AUTOUR D'UNE TABLE
Sicut novellae oUvarum in oirouitu vieiisae ttiae.
Une couronne de jeunes oliviers autour de votre table.
(Ps., 127-4.)
UEtoile du Nord du 11 janvier 1912, à travers d^autres nouvelles, annonçait la mort de Dame Geneviève Roy, veuve de M. Jean-Baptiste Prud'homme, à l'âge patriarcal de 83 ans.
Cette nécrologie me serra le coeur d'émotion, car celle qui venait de mourir avait été jadis ma maîtresse de pension, ainsi qu'à plusieurs autres, et une bonne mère pour ses pensionnaires qu'elle aimait tendrement.
Depuis cette époque lointaine, combien de fois, dans le calme de la solitude, n'ai-je pas songé à la patience et aux talents déployés par ces humbles femmes de pension pour accommoder les jeunes écoliers, leur faire une bonne et succulente cuisine, avec le peu de vivres qu'apportait, chaque semaine, le père ou la mère à leur jeune enfant !
Mme Prud'homme chérissait sa besogne, puisqu'elle y fut fidèle durant plus de trente ans, ayant quitté le rang de Saint-Pierre à Sainte-Elisabeth, pour Joliette où elle comptait faire instruire ses quatre garçons et ses quatre filles.
Rémi, Octave, Pierre et Noé sont ses quatre fils ; l'aîné devint prêtre, le second frère de la Charité, le troisième Pierre entra dans le service civil et Noé dans le barreau. Deux de ses filles se firent religieuses l'une à la Providence et l'autre au Bon-Pasteur.
Il serait curieux de calculer le nombre d'écoliers et surtout de prêtres qui, de chez elle, prirent leur vol dane l'atmosphère de la vie réelle.
Ces souvenirs de nos maîtresses de pension éveillent vivement, il me semble, chez les anciens élèves, l'idée de la mère absente pour un moment ou partie pour le grand voyage. Un mien ami, ancien curé, demeurant à Joliette, me disait dernièrement avec un accent d'émotion et de reconnaissance que, dans son voisinage, vivait encore son ancienne maîtresse de pension.
Un jour — pour moi ce fut le 3 septembre 1872 — no» bonnes mères viennent conduire un de leurs fils au col-
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lège où après avoir vu le Père Directeur à qui elles le confient, elles montent au dortoir pour préparer le baudet du petit gars, faire son lit, examiner son coffre pour que rien ne manque de ces mille menus objets si utiles à la toilette écolière. Les mères seules savent ce qu'il faut mettre dans une malle ou une valise, et les hommes, encore moins les enfants, ne s'y entendent guère. Louis Veuillot, dans sa correspondance, ne cesse de vanter sa soeur Elise pour son habileté à préparer un sac de voyage, ; d'un autre côté, tout lui manque, dit-il, quand elle n'y a pas pourvu elle-même.
Quand tout est mis en ordre au dortoir, à la tombée du jour, les mères disent adieu à leur fils, en l'attirant sur leur coeur, et en le confiant à la maîtresse de pension à laquelle, en un bout de causerie, elles font connaître les goûts et les besoins et un peu les caprices du cher petit, surtout en cas de maladie !
En ces temps reculés de quarante ans, on ne parlait pas d'infirmerie au collège Joliette et l'enfant malade passait du dortoir à sa maison de pension. N'était-ce pas d'ailleurs la seule femme à compatir à nos peines, à nos ennuis, à nos souffrances, à nous encourager, à nous soutenir, à essuyer les premières larmes versées au souvenir de la maison paternelle ? voilà pourquoi je n'étonnerai personne en disant que leur souvenir est aussi associé à celui de nos mères.
C'est dans la maladie surtout qu'on sent la main bienfaisante et le coeur aimant de nos mères; il avait donc cent fois raison le poète de dire :
Ubi non est mulier^ Ingemiscit aeger.
Ce sont elles qui nous consolent^ qui allègent nos peines et nos douleurs, qui nous font aimer la patience et la résignation et nous guérissent de nos maux. Voilà la raison de ces colloques secrets entre nos mères et nos maîtresses de pension ; elles savent qu'un enfant ne peut pas vivre sans mère !
Je crois que notre maison de pension existe encore, en face de l'Institut; je la retrouverais les yeux fermés, en longeant le côté sud de la rue Manseau dont les maisons s'étalaient dans l'ordre suivant : M. Jos. Renaud, M. P. St-Jean, M. Godin, M. Latour père, M. Prud'homme, le logis de la Française, M. Ducondu, M. Georges Latour, M. Dalphond et M. Chapdelaine.
Pour compléter le nombre des résidents de la rue Manseau nommons aussi les occupants du côté nord : Le docteur Laurier, Mme Bernard, M. Edouard Guilbault maison privée et magasin de chaussures, M. Coffin, M. Turner, cordonnier, M. Bénoni Perrault, FIns- TiTUT, le docteur Rivard (ancienne maison d'école), le notaire Vézina, M. Désilets, M. J.-B. Lafontaine et M. Ferschke, chapelier.
Disons au passage un mot des écoles de Joliette, à l'aide de quelques notes prises un peu partout. Mgr Bourget dit qu'en 1843, à l'arrivée de M. Manseau, " il ne se trouvait à l'Industrie qu'une petite école qui ne tint que quelques mois. M. Manseau commença par établir une école dans la sacristie laquelle dura quatre ans (1843-1847).". Puis à l'arrivée des Frères de Saint- Viateur, le Frère Augus-
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tin Fayard prit la direction de la petite Ecole sur la côte,entre le collège et la maison du docteur Boulet. C^est cette maison, je crois, qui devint, dans la suite, la boutique du R. P. Micliaud. On m'a donné aussi le nom du Frère Enguerrand comme ayant été directeur à cette école.
Puis en 1803 (d'après une note de V Etoile du Nord), la maison de M. S. -A. Lavallée, rue Manseau, démolie en 1908, fut mise à la disposition des Clercs de Saint- Viateur pour y donner l'enseignement aux garçons. Ce fut récole Saint- Viateur dirigée dans le temps par les Frères Gingras, directeur, et N. Guay son assistant. Le terrain en arrière de la maison formait toute la cour de récréation, bien modeste comparée à la cour de l'école actuelle. En 1867 il fallait une école plus spacieuse et plus centrale, alors la commission scolaire acquit le terrain de la rue Notre-Dame et bâtit l'école actuelle. Le docteur A.-M. Rivard acheta l'ancienne école et en fit sa résidence pendant de longues années et il la vendit en 1900 au notaire Lavallée.
C'est à l'école de la rue Manseau que s'organisa la milice parmi les enfants partagés en deux bataillons : les grands et les petits. Les officiers du premier bataillon étaient : Joseph Rivard, Odilon Desmarais, Oscar Sheppard et Joseph Brault.
Je reviens à notre maison de pension.
Au soir de l'entrée, le premier repas vit autour de la table de la mère Prud'liomme, plusieurs convives — onze bien comptés — si ma mémoire est tout à fait fidèle :