgr de Joliette fait grande figure comme on va le voir.
Dans les premiers jours de septembre 1906, le vapeur VEtoile des RR. PP. Assomptionistes, avec 250 à 300 pèlerins, quittait le port de Marseille au chant de VAve Maris Stella^ et s'en allait en Palestine dans son XXXIl pèlerinage de Pénitence.
" A la tête du pèlerinage, dit le narrateur, nous saluons le président d'honneur S. G. Mgr Archambeault, évêque de Joliette (Canada). Ce prélat est d'origine française. Il y a trois siècles, un de ses ancêtres accompagna de Maisonneuve au Canada où sa famille n'a cessé d'y exercer une heureuse influence. Après de brillantes études II Rome et plusieurs années employées à un fécond enseignement, le prélat fut appelé à la haute charge de vice-recteur de l'Université Laval à Montréal. C'est là que l'élection pontificale vint le prendre pour le mettre à la tête du nouveau diocèse de Joliette, dont le terri-
toire a été distrait de l'arcliidiocèse de Montréal. Cet évêque est jeune encore, petit de taille, mais le regard vif, le visage souriant, tout fait dlntelligence et de bonté. Aussi quel souvenir respectueusement sympathique les pèlerins lui garderont ! "
" Au jour de TExaltation de la Sainte Croix, le 14 septembre, il j eut grande solennité sur le navire. La Croix de Terre Sainte fut illuminée et l'enthousiasme des pèlerins, excité par la parole ardente de Mgr Arcliambeault, évêque de Joliette, fut à son comble. ". Au cours de la traversée, Mgr Févêque a fait une conférence fort appréciée et dont on a dit : " Mgr Archambeault nous a donné une étude magistrale sur le Canada. ".
Le 25 septembre, les Pères Dominicains de Saint- Etienne, à Jérusalem, recevaient les pèlerins et Mgr Archambeault chanta la messe pontificale dans laquelle le très célèbre Père Ollivier, dominicain, fit le sermon. A la réception qui suivit la messe, le Consul de France, le Père Séjourné, prieur des Dominicains prirent la parole ainsi que Mgr Archambeault " avec une éloquence chaleureuse, apportant à Jérusalem son âme d'évêque et les aspirations du Canada, français de coeur et catholique par-dessus tout. Nous étions suspendus à ses lèvres. ". Plus loin il ajoute : "Qui manquait à cette réunion a lieu de se repentir; il n'a pas entendu ni frémi en entendant les fines, ardentes et apostoliques paroles de Mgr Archambeault. ". Mgr célébra aussi la messe le jour de la Pentecôte, sous une vaste tente à quelques pas du cénacle. " La veille, continue le narrateur, Mgr avait pris la parole aux dernières agapes. Il avait remercié les Pères
Assomptionistes de lui avoir facilité les émotions d'un si beau voyage ; distribuant à chacun son dû, avec cette finesse et cette bonne grâce qui le caractérisent. ". Les Pères de Matarieh, à Héliopolis, en Egypte, et surtout le bon Père Jullien, s. j., l'auteur savant d'une brochure intitulée: V Arbre de la Vierge, nous ont parlé des deux pèlerins de Joliette, comme au Mont-Carmel, les RR. PP. Cyrille et Brocart nous en avaient entretenus.
A Nazareth se trouve un registre précieux où les pèlerins signent leurs noms ; là, j'ai y\x pour 1904, les noms de Mgr Langevin et du Père Olivier Cornellier, o. m. i., natif de Sainte-Elisabeth, comme pour 1906, j'ai lu ceux de Mgr de Joliette et de son compagnon.
Ecrit en 1902, le quatrain qui suit m'a bien intéressé :
o Nazareth, cité chérie, Heureux qui de toi se souvient ; Plus heureux qui vers toi s'en vient Soulager son âme meurtrie.
En 1903 on trouve le dystique suivant :
Heureux qui te revoit S'il a pu te quitter.
En 1904 un Père Assomptioniste parlait ainsi de l'hospitalité de la Casa Nova de Nazareth :
Au pays de Jésus, ouvrant leur coeur entier. Les fils de François nous hospitalisent C'est Marie et Jésus, Joseph le Charpeiitier Que leur bonté immortalisent.
En 1905 se lisent ces paroles significatives : Adoravimus in loco uM steterunt pedes ejus.
Mais je continue et termine la citation du narrateur du pèlerinage auquel prenait part Mgr Archambeault :
" IjC 13 octobre, le Pape recevait Mgr Archambeault et trente-six pèlerins de ce pèlerinage; Monseigneur les présenta à Sa Sainteté qui passa près de chacun, donnant sa main à baiser et adressant des paroles d'encouragement. ".
