CHAPITRE XV
T. R. P. C. DUCHARME, c. s. v.
Fili, 8erva mandata mea et viveê.
(Prot., tu, 2.)
Il fait peine d'enregistrer, sur le tableau des morts, celui qui, dans nos mémoires, est encore plein de vie.
Mais quand le Seigneur prenant dans ses mains divines, le rôle des bons soldats, voulut Pappeler à la récompense, il n^eut qu'à lui dire : " Père Ducharme ", et celuici formé plus encore à Fobéissance qu'au commandement et voulant donner un exemple frappant, répondit avec bravoure : "Présent.". Et il quitta cette terre d'épreuves et d'exil pour le repos éternel " et la mort, ajoutait Mgr de Joliette, l'a trouvé vaillant ". Ça me rappelle un souvenir français: Napoléon, premier consul, décerna un jour, un sabre d'honneur au jeune officier de
336 GEKBES DE SOUVENIRS
la Tour d'Auvergne avec le titre de premier grenadier des armées de la République. Le grenadier luttait à la tête de ses soldats, quand il tomba percé d'un coup de lance au coeur (1800). La récompense de sa bravoure ne se fit pas attendre et le premier consul décida que le nom du héros breton serait maintenu sur les feuilles de contrôle et que dans les appels, au nom de la Tour d'Au- Tergne, il serait répondu :^'Mort au champ de l'honneur !"
Pas de doute que le nom du défunt restera gravé sur les feuilles de mérite de sa communauté et dans la mémoire de tous et, chaque année, à l'appel de son nom, dans le nécrologe, chacun dira dans son coeur le mot de Napoléon : " Mort au champ de l'honneur ".
Déjà les quotidiens et les périodiques et la Semaine religieuse de Montréal ont esquissé les grands traits de l'illustre disparu et l'ont présenté au public dans des articles succints mais substantiels et bien inspirés. En offrant à ses lecteurs une de ces intéressantes notes, le 7)eroîr^sous la rubrique de : Ceux qui travaillent, met en relief cette vie " d'un homme qui a fait beaucoup de bien en dissimulant presque son oeuvre ".
Si on a pu dire que " le R. P. Beaudry appartenait plus au collège Joliette dont il fut l'élève, le professeur, le directeur et le supérieur " qu'à la communauté dont il fut membre; on peut dire que le R. P. Ducharme, durant une carrière religieuse de quarante-deux ans, mêlé depuis trente-sept ans aux choses du gouvernement, chargé du provincialat depuis vingt-ans, après avoir assisté à cinq chapitres généraux, est bien devenu Thomme et
T. R. P. C. DUCIIARME, C. S. V. 337
presque le sosie de sa communauté dont il fut le supérieur et le père jusqu'à sa mort.
Le E. P. Ducharme est le quatrième provincial de sa province au Canada. ( R. P. Champagneur, 1862-70 ; R. P. Lajoie, 1870-1880; R. P. Beaudry, 1880-1893; le R. P. Ducharme, 1893-1913), et le premier titulaire qui meurt en charge de son supériorat. Il n'en est pas moins l'un des nôtres, puisqu'il fut élève, professeur, préfet de discipline, préfet des études, directeur et supérieur provincial de notre collège Joliette devenu le séminaire diocésain. A ces titres il convient au premier chef de lui donner une excellente place dans ces Gerbes de Souvenirs en un chapitre spécial.
Nous ne voulons pas cependant répéter ici ce qu'on a dit ailleurs et si éloquemment surtout à l'église paroissiale de Saint- Viateur d'Outremont et à la cathédrale de Joliette, disons seulement que son passage au collège nous permit d'entrevoir ce qu'il fut plus tard dans sa communauté, à la direction de ses novices et de ses religieux.
Nous dirons aussi quelque chose de ses premières années de collège qu'un de ses confrères de classe rappelait si bien le jour de ses funérailles; nous ajouterons les dates les plus saillantes de son séjour à notre Aima Mater et nous intercalerons par-ci par-là quelques souvenirs personnels.