Je reviens à notre voyage. Notre retour de Palestine s'opère par Jaffa, Port-Saïd, Brindisi, Naples, Mont- Cassin, Rome, Turin, Modène et Lyon.
Nos billets portaient : Jérusalem, Jaffa, Port-Saïd et Naples par Messine, mais durant le trajet de nuit, de Jaffa à Port-Saïd, eut lieu l'épouvantable tragédie de Messine et de Reggio qui, en encombrant le détroit, l'interdisait à la navigation et ainsi, force nous fut de retourner à Brindisi.
Il nous tardait de voir Lyon, la ville de la Sainte Vierge, d'où sont partis les premiers Clercs de Saint- Viateur venus à l'Industrie en 1847; la colline et la basilique de Notre-Dame de Fourvières et quelques amis, entr'autres les RR. PP. Bouracliot, Charette et Gorman, c. s. V.
Le 17 janvier 1909 nous nous présentons à Fourvières pour y célébrer la sainte messe. Les sacristains qui, tous les cinq, sont Clercs de Saint- Viateur, nous reçoi-
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vent, venant de Joliette, avec une grande bienveillance et s'empressent de nous faciliter l'heure de nos messes. Puis ils nous disent de " prendre la ficelle " (le funiculaire) pour arriver à la cathédrale de Saint-Jean et de là chez le R. P. Robert, provincial de Lyon, où demeure, le R. P. Bourachot. Le Père Provincial nous reçoit avec cette cordialité et cette amitié qui distinguent partout les Clercs de Saint- Via teur, et nous retient à dîner, avec une invitation spéciale pour mardi midi. La matinée se passa à visiter la ville de Marie avec les PP. Charette et Gorman, en voiture, un magnifique coupé traîné par deux chevaux noirs. L'après-midi est également consacrée au même but, mais cette fois-ci nos compagnons et nos guides sont les RR. Pères Robert et Bourachot. Entre temps et jusqu'au mardi midi nous suivons l'itinéraire tracé par le Père Provincial pour les pèlerinages du Sacré-Coeur à Paraj-le-Monial et d'Ars.
Mardi donc nous retrouve, à midi juste, chez les bous Clercs de Saint- Viateur, à Lyon, oii nous sommes treize convives à table: les RR. PP. Robert, Bourachot, Charette et Gorman, les Frères Guillermin et Saulin, venus tous deux à Joliette avec le R. Père Général, cinq autres Frères et les deux hôtes canadiens.
Si nous avons causé de Joliette, des anciens religieux défunts, de tous les amis et en particulier du R. P. Général et du regretté Frère Ls Vadeboncoeur qui, lui, nous parlait avec tant de coeur de son séjour de deux ans en France (1877-1879).
Voilà, chère E toile ^ ce que j'avais à vous confier, au
sujet de Joliette à l'étranger. De Lyon notre route se poursuit jusqu'à Paris en passant par Genève (prononcez G'nève) et Dijon. Puis un train spécial nolisé par V American Line nous emporte à toute vapeur à Cherbourg où le steamer Saint-Louis nous attend avec impatience pour nous transporter à New York du 23 janvier au 1er de février.
Ainsi finissait ce voyage longtemps caressé dans mon esprit et très heureusement accompli, grâce à Dieu.
Mais à côté de ce chapitre joyeux, et pour montrer que " les extrêmes se touchent '', ouvrons le chapitre suivant intitulé : Cinq décès.
CHAPITKE XIV CINQ DECES
Etttrema gaudii luctus occupât.
(Pttov., 14-13.)
lo M. Alphonse Panneton
" Les morts vont vite " me disait tristement, l'autre jour, un ancien élève de Joliette, en apprenant la mort de M. Auguste Cornellier, la cinquième victime prise dans nos rangs depuis quelques semaines.
En effet, depuis peu, c'est M. J. Carson du diocèse de Saint-Jean, N.-B., M. Isidore Bourque de Shédiac, notre doyen d'âge, le Frère P. Thériault, c. s. v., notre doyen d'entrée au collège, puis M. Alphonse Panneton et enfin M. Auguste Cornellier, avocat.
316 GERBES DE SOirV^NHlS
J'ai très bien connu ces cinq anciens, mais un souvenir plus attendri s'attache à mon professeur d'Eléments latins, M. Panneton de sympathique mémoire.
Qui n'a pas aimé M. Panneton ne l'a pas connu, car il se dégageait de sa personne un courant de sympathie qui s'emparait de vous, vous enveloppait et vous gagnait à lui. Bien qu'imprévue sa mort nous surprend, car, après un petit complot, nous voulions aller le voir, Aubin et moi, pour le consoler, non pas d'être aux Incurables, mais de sa triste santé qui le vouait prochainement au tombeau, lorsque les journaux annoncèrent sa mort...
En 1872, dans la " distribution des talents " comme on dit à Saint-Sulpice, les directeurs du collège Joliette confiaient la classe des Eléments latins à un jeune homme de dix-neuf ans, à la figure glabre, paraissant audessous de son âge et duquel Boileau n'eût pas manqué de dire comme du prélat de son Lxitrin\ " La jeunesse en sa fleur brille sur son visage ". Il venait d'endosser la soutane quand la fièvre typhoïde le saisit et l'étendit, pour plusieurs semaines, sur un lit de souffrances. L'année scolaire s'ouvrit le 3 septembre, mais notre professeur encore malade ne put, malgré son ardeur juvénile, prendre à temps sa chaire de professeur. C'est alors que nous eûmes un professeur de rosa-sae qui me rappelle fort bien, un certain père Lucette, ancien maître d'école de Mgr Plessis, pendant son enfance à Montréal.
On me dispensera de nommer ici notre professeur intérimaire; je l'ai mentionné dans un autre endroit de ces Oerhes.
CINQ DPxès 317
Le père Lucette de Montréal n'était donc pas savant du tout, mais avec la pratique et des dispositions, il était devenu expert dans Fart ancien de jouer du martinet, et ce n'est pas aux mains qu'il en voulait. Pour s'en venger, un malin lui lançait cette épigramme : lucet a non lucendo, que je ne traduirai pas, laissant aux élèves d'Eléments latins le soin de la mettre en bon français. A la première visite du prélat à Montréal, comme évêque, le père Lucette ne manqua pas de lui dire : " Vous me pardonnerez. Monseigneur, l'honneur que j'ai eu de vous donner le fouet ". — Très volontiers, père Lucette, répondit le spirituel prélat, mais à condition que vous n'y reviendrez plus. ^\
Les classes d'alors (1872) n'étaient pas nombreuses comme aujourd'hui; on ne parlait pas de les diviser, mais plutôt d'en réunir deux, comme ça venait d'arriver à la classe de Lactance Tremblay. Pourtant nous étions vingt bien comptés. Qu'on me permette d'eu faire l'appel :
F.-X. Paré, Stanislas Gareau,
Antonio Beaudoin, Victor Desauluiers,
Samuel Kelly, Joseph Dalcourt,
Elle Bellehumeur, Henri Flamand,
Rodrigue Panneton, Wilfrid Désy,
Adelphe Panneton, Firmin Dugas,
Edouard Auger, Joseph Caisse,
Louis Lavallée, Georges Lafortune,
Arsène Aubin, Hormisdas Gingrasi,
Jean-Ls Monne, Charles Dugas.
Sept on huit ne pourront plus répondre : ^' présent ^\ car ils n'y sont plus et aujourd'hui, c'est notre maître luimême qui nous fausse compagnie et qui va être condamné par défaut. Que va devenir le reste du troupeau auquel on vient d'enlever le berger? Je crains beaucoup pour lui !
Après la retraite des écoliers prêchée par M. E.-C. Fabre, chanoine de Montréal, notre véritable professeur nous arrive pour tout de bon ; il était venu nous voir une fois ou deux dans sa convalescence et ce premier contact avec ses élèves nous le rendait déjà cher.
Pour tout dire, ce n'était pas une classe tout à fait désirable pour lui, car, parmi ses élèves se trouvaient ses deux plus jeunes frères Kodrigue et Adelphe très bons élèves, il est vrai, bien élevés, mais ne craignant pas assez le maître ou comptant trop sur le frère.
M. Alphonse Panneton était Joliettain de la plus belle eau, né au mois d'août 1853, au coin des rues Saint- Charles-Borromée et de Lanaudière, fils de M. Ch.-Héliodore Panneton, l'un des plus anciens citoyens de Joliette et des compagnons les plus fidèles de l'hon. B. Joliette, marié à une demoiselle Ducondu,, fille adoptive de M. Joliette.
La famille de ce pionnier se composait, je crois, de sept enfants : Charles, Georges le zouave, Alphonse, Rodrigue, clerc de Saint- Viateur, Adelphe et deux filles, décédées depuis longtemps.