Sainte-Elisabeth de Bayonne peut se glorifier à bon droit du R. P. Ducharme comme de l'un de ses meilleurs enfants offerts à l'Eglise avec tant de générosité.
Il y naquit du mariage d'Antoine Charron dit Ducharme, cultivateur et de Ursule Geoffroy, le 7 janvier 1846. Par sa mère, il descendait du Sieur Nicolas Geoffroy capitaine de milice de la côte Saint- Antoine ( bas de la rivière Bayonne), premier syndic de la nouvelle paroisse de Sainte-Elisabeth séparée de Berthier en 1798 et dont on remarque la signature à côté de celle de son curé. Il est facile, du reste, de constater, dès cette époque, que les familles Ducharme et Geoffroy sont animées du meilleur esprit et secondent de leur mieux les vues de l'autorité ecclésiastique.
D'après l'oraison funèbre prononcée par Mgr Archambeault, premier évêque de Joliette, et nos connais- Bances personnelles, le R. P. Ducharme n'a jamais faussé compagnie à la lignée de ses ancêtres et une fois de plus a prouvé que " bon sang ne peut mentir. ".
Il reste à nos yeux ce que nous disait naguère un curé de Montréal " le modèle achevé de l'excellent religieux et du saint prêtre ", bien digne à la vérité d'être appelé le Forma gregis ex animo, " l'exemplaire vivant de son troupeau. ".
De bonne heure il fit sa première communion sous M. Guyon (1849-18G0), puis il entra au choeur qu'il ne devait quitter qu'à l'âge de IG ans où il entra au collège en 1862. C'était une ancienne tradition qui dure encore à Sainte-Elisabeth. Son frère Joseph que tout Joliette a connu ne s'est jamais décidé à quitter sa stalle du choeur ni non plus M. Maxime Piette, père de M. le curé de Joliette. Il en est ainsi de plusieurs autres que je pourrais
T. R. P. C. DUCHABME, C. S. V. 339
nommer, car à Sainte-Elisabeth on aimait à être et à rester enfants de choeur.
Le jeune Charles Ducharme eut encore l'avantage de suivre les classes des Soeurs de la Providence de sa paroisse natale, de sorte qu'à son entrée au collège, dans les Eléments français, il savait déjà les matières de cette classe, comme on va le voir. De Sainte-Elisabeth arrivait à Joliette, vers la même année, un autre élève, confrère de classe et émule de notre futur supérieur. Les anciens »e souviennent de M. Louis Beausoleil, décédé en 1876, à Sainte-Elisabeth, après deux ans de vicariat à Saint- Eustache, chez M. Ls-Ig. Guyon, son ancien curé. Un autre élève vint de l'Ile Dupas où son père était instituteur; c'était M. Arthur Tremblay, décédé sous-diacre au collège Joliette le 21 avril 1876. Un quatrième vint du Petit-Bois de Dautray, c'est M. Louis Bonin devenu curé de Saint-Roch de l'Achigan et décrochant, par la mort de M. Thifault, curé de Saint-Liguori, le périlleux titre et l'honneur d'être le doyen des curés du diocèse de Joliette. Le cinquième est M. Anselme Baril devenu, lui, curé de Saint-Remi et décédé à l'Hôtel-Dieu en 1909; il venait de Saint-Cuthbert.
C'était l'élite des écoliers de ce temps-là.
Le R. P. Beaudry eut toujours cette élite en haute estime; le Frère Vadeboncoeur si pieux les entourait aussi de prévenances. Quand le Tiers-Ordre de Saint- François d'Assise fut établi au collège; ils furent les premiers enrôlés.
Il reste encore trois laïques pour compléter le nombre
huit des finissants de 18G9 dont la photographie se trouve quelque part au séminaire de Joliette. Ces trois derniers sont: MM. Jérémie Gadoury de la Petite-Rivière de Berthier, Joseph Guy et David Dufresne de Saint- Barthélémy, médecin comme Gadoury et de plus zouave pontifical. Le voyage de ce soldat du Pape, ses amours et son mariage à une noble italienne, sa vie, sa dernière maladie et sa mort ; tout cela pourrait faire la trame d'un roman.