A l'âge de 7 ans, Alphonse entre au collège Joliette de l'Industrie, auquel préside un directeur intérimaire, le
R. P. Rivet. Commençant ses classes bien jeune, il fit un long stage de douze ans au collège (1860-1872), où il comptait parmi ses confrères de classe : MM. F. Mondor, R. Bonin, F.-X. Boisseau, M. Beausoleil, Ch. Caron, Jos. Laporte (the Door), R. Capistran et O. Gadoury.
Il prit la soutane en 1872 et fit les Eléments latins et non pas la Rhétorique, comme on vient de Pécrire dans un journal, et n'enseigna que deux ans (et non pas plusieurs années), la même classe après lesquels il quitta définitivement le collège et la soutane.
M. Panneton était petit, fluet avait Pair d'un enfant de choeur, avec une figure très gracieuse, pâle, encadrée, d'une chevelure châtaine, un fort beau front découvert, les jeux bleus profonds et sereins, le nez long, la bouche fine et spirituelle, le rire charmant, puis un air de douceur et de candeur remarquables. Aimant fort à rire et voulant paraître sérieux et sévère sur sa tribun^, il mettait tout en oeuvre pour y arriver, mais n'y parvenait guère, toujours trahi par le pli moqueur de ses lèvres.
A première vue, on devinait en lui, par la distinction de ses manières et sa politesse aisée, la parfaite éducation domestique donnée chez ses parents, par une mère que tout Joliette admirait.
Il n'est pas surprenant qu'à ce bon élève on ait donné un joli petit nom, car les sobriquets n^étaient pas rares à cette époque et Alphonse se muait dans Fargot collégien en Tiphonse. A coup sûr, c'était significatif et plus tendre. Je me figure aisément, pour me servir d'une expression très connue, de facture joliettaine et presque cléricale, " qu'il n'était pas haï au collège ".
Le préfet des études (1872-73), qui se commait le R. P. Léon Lévesque,c.s.v., aidait de son influence et de son autorité le jeune professeur, ce qui ne Tempêcliait pas de lui dire parfois en sortant de la classe, manière de consolation pour lui et d'encouragement pour nous: " Je ne sais pas comment vous faites pour rester avec une bande de b. . . comme ça! ''.
Comme on entendait le badinage, on n'a jamais cm que ce compliment s'adressait à nous vingt ; à notre sens il se trompait d'adresse ; ou tout au plus, on prenait cela pour un compliment. Avec le bon P. Lévesque, on pouvait raisonner ainsi. Comme fiche de consolation, il nous laissait clairement deviner que c'était la même chose ailleurs.
Dans le courant de l'année, au jour de sa fête, nous lui présentâmes son portrait pris chez M. Derome et mis dans un médaillon très à la mode du temps. Je crois que c'est la seule photographie que nous ayons de lui en soutane. Son frère Adelphe m'en a donné une copie, il y a quelque vingt ans. C'était le soir, mais un soir beau comme le jour ; tout riait au collège et dans nos coeurs ; le parloir lui-même où se fit la présentation, débordait de joie. Pour prendre part à une pareille fête, je n'hésiterais pas à me rendre au bout du monde.
Son frère Charles était un véritable artiste en musique, ayant étudié chez les grands maîtres français. Je me souviens toujours de son retour d'Europe et de la jouissance du Frère Vadeboncoeur son professeur, en entendant son élève faire de la si belle et si grave musique sur un piano tout neuf.
M. Alphonse était lui-même bon musicien, avait une très jolie voix et figurait au collège parmi les première bandistes. Je crois même que pendant de longues années, il fit partie d'une fanfare militaire aux Etats-Unis, et la suivit partout.
Sa jolie voix, son oreille exercée, son esprit d'observation, son talent d'imitation, tout cela fut un jour mie en oeuvre dans une scène qui m'intéresse.
Il était venu à Saint-Liguori dans les vacances de 1873 avec le R. P. Ducharme et ce qui le frappa le plus et d'une façon défavorable, fut le chant des deux bons vieux chantres de la paroisse.
Il me souvient qu'une fois, en veine de rire, il contrefaisait devant les bandistes, les deux chantres qui. Dieu sait, prenaient leur rôle au sérieux. Ce n'était pas la première fois, car on lui disait : " Chantez donc comme les chantres de Saint-Liguori " et il entonnait ses antiennes d'une façon plus lamentable que la réalité. Ces deux chantres sont très étroitement liés aux curés de Verdun et de Saint-Clet. Malgré mon amitié pour M. Panneton, ça m'allait toujours au coeur, mais aussitôt contrefait, aussitôt pardonné, car il y allait de si bonne humeur et de si bon compte.
Son absence de Joliette fut très longue, si tant est qu'il y revint. Pour ma part, je ne le rencontrai que vingt-trois ans plus tard et d'une façon assez inattendue pour la rappeler ici.