Dans Figure d'Educateur (article consacré au R. P. Ducliarme), on parle ainsi du stage du Père Provincial au collège Joliette : " Il fit ses études classiques au collège Joliette et il n'était pas le dernier dans un groupe d'élèves qui, soit au service de l'Eglise, soit dans la société civile, ont été l'honneur de cette maison et dont les talents et les vertus n'ont pas peu contribué à son essor et à son progrès ".
En effet les jeunes Ducharme, Tremblay et Bonin entrent au collège en 1862 dans la classe des Eléments français,tandis qu'ils pouvaient faire leur Syntaxe. Comme ils savaient bien leurs matières, on les fit monter en Syntaxe après les fêtes de Pâques. C'était bien tard, à la vérité, pour les changer de classe; aussi leur ascension n'éveilla que faiblement l'attention des Syntaxistes qui se laissèrent prendre la tête de la classe, à la première liste, par les tard-arrivés et à la fin de l'année se firent escamoter tous les premiers prix.
La ITagiographes du temps nous racontent qu'il y avait alors trois saints au collège, pour ne pas dire dans
T. R. P. C. DUCriARME, C. S. V. 311
la même classe : Jean Berclimans, Louis de Gonzague et Stanislas de Kostka. Sous quel nom s'épanouissait la vertu du jeune Ducharme? je n'en sais rien, mais il était du nombre. La tradition rapporte encore qu'il voulut suivre son idéal jusqu'au bout. ; c^était trois Jésuites et lui-même voulut en être.
Mais Mgr Bourget, qui fit tant de bons coups en faveur du collège Joliette, fit encore celui-ci : il détourna le jeune homme de la Compagnie de Jésus si riche en ouvriers et le donna à la communauté des Clercs de Saint- Viateur " où, lui dit-il, il y a beaucoup de bien à faire". Ainsi ce ne sont pas les vrais Jésuites qui l'auront, mais bien ceux qu'en France on nomme les petits Jésuites, c'est-à-dire les Clercs de Saint- Viateur. En effet il y avait de grands besoins à cette époque au collège Joliette et souvent aussi pénurie de professeurs. C'est ainsi qu'aux vacances de 1868, on donna la soutane à deux élevée de Philosopliie, MM. Ch. Ducharme et Arthur Tremblay, et ce ne fut pas là le dernier mot. L'année s'ouvrit ainsi, mais après quinze jours, le P. Lévesque, directeur dit au jeune Louis Bonin : " On a besoin de toi pour professeur, tu vas prendre la soutane. Va voir le E. P. Lajoie et fais ce qu'il te dira. ". Le Père Supérieur sut trouver de bonnes paroles et de sages arguments conformes au sujet et le jeune Bonin endosse la soutane et prend la direction d'une classe. Le poète latin a dû lui crier : Macte animo, generose puer, sic itur ad astral "Courage généreux enfant! c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'au ciel.".
Pendant trois ans (1868-1871) le séminariste Ch. Ducharme fit la salle de récréation et des classes de latin et
c'est à cette époque seule de sa vie que " son tempérament plutôt vif " comme dit la Semaine religieuse se fit sentir.
Mgr Archambeault, informé par les amis intimes du R. P. Provincial, n'a pas manqué de toucher délicatement cette corde en disant : " Par nature, il était vif et autoritaire^ mais par vertu, il devint doux, patient, humble, paternel, se fit tout à tous et se montra plein de compassion et de miséricorde et il laisse le beau renom d'avoir été miséricordieux. ".
Le P. Ducharme, nous donne encore ici, à nous ses élèves, ainsi qu'à ses religieux, un bon exemple et un précieux enseignement.
Ce changement dans le caractère du P. Provincial, se fit durant son année de noviciat (1871-1872), sous l'action combinée du Très-Haut Haec mutatio dexterae Excelsij des RR. PP. Champagneur et Paul et de luimême.