C'était l'automne de 1897, j'étais à Oka, chez les RR. PP. Trappistes avec deux de mes confrères.
En visitant la maison je vois, dans une des nombreuses caves du vaste monastère,un religieux vêtu de la tunique blanche et du scapulaire blanc des novices de chœur et coiffé d'un chapeau de paille à large bord ; il est assis en face d'une cuvette pleine d'eau, y lavant je ne sais plus quoi. Il salue modestement les trois prêtres qui passent outre. Mais, à part moi, j'avais vu cette figure quelque part; ces yeux,, dans leur douce expression, m'avaient déjà regardé. " M un, ni deux ", j'allais ajouter " tiens ben ", je dis à mes compagnons : " Je connais ce religieux là, sans pouvoir lui placer un nom sur la figure ". Pour en avoir le coeur net, je rebrousse chemin et j'aborde mon trappiste que ma mémoire me nomme à l'instant : — N'êtes-vous pas un M. Panneton de Joliette? — Oui, me connaissez-vous ? — Autrefois vous m'avez fait la classe ". — Alors, reprit-il, vous êtes un tel. — Oui. Et la trop courte conversation prit fin et pourtant il me dit : " Je me plais à la Trappe, mais ce qui me fatigue le plus, ce sont les longues prières. ". Le lendemain, à l'office, sous l'habit de choeur, je reconnus mon trappiste à moi : même tenue, même mine, même allure, quoique plus pesante qu'autrefois sous la soutane du séminariste.
Vingt-trois ans n'avaient pas éteint dans ma mémoire la figure du cher professeur d'Eléments latins; il avait à présent 44 ans; j'en avais 39. Ce fut là notre première entrevue. Trois ans plus tard une annonce frappe mes yeux, c'est celle-ci : " A Montréal, le 27 novembre 1900, M. Alphonse Panneton, fils de feu Ch.-H. Panneton, autrefois de Joliette, à Mlle Edith Labine, de Saint-Alexis co. de Montcalm, P. Q. "
Après cet événement de sa vie je rencontrai M. Panneton plusieurs fois à l^Asile de Nazareth où il remplissait les fonctions de secrétaire du docteur R. Boulet et des docteurs Edouard et Henri Desjardins, ses cousins germains.
Atteint d'une maladie qui ne pardonne pas, il prit une chambre à l'hospice dit des Incurables le 5 juillet dernier. Il mourut le 2 février 1913, laissant une veuve et deux enfants en bas âge. Ses funérailles se firent en la chapelle de l'hospice, le mercredi des Cendres et see restes reposent maintenant au cimetière de la Côte des Neiges. Les Soeurs de la Providence, gardiennes de cet hôpital, affirment que M. Panneton les a bien édifiées, durant sa dernière maladie par sa patience, sa résignation, sa parfaite conformité à la volonté divine et son profond esprit de foi.
A mes confrères de classe vivants je dédie ces lignes où vibrent à l'unisson la reconnaissance et l'amitié.
2o M. Isidore Bourque (1825-1913).
Dans le compte-rendu des Noces de Diamant on peut lire à la page 132 une très intéressante lettre de M. I. Bourque qui entra au collège en 1848. C'est notre doyen d'âge puisqu'il est né à la Grande Digue, N.-B., le 25 octobre 1825 ; il mourut le 2 janvier 1913, à l'âge de 87 ans et deux mois. H est l'un des premiers Acadiens qui eut l'avantage d'acquérir l'instruction. Et c'est à Joliette qu'il puisa ses connaissances dont il devait faire bénéficier ses compatriotes.
Un jour que je le rencontrais à Sliédiac, il me raconta comment il était venu à l'Industrie, à 300 lieues de sa paroisse natale. " J'appartenais à la paroisse de la Grande Digue, N.-B., dont le curé M. l'abbé Magloire Turcotte (1845-48), avait été curé au grand Saint-Paul (1841- 42). C'est lui qui m'envoya à l'Industrie où j'arrivai après un très long voyage par Boston ". A son retour, il se livra à la tâche ardue de l'enseignement, à Shédiac, village de sa paroisse, pendant de longues années, au moins 42 ans ( 1850-1892 ) .
En voyant M. Bourque on avait devant soi le type achevé de l'Acadien religieux, bon patriote et hospitalier, distingué dans ses manières, comme dans son langage. Aussi il fut toujours l'un des citoyens les plus respectables de Shédiac, prenant une part active à la politique et à tous les mouvements publics.