Le souvenir des Normandin, des Tassé, des Barrette» et des Rivet, sans remonter jusqu'à Montréal et à Québec, nous explique facilement la mentalité des anciens. Dans ses premières années, le futur supérieur avait respiré un air saturé de sévérité et de punitions», pris le degré de température du milieu où se mouvaient les séminaristes; l'atmosphère de nos collèges était lourde et pesante; le règne do la férule et du jacqnot (martinet) n'était pas fini; les pensums fleurissaient encore aux différents degrés de l'échelle collégiale depuis les directeurs (PP. Rivet et Lévesque) jusqu'au dernier professeur
d^anglais frais émoulu de la grande République et duquel M. Barrette n'eût pas manqué de dire, en l'entendant se servir de la férule, à la première heure de sa classe : " Ça va faire un bon maître, ça " î
C'était donc un peu partout le Saulus spirans minarum " Saul ne respirant que menaces ". Le P. Ducharme ne fut donc pas exempt de ces tendances du temps, mais à son retour du noviciat le 15 mars 1873, il nous apparut drapé, comme François de Sales, dans le manteau divin de la douceur et dans sa dignité de prêtre, car il venait d'être ordonné à Montréal, par Mgr Bourget, le 26 janvier 1873, en même temps que MM. Baril et Beausoleil.
Il avait reçu le sous-diaconat dans la chapelle du collège des mains de Mgr Pinsonnault, évêque de Birtha, ainsi que Messieurs Beausoleil et Baril, le diaconat, à la suite de îa retraite prêchée par M. Ed.-C. Fabre^ chanoine de Montréal.
(M. Ls Bonin allait au séminaire se préparer à la prêtrise qu'il reçut le 21 décembre 1872. ) .
Dans Figure iV Educateur, il y a, je crois, une inexactitude au sujet de l'arrivée du Père Ducharme au collège, après son noviciat. Ce n'est pas le 9 août 1872, qu'il y vint, mais le 15 mars 1873. Je ne pourrais pas dire an juste quand il a fait son noviciat, s'il fut tronqué ou tout d'une pièce, s'il le fit en 1871-1872 ou seulement quand il revint de Laprairie,du 2 février 1872 au 15 mars 1873 à son retour au collège à la charge de préfet des études. Qu'on consulte le R. P. Foucher; il sait aussi
bien que moi, qu'en 1872, le P. Ducharme n'était pas au collège. Le P. Lévesque préfet, fit les examens lui-même privément dans les classes au mois de janvier, tandis que le P. Ducharme, reprenant la méthode du P. Beaudry, les fit publiquement dans l'étude, à la fin de l'année scolaire 1873.
L'année scolaire 1873-1874 inaugure dans les salles du collège Joliette le règne de la douceur déjà patronée à la direction par le R. P. Beaudry depuis 1871. Le P. Ducharme fut chargé de la fonction importante de préfet de discipline, ou comme on le disait plus simplement alors, de maître de salle. Avec le P. Beaudry, à la barre du gouvernail et le P. Ducharme pour assistant, la barque du collège ne pouvait pas prendre une mauvaise direction, ni sombrer. Aussi tout marchait " comme sur des roulettes ". Un déserteur fut attaché, par un simple fil, à l'une des pattes d'un poêle. En d'autres temps, on l'eût assommé à coups de dictionnaire, sans le guérir ; le bon procédé le corrigea.
La communauté ne frottait presque plus ou si peu fort pendant la surveillance du Père Tancrède que luimême en était ravi et pleurait de tendresse à l'amélioration sur les années précédentes. Il n'en restait que juste assez pour en assurer la survivance et pour en faire savourer toute l'hnrmonie. Pendant les deux dernières années du P. Ducharme et de M. Olivier Laferrière (1874- 76) s'éteignit complètement et pour longtemps, toute fermentation tapageuse parmi la classe dont La Fontaine a dit: " cet âge est sans pitié ".
Le premier surveillant (R. P. Ducharme) n'arrivait
jamais sur le bout du pied; il trahissait sa venue en frappant fort du talon et par un accès de toux forte et presqu'harmonieuse, symptôme d'un excellent gosier, c'était une manière douce de crier gare ! De leur côté, les émancipés avaient tout le temps de s'avertir : " Voilà le P. Ducharme ! ".