Marié en 1852^ il éleva une famille de 10 enfants qui font son honneur. Durant les vacances dernières, il célébra ses Noces de Diamant avec une grande pompe religieuse. Deux de ses fils sont médecins; trois sont employés au service civil ; le plus jeune est maître des Postes à Shédiac. Affaibli par une pneumonie qui faillit remporter il y a trois ans, le regretté défunt contracta de nouveau cette maladie le lendemain de Noël, et, malgré les soins assidus, il déclina rapidement. "Homme pieux et honorable, M. Bourque n'avait que des amis ", dit le Moniteur acadien.
3o M. James-Francis Carson^ prêtre.
Un autre ancien élève des provinces Maritimes venait aussi de quitter cette terre le premier novembre 1912; c'était M. James-Françis Carson décédé dans un hôpital de South-Boston à la suite d'une opération douloureuse. On lui avait amjMité une jambe, à la hauteur de la cuisse dans laquelle la gangrène s'était cantonnée.
Il vint à Joliette en 1875 et entra dans la classe de Belles-Lettres, sous la direction de M. Georges Bélanger, avec pour confrères de classe, Soumis, Plante, Thériault, P. Lamarche, Ls Lévesque, Narcisse Bourgeois pour ne mentionner que les mieux connus.
Il prit sa chambre au dortoir de la sacristie abandonné depuis trois ans (1872-1875) et repris cette année-là sous l'empire d'une grande nécessité et dans lequel ne montaient que de grands écoliers.
C'est là qu'il fut l'objet d'un tour d'écolier assez bien joué, mais mal dirigé, il me semble. Il s'agissait de noircir un élève avec du cirage à bottes et comme Carson était sans cesse " tiré à quatre épingles ", selon qu'on a pu s'en convaincre aux Noces de Diamant où il portait une zimara et un superbe rochet, il parut tout désigné comme sujet de l'opération nocturne et ténébreuse, pour ne pas dire noire, qu'on machinait.
Sa toilette recherchée et sa tenue féminine lui valurent le nom de Miss Carson. C'était la seule miss du collège, mais, parmi les Anglais, il y avait encore un élève
venant de Philadelphie, grand, âgé, portant moustache et qui se nommait Monsieur Holt; un autre de la même race répondait au nom de " petit père Collins ".
En tout cas, ce fut miss Carson que le charbon noir atteignit, une nuit d'automne.
Si ma mémoire est bonne et je soutiens qu'elle " est bonne comme la banque ", François Lefebvre, avocat de Sorel, logeait au même dortoir, et comptait sans doute dans le cercle de la Mano nero des joueurs de tours. S'il faut beaucoup de savon et de besogne pour blanchir un nègre, il fallut bien du noir pour teindre un blanc comme Carson. C'était un très joli garçon, blond, grassette, ayant bonne mine, un vrai dude. Oh ! le lendemain matin, it was chocking !
M. Lapalme d'aimable et de douce mémoire, surveillant de ce dortoir, ne s'émut pas outre mesure de l'incident et des malins affirment qu'il riait bien dans sa barbe, de voir qu'on s'était démené avec tant de succès pour noircir M. Carson.
Le timbre de voix de ce dernier était agréable et riche au point qu'on le choisit — res mirahiUs, fuit hihernus et cantor egregius, — comme soliste dans l'exécution de la cantate à l'hon. B. Joliette. Il s'en tira ti*ès bien, mais l'auditoire Joliettain se souvenait encore vivement qu'An gust€ Marion l'avait chanté trois ans auparavant en 1873
M. Carson ne passa que deux ans à Joliette (1875- 1877). Il fut ordonné au Séminaire de Québec, le 19 mai 1883, fut vicaire au Cap-Pelé et à Bouctouche (1883-85), puis curé à Richibouctou (1885-1889) à Albert (1889-
1902), et à Saint-Georges, N.-B., (1902-1912) où il mourut.
On peut dire que cet ancien élève aimait beaucoup les Canadiens-français et durant les vacances, il parcourait les paroisses des comtés Joliette et Montcalm, et, parmi ses amis les plus chers, je crois qu'il faut mettre en première ligne M. Joseph Parent,notaire à Saint-Jérôme.
Il m'écrivait en 1904: " J'ai toujours eu, non seulement durant ma vie de collège, mais toute ma carrière sacerdotale, le plus profond respect et la plus sincère vénération pour notre bien-aimé supérieur le R. P. Beaudry. Je prends intérêt à tout ce qui concerne le collège Joliette dans lequel j'ai trouvé ma vocation sous la paternelle direction du bon P. Beaudry. Bien que mort à Boston en même temps qu'un de ses confrères, M. l'abbé L. de G. Leblanc, du diocèse de Saint-Jean, N.-B., il fut inhumé dans sa paroisse de Saint-Georges au Nouveau- Brunswick.