On pourrait ajouter ici que rien ne nous plaisait tant et n'apportait plus de joie et de gaîté dans les cérémonies que la belle voix du P. Ducharme. C'était fête, le samedi saint, quand le P. Ducharme ou bien M. Arthur Derome entonnait le chant de VEœultet et de la préface des Fonts baptismaux.
Il était jeune alors, affectionnait la musique, le chant et les chansons; aimait à rire bruyamment et à nous réjouir d'une note gaie en entonnant ses couplets préférée entre autres :
Voici le calque de mon père, Noble débris qu'il m'a laissé ; Je le conserverai, j'espère, En souvenir du temps passé.
En l'absence du Père Directeur la charge de la direction pesait sur le premier maître de salle; ainsi au départ du P. Beaudry, le 6 avril 1875, pour le chapitre de la communauté des Clercs de Saint-Viateur, le P. Lajoie nomma le P. Ducliarme directeur-intérimaire.
A part de l'absence dont La Fontaine dit que " c'est le plus grand des maux " le départ du P. Beaudry se fit
peu sentir, tant il y avait même esprit, même piété, même douceur, même régularité et même justice dans son remplaçant qu'en lui-même. Voici les changements opérée au départ du P. Beaudry :
M. Laferrière prit la discipline en premier avec M. Mondor pour assistant; M. Joseph Desrosiers prit la soutane avant la fin de Tannée scolaire, pour remplacer M. Mondor. C'est durant ce directorat de cinq mois qu'il nous est arrivé une petite aventure de classe dont on n'a jamais chanté :
La bonne aventure oh ! gai !
La bonne aventure !
Nous faisions alors nos Humanités pas souffrantes du tout, sous la sage et paternelle direction de M. Régis Bonin. (M. H. Dupuis de Sainte-Elisabeth parlait souvent de ses Belles-Lettres rendues légèrement ennuyeuses par son professeur et il ne manquait pas d'ajouter cette pointe aiguë dont on peut dire : in cauda venenum : " C'est M. un tel qui m'a fait mes Humanités souffrantes ".
" Mais revenons à nos moutons ". ( Mes confrères se souviennent de l'allusion et ce n'est pas en vain que je rapporte ces paroles du juge à l'avocat Patelin).
A force de sollicitations, le privilège de faire une retraite de décision en Belles-Lettres nous fut accordée (1874-1875). C'était la première fois pour cette classe et la difficulté du moment était de créer un précédent en l'absence du P. Directeur. Cependant " tout est bien
T. R. P. C. DUCHARMF, C. S. V, 347
qui finit bien " dit le proverbe. I^e précédent prévalut et le P. Dueharme avec son zèle ardent, sa parole chaude et apostolique et déjà facile et féconde, accepte même de présider les exercices de la retraite et de la prêcher. Le Saint-Esprit eût tôt fait de purifier nos intentions et de dissiper de son souffle divin, les vapeurs moins spirituelles qui s'agitaient dans nos âmes, car je ne sais pas bien si la perspective de sortir et de vivre en dehors du règlement ordnaire, durant trois jours et d'un grand congé comme couronnement, ne fût pas le motif déterminant de nos accès subits et spontanés de dévotion et de nos ardeurs de retraite.
La retraite s'ouvrit donc mercredi, se termina dimanche matin et lundi ce fut grand congé. Il y avait beau soleil d'avril ; une forte gelée,messagère d'une abondante coulée d'érable, avait durci la neige en croûte ; "la croûte portait, les érables coulaient " comme disent les vieux Canadiens; l'eau nous en venait à la bouche rien qu'à y penser. Aller au bois, à la cabane, aller au sucre, peut-il y avoir dans la langue humaine, des mots plus sonores, plus appétissants et plus canadiens pour des écoliers? Allons au bois! allons voir les sucriers! tel fut le mot d'ordre du grand congé. Mais je ne referai pas ce récit contenu à la page 233 et suivantes du premier volume de ces Gerbes.
Avec cette retraite s'ouvre la bienfaisante série de retraites prêchées au collège et à bien d'autres endroits par le P. Dueharme. L'année précédente le P. Paul avait encore eu la force de prêcher la retraite des finissants qu'il faisait avec tant de bonheur et de succès. Mais il
languissait depuis plusieurs mois sous l'étreinte de l'implacable maladie dont il était facile de prévoir l'issue fatale ; il mourut le 2 octobre 1876.
Je crois que le monopole de ces retraites de décision des écoliers fut réservée et à bon droit aux maîtres des novices qui deviennent experts-passés dans l'art des vocations. Les RE. PP. Joly et Foucher, suivent encore, sans doute, les brisées de leurs prédécesseurs. Le P. Ducharme en ses retraites s'emparait vite du coeur pour le donner à Dieu ; son amour divin et sa vertu transparaissaient dans ses paroles. Ses tableaux de confrontation du pécheur en face de sa victime sur la croix, sont restés célèbres et dignes de mention. Ils vivent encore bien dans ma mémoire.
Au mois de septembre — le 15 1875 — jour de la rentrée, le P. Ducliarme reprit avec calme, ses fonctions de préfet de discipline qu'il ne devait plus garder qu'une année (1875-1876). Car il fallait un successeur au P. Paul, même avant sa mort et le P. Ducliarme semblait tout désigné pour recueillir cette succession délicate.
Voici comment on annonce cette nomination dans Figure d'éducateur : "Le 9 août de la même année ( 1876 ) malgré sa jeunesse (il avait 30 ans) ses supérieurs l'appelèrent aux importantes fonctions de maître des novices ".
Le nouveau Père-Maître laisse le vacarme des salles, les jeux bruyants des cours et venait s'enfermer dans la solitude et le silence au sein desquels son âme pieuse, comme dit V Imitation de Jésus-Christ ^ fit déjà de si
T. R. P. C. DUCIIARME, C. S. V. 349
grands progrès. Il aima sa chambre parfaitement conforme à la pauvreté religieuse. Tout y était pauvre, si j^en excepte la lumière que deux grandes fenêtres ouvertes à l'est, et au sud, y répandaient à profusion. Voilà pourquoi il fut fidèle à la garder, parce qu'elle lui était chère et pleine de consolation.
Le noviciat des Clercs de Saint-Viateur de Joliette, avec son site, ses jardins, ses dépendances, sa solitude, nous semblait — aux écoliers — comme une oasis, un îlot de bonheur, un endroit impénétrable, entouré de mystère. Et à présent que nous avons vécu, que nous avons vu dans de longs voyages, un grand nombre d'établissements religieux, nous pouvons dire qu'en effet, ce noviciat offre des avantages uniques, possède une installation idéale pour la formation des novices au recueillement à la vie religieuse. J'aime à revoir cette maison qui, dans notre jeunesse, nous fascinait, à l'égal d'une maison hantée (le K. P. Foucher vient de lui donner grand air par de superbes réparations, par ses colonnes, son balcon, ses statues et les deux inscriptions qui ornent l'entrée et qui sont les deux devises de la communauté : Sinite parvulos venire ad me et Adoretur et ametur Jésus!) ; son opulente avenue bordée de pins, ses jardins si élégamment taillés et si proprement entretenus, ses allées au fin gravier, plantées de pommiers — le fruit défendu — ses statues sur piédestal en bois fraîchement peint, chaque printemps; ses fleurs et ses aloês géants pour le Canada ; ce cimetière si pieux, si propret, ces croix noires toutes semblables, symbole de l'égalité des religieux. Les tertres sont pareils, mais les noms diffèrent et nous parlent
éloquemment de nos anciens directeurs, de nos professeurs et ils sont légion. Ici reposent les KR. PP. Champagneur, Paul, Jacques, Michaud, Beaudry, Laporte, Ducharme, Bélanger,, les Frères Vadeboncoeur, Dussault, Dufort, Marcoux, Guay, Maynard et M. Arthur Tremblay, sous-diacre, le confrère de classe du P. Ducharme.
J'entends encore le son harmonieux de la cloche du monastère, mais j'avoue que pour moi, elle chantait une note assez mélancolique. Je revois aussi la communauté du collège entourer, comme avec deux bras géants, la statue de saint Joseph en face du noviciat, puis le R. P. Lajoie apparaissant gravement pour recevoir les voeux des élèves à l'occasion de la Saint- Viateur, ou encore je suis, par le souvenir, la longue théorie des écoliers et des religieux, dans les allées du jardin pour la procession de la Fête-Dieu.