4o R. Frère P. Thériault, c. s. v.
Dans la liste des élèves du premiers cours de Joliette (1846-47), je vois le nom de P. Thériault né à Saint- Jacques de l'Achigan, le 9 novembre 1883.
Jj^ Etoile du Nord publia à la mort du défunt une notice biographique très bien faite, à laquelle j'emprunterai les notes qui vont suivre.
Après trois ans d'étude et dès l'âge de 16 ans, il entra
GERBES DE SOXTV^ENIRS
comme juvéniste chez les Clercs de Saint-Viateur, mais il ne fit son noviciat qu'en 1851-1852, recevant du R. P. Champagneur cette profonde formation religieuse qu'il ne perdit jamais et qui, jusque dans les dernières années de sa vieillesse, le montrait pieux et régulier, simple et soumis comme le plus fervent novice. Il occupa plusieurs postes d'iionneur et de confiance, avant et après son voyage à Vancouver avec le R. P. Beaudry en 1859.
L'état de sa santé précaire, aggravé par de nombreuses et très graves opérations qu'il dut subir, obligea ses supérieurs à lui donner sa retraite en 1885. Mais impossible pour lui de se livrer au repos complet; il travailla toujours jusqu'en 1900.
Depuis lors, il vécut dans la solitude, la prière, et la scrupuleuse fidélité à l'esprit et aux observances de la vie religieuse, faisant le bien par le bon exemple et par son admirable abandon à la volonté divine. Sa figure fut toujours calme; une constante bonne humeur et une inaltérable charité de coeur le caractérisaient parfaitement.
Le 14 janvier dernier, à la sortie d'une visite au Saint- Sacrement, il s'éteignit doucement dans sa 80e année d'âge et dans sa 64e de vie religieuse, avec le titre honorable de catéchiste majeur de Saint-Viateur et de doyen de sa communauté en Canada.
" Douce et tranquille, sa mort sanctifiée par les derniers sacrements, a été l'image de sa vie, sans bruit et sans éclat, mais précieuse devant Dieu ".
CINQ DECES
iîlS 329
5o M. Charles-Augustb Cornellier, avocat.
Le plus connu et le plus célèbre des cinq disparus est incontestablement Tavocat Cornellier, Conseiller du Roi, décédé à l'hôpital Notre-Dame, à Montréal, le 3 février dernier.
Tous les journaux ont annoncé sa mort et consacré à aa mémoire des articles de rédaction. Le Devoir disait : " M. Cornellier, criminaliste de grande réputation et tribun connu d'un bout à l'autre de cette province, par ses succès oratoires, vient de mourir à l'hôpital Notre- Dame ".
Quand on a bien connu le père et la mère du défunt, on n'est pas surpris de l'appréciation suivante de la Patrie : " Comme avocat et comme tribun, nous ne croyons pas qu'il ait jamais eu d'égal dans notre pays".
M. Hyppolite Cornellier, son père fut l'un des plus éloquents députés de la province de Québec. Il n'était que cultivateur, et n'avait fréquenté que Jes écoles primaires, mais l'éloquence lui fut naturelle et les cultivateurs étaient fiers de lui et se glorifiaient de Tavoir pour représentant. Sa mère, dame Henriette Lavallée était une femme de haute intelligence et d'une grande distinction. C'était la soeur de Fabbé Moïse Lavallée, ancien curé de Saint-Vincent de Paul de Montréal, et justement renommé par ses talents oratoires, décédé en 1913.
Il semble que dans un tel milieu, l'éloquence crois- «ait naturellement, comme ce fut en effet le cas pour plusieurs membres de cette famille.
Né à Sainte-Elisabeth de Bayonne, au rang de Sainte-Emélie, en 1853, le jeune Cornellier vint au collège Joliette en 1870, en même temps que son frère Moïse, prêts tous deux à commencer leur cours classique. Il avait 17 ans et pouvait facilement obtenir, à cette époque un diplôme de première classe summa cum laude pour les choses politiques; il j était déjà maître-passé.
Il n'y a pas à dire, il nous émerveillait, nous épatait (c'est la première fois que ce mot tombe de ma plume, depuis son orageuse entrée dans le dictionnaire de l'Académie française), par ses discours du jeudi, à nos campagnes, où monté sur une souche, il se sentait à l'aise comme dans la meilleure tribune.
Ses confrères de classe en autant que ma mémoire en conserve les noms sont :
Anthime Boucher, Pierre Goyette,
Camille Côté, Timoléon Hamelin,
Louis de Grandpré, Paul Renaud,
Louis Desmarais, Ernest Thibodeau.