C'est dans ce cadre unique que vécut longtemps notre Père Ducharme jusqu'en 1888. Sur ce long espace de temps (1876-1888), il faut retrancher une année où il revint au collège (1882-1883) comme directeur.
" Il quitta le Noviciat, dit le mémoire déjà cité, le 31 juillet 1882, pour prendre la direction du collège, près du vénéré P. Beaudry qui venait d'être nommé supérieur provincial de son Institut au Canada ". ( Il y avait deux ans, je crois, que le P. Beaudry, était provincial c'est-àdire, depuis le mois de novembre 1880, quelques semaines avant le départ du R. P. Lajoie de Joliette le 19 décembre 1880). " Il n'y passa qu'une année continue Figure d^Educateur, et revint à la direction du noviciat le 31 juillet 1883 ".
Mais cette dernière étape du règne du P. Ducharme, au collège m'échappe, car j'en étais déjà parti. Je sais pourtant que ce fut toujours la même douceur, et surtout le même dévouement. Je crois qu'il serait difficile de trouver un homme plus dévoué que le P. Ducharme ; rendre service et pour cela se dévouer, se multiplier, se sacrifier, se donner sans réserve, semblait pour lui être une chose naturelle. Encore ici, il faut rendre grâce après Dieu, à ses bons parents de qui il tenait cet excellent naturel.
Il avait donc demeuré au collège plus de treize ans. C'est assez long à un bon fils surtout, pour contracter des liens infrangibles. Qu'on en tienne la preuve dans sa lettre des Noces de Diamant (1910). " C'est à une véritable jouissance que vous nous conviez. Oui, revivre encore quelques heures notre adolescence, rappeler ces beaux rêves de jeunesse, redire nos fraternelles confidences de jadis; tout cela réconforte, tout cela repose des fatigues de la vie réelle; tout cela donne l'illusion d'une passé qui revient, d'une jeunesse qui renaît. Puis, revoir notre Aima Mater, qui, à mesure qu'elle donne de nouvelles générations à la société, élargit et embellit ses murs pour en recevoir, former et ennoblir d'autres que lui amène la confiance publique ; revoir cette Aima Mater que le distingué et premier évêque de Joliette appelait naguère dans une circonstance solennelle, " une oeuvre vraiment nationale, le plus beau séminaire de notre catholique province de Québec " ; revoir, dis- je, notre Aima Mater auréolée du titre honorable de " Séminaire diocésain ", n'est-ce pas une bien
douce jouissance, le sujet d'une bien légitime fierté pour tous ses fils ?
..." Le R. P. Beaudry sera là, planant sur notre belle réunion, tout joyeux de notre joie, heureux de notre bonheur, fier des enthousiasmes dont débordent les âmes de ses enfants, à la vue des gloires qui honorent notre Aima Mater, '\
Au mois de février 1SS8, on ajouta à sa charge de maître du noviciat, le titre et les fonctions d'assistant provincial. Au mois de juillet il ne garda que la dernière charge qu'il remplit jusqu'au 31 juillet 1893, '^ date de sa nomination au poste de provincial qu'il occupa jusqu'à sa mort. ''. En 1896, il transporta la maison provinciale de Joliette à Outremont, comme plus centrale, plus commode et d'accès plus facile.
Ce qu'il fit comme provincial, durant une longue carrière de vingt ans, nous le savons par Figure d'Educateur et par d'autres sources vraiment abondantes et qui débordent le cadre d'un chapitre ou d'un article et qui demandent à se répandre en un beau volume.
Quelques jours avant sa maladie, j'allai à Outremont où il m'accueillit avec cette politesse et ce coeur d'autrefois et de toujours. Il descendit au réfectoire, m'accompagna au dîner et m'entretint des anciens élèves, de ses confrères de classe, du collège Joliette. Je retrouvais en lui l'aimable hospitalité du Père Beaudry, celle du R. P. Lajoie, de toute la communauté, celle qui, chez les Clercs de Saint-Viateur, est devenue proverbiale.
Deux semaines plus tard " il était pris, selon ses propres paroles, comme le P. Beaudry" d'une façon encore plus rapide, il succomba à l'Hôtel-Dieu de Montréal, à 07 ans. "Forces physiques, facultés intellectuelles, puissances morales, il a tout donné sans ambition de la moindre récompense ici-bas, et à la fin de sa rude journée pleine de travail et de peine, et pleine aussi de la joie sainte du devoir accompli,il s'est endormi dans la sérénité et la paix que seuls connaissent les saints de Dieu. C'est la réflexion qui s'impose à tous ceux qui ont pu connaître les derniers instants du T. R. P. Charles Ducharme, supérieur provincial des Clercs de Saint-Viateur en Canada, décédé à l'Hôtel-Dieu de Montréal, le samedi saint, 22 mars 1913, après huit jours de maladie seulement, dans la 68ème année de son âge, la 42ème de sa vie religieuse, la 41ème de son sacerdoce et la 20ème de son provincialat ".
Qu'on me permette de clore ce chapitre par les témoignages de ceux qui l'ont connu plus intimement ou qui en parlent avec plus d'autorité : Mgr Archambeault dit dans son oraison funèbre : " le Père Ducharme fut un vrai religieux ". Mgr l'archevêque de Montréal ajoute: " le Père Ducharme, était le discijde fidèle du regretté Père Beaudry. Ils furent tous deux apôtres de la communion fréquente et quotidienne. 11 passa par ces grandes épreuves que Dieu n'accorde qu'aux âmes des saints, épreuves qu'il supporta toujours avec une soumission parfaite ". " Le mort parle encore ", nous est-il dit dans l'Ecriture. Ce sera surtout vrai du R. P. Ducharme dont les exemples de vie si ver-
tueuse et les quatre-vingt-huit circulaires nous restent comme une continuelle et éloquente prédication de toutes les vertus selon notre saint état ". (R. P. Joly,c.s.v.).
Le R. P. Foucher en parle ainsi : " Le Supérieur itiodèle (R. P. Ducharme), le saint religieux, le Père aimé et vénéré en qui, depuis vingt ans, s'incarnait dans des traits si beaux, si doux, la plus haute autorité de notre province religieuse: chef dont la règle était la charité et dont tous les exemples prêchaient la sainteté dans le dévouement à notre cher Institut. ".
" Par une disposition providentielle qui n'aura pas manqué de frapper son esprit surnaturel et le vôtre aussi, le bon, le pieux, le regretté Père C. Ducharme est tombé malade dans le temps de la Passion, s'est vu cloué sur son lit comme sur la croix, pendant la semaine sainte, est mort le samedi saint. . . Il y a plusieurs années qu'il portait la croix sur les épaules et dans le coeur, vous savez avec quelle amoureuse énergie ! Comment ne pas espérer qu'avoir été associé aux souffrances de Notre-Seigneur, il aura pris part aujourd'hui à son triomphe dans le ciel ! . . . Vous avez perdu le meilleur des pères, j'ai perdu le meilleur des fils! " (T. R. P. Lajoie, c. s. V.)
On dit que le P. Ducliarme avait exprimé, discrètement, et avec la plus parfaite soumission, le voeu de se voir enfin déchargé de ses lourdes responsabilités de provincial. Le R. P. Lajoie, en rappelant cela, ajoute : " Si motivé toutefois que fût son désir, et si réel que fût son besoin de repos, j'aurais hésité à le lui accorder.
T. R. P. C. DUCUARME, C. S. V. 355
Plus miséricordieusement secourable, le bon Dieu lui a procuré le repos éternel. ''.
Je finis par ces citations qui résument «i bien les mérites et les derniers instants du R. P. Ducharme.
Maintenant passons en revue une scène de notre vie d'écolier : Autour d^une table.
^m ^m «fw Jfm Jfm Jfm Jfm Jfm Jf* Jfm Jf» Jf» Jfm Jfw Jfb af* a^ «^ Jf* J|U «^ «fU «^