Châteauguay de Salaberry,
De Joliette, après une année de philosophie (1874- 1875), il entra à l'Université Laval où il fut admis plus tard à la pratique du droit, après de brillants examens.
C'est dans cette carrière du barreau et dans la politique que le jeune avocat se fit une réputation remarquable appréciée comme suit par les journaux. " Le défunt, dit VEtoile du Nord laisse une grande réputation comme
criminaliste, jurisconsulte et tribun ". Son éloquence remarquable ajoute la Presse et ses profondes connaissances juridiques en firent bientôt un des avocats les plus en vue de cette province ; c'est surtout comme criminaliste qu'il connut ses plus brillants succès. Conservateur ardent, il se lança de bonne heure aussi dans la politique et rendit des services signalés à son partie pendant un quart de siècle. On le redoutait fort dans les assemblées contradictoires, car sa répartie était vive et mordante ". (Les paroisses du comté de Soulanges, le connaissent très bien, car il brigua l'honneur d'en être le candidat contre feu M. Avila Bourbonnais — les joutes entre ces deux forts combattants, pas timides du tout, " ni attachés trop de court " sont restés légendaires.).
" Un grand nombre de Joliettains n'a pas encore oublié l'éloquent discours du jeune C.-A. Cornellier à une célébration de la fête de Saint Jean Baptiste à Joliette, il y a plus de 30 ans. C'était un de ses premiers essais dans l'art oratoire, mais il révéla tout de suite ce que son puissant cerveau promettait pour l'avenir ".
Ajoutons quelques détails à propos de ce discours. C'était en 1876, sur la place du marché, vers midi. La grand'messe venait d'achever, les discours battaient leur plein. On appela le jeune étudiant en droit qui se nommait Auguste Cornellier. Il débuta avec un brio remarquable, puis il attaqua vigoureusement sa thèse, avec un peu trop de développement peut-être, car midi était déjà loin et les estomacs réclamaient impérieusement leur ration. C'est alors que se produisit l'incident du jour qui court encore. L'un des principaux officiers de la fête, à
un moment donné, ordonna à M. H. B., directeur de la fanfare de faire exécuter une marche militaire. Tête de Forateur ; il se tut, mais la rage au coeur et s'adressant à M. B., il lui dit: ^Tourquoi as-tu fait cela? — parce que M. N. me l'a commandé. — "Ah ! vil esclave d'un tel valet! " Difficile de trouver plus expressif.
" Les doux principales forces de cet orateur dit encore VEtoile du Nord étaient sa connaissance profonde de la politique et sa prodigieuse mémoire. Descendu des tribunes politiques, M. Cornellier redevenait l'homme aimable avec adversaires comme amis. Toujours prêt à rendre service, il mit ses lumières et son talent d'interpréter les textes de loi ou les clauses de contrats au service de tous ses confrères et de ses clients ". Et ce qui lui fit infiniment d'honneur c'est que, malgré ses grands succès et ses luttes ardentes, il est resté humble, modeste, et fidèle à ses convictions religieuses et à ses principes catholiques en matière d'éducation.
Sa dernière maladie fut très consolante; sa foi vive l'encouragea et l'Eglise, comme une tendre mère, le prit dans ses bras et lui donna largement le secours de ses grâces. Et lui qui parlait si bien, se mit à dire des paroles mémorables que les auditeurs n'oublieront jamais.
Les journaux racontent le fait suivant h l'honneur de M. Cornellier et de M. Aristide Filiatrault :
" Quelques jours avant la mort de son ami, M. Filiatrault alla rendre visite au tribun bien connu. Feu M. Cornellier a toujours été imbu de principes religieux et nous pouvons dire qu'à l'heure
de sa mort, il sut trouver des paroles qui touchèrent le coeur de son ami et dont celui-ci garda souvenance. M. Filiatrault vit un nouvel horizon s'ouvrir devant lui, l'horizon de la vérité. Dieu le récompensa et c^est dans un rayon de foi chrétienne qu'il rendit son dernier L soupir. "
Ses restes reposent dans le cimetière de sa paroisp se natale.
Je finis ces notes par cette parole de la Patrie : " Celui que la mort vient de terrasser, après une lutte de plusieurs années, était l'un des cerveaux les plus brillants que notre province ait jamais produits, mais il n'a pas pu donner la pleine mesure de son merveilleux talent ".
Il me reste encore à parler d'un disparu bien cher au collège Joliette et à la communauté des Clercs Saint- Viateur, dont il fut le directeur et le provincial.