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LE CURÉ ET SON PAROISSIEN

Le curé. — Vous saurez que c'est ma dernière visite comme curé. — Oui? — Oui, vous allez avoir un curé nouveau et c'est moi qui suis chargé de choisir les marguillers et le bedeau. — Sans indiscrétion, qui allez-vous prendre? — Un tel, un tel et un tel (les trois plus laids de la paroisse parmi lesquels figurait son interlocuteur). — Et quel sera notre bedeau? — un tel et il renchérissait toujours. — Eh bien ! M. le Curé, avec un set pareil, dit le brave habitant, " sous votre respect '\ il nous faudrait un curé comme vous. — Ne vas pas t'excuser, reprit le curé, tu ne pouvais mieux dire, et j'ai ce que je désirais. "

Ses confrères voisins conservent un souvenir charmant de leur vieux Père Perrault, leur bon Père Mandez-

VOUS selon une ritournelle qui se glissait dans la conversation familière du bon curé avec laquelle il émaillait chacune de ses phrases. Il ne s'en rendait pas compte et même, quand son voisin, M. N.-E. Demers lui disait : " Eh I vieux Mandez-vous '' ! il ripostait par un " Crapaud de chien blanc '' î

On dit quelquefois de quelqu'un " prompt, vif et lâche ", mais de lui il faut dire : *^ prompt, vif et brave '■ .

Car il sut se montrer tel dans le danger, en face de la mort, au naufrage du vapeur le Renaud ^ dans les rapides de Lachine, près de l'île au Héron.

Il eut alors le bonheur, entre autres fonctions de son ministère, de baptiser un adulte protestant qui lui demanda cette faveur en fournissant lui-même l'eau bapismale puisée dans son chapeau.

Mgr Bourget à qui il raconta les terribles dangers auxquels il venait d'échapper; l'émouvant sauvetage organisé en vue de sauver l'équipage et la scène non moins touchante d'un baptême conféré, en face de la mort, lui dit : ^^ Mon enfant, allons remercier le Seigneur du bienfait de sa protection. Venez avec moi à la cathédrale pour y prier Dieu ". Et Monseigneur lui aida à exprimer sa reconnaissance à Dieu, pour la préservation de tant de vies.

M. Perrault demeura à Saint-Stanislas jusqu'au mois d'octobre 1894 où il prit sa retraite. Il s'en alla passer l'hiver au collège Joliette puis, au printemps, sentant que l'inaction le minait plus que le travail, il vint aider M. le curé de Saint-Timothée, où il demeura

M. Ji-.-O. PERRAULT, PRÊTRE 27

trois ans. En 1898, il se fixa à Tévêché de Valleyfield, mais se sentant encore un bon reste de vigueur et surtout de courage, il accepta, en 1900, Foffre de Mgr de Vallevfield, de se rendre au couvent du Côteau-du-Lac pour y remplir les fonctions de chapelain de la Providence.

Ce fut son dernier champ d'action, son dernier théâtre; il y travailla sans relâche durant quatre ans, édifiant tout le personnel par sa scrupuleuse régularité qui ne fut jamais prise en défaut. A l'heure précise, il était au poste : à l'autel, au confessionnal, au chevet des malades, au lit des infirmes et tout cela sans jamais s'immiscer en quoi que ce fût à l'administration de la maison. Une vieille malade disait : " Si M. Perrault, meurt, je ne sais plus ce que je vais devenir, je vais mourir aussi moi ". Les Soeurs affirment qu'il les a toujours édifiées par sa délicatesse et ses manières frappées au coin de la plus exquise urbanité. Sa tenue fut aussi remarquable sans recherche mondaine, comme sans négligence coupable.

" Aimer à être ignoré et à être compté pour rien " semblait être sa devise favorite. M. le curé du Coteau pourrait aussi nous raconter de jolis traits où cette humilité du bon prêtre apparaissait en pleine lumière. Après le départ de Mgr de Valleyfield venu pour le consoler, il dit à un prêtre présent : " Monseigneur est trop bon d'être venu me visiter, je n'en étais pas digne ".

Dans les derniers mois de sa vie, notre ami eut à boire à cette coupe amère dont parle David et qui est le partage de ceux dont l'existence se prolonge au-delà de

soixante et dix ans : " Et le surplus de leurs années, dit le psalmiste, n'est que peine et douleur ''. Il craignait d'ôtre à charge aux bonnes Soeurs qui pourtant le soignaient d'un si bon coeur, et il redoutait les jugements de Dieu. Mais la Soeur supérieure quant à ce qui concernait sa maison dissipa bien vite ces mauvais nuages assombrissant Fexistence de leur chapelain^ en lui disant qu'avoir soin d'un ministre de Jésus-Christ, était une bénédiction et un bonheur qu'elle ne voudrait céder à personne.

Les biens de la terre n'avaient eu pour lui aucun attrait; il avait donné de grand coeur et fait instruire des jeunes gens. Sa vie avait été la mise en pratique de ces paroles des Proverbes ^' Seigneur ne me donnez ni la pauvreté ni les richesses, mais seulement ce qui m'est nécessaire pour vivre ". Dans ces conditions, il mourut pauvre et avec les quelques piastres qui lui restaient à sa mort, il trouva encore le mo^en de faire des bonnes oeuvres.

Malgré sa faiblesse des dernières semaines, il n'omit jamais d'offrir la sainte messe; il se tournait, pour ainsi parler, vers l'autel, auprès du " Dieu qui renouvelle la jeunesse du prêtre et la réjouit sans cesse ". Encore le 23 décembre dernier, il célébra en s'appuyant sur l'autel; le 24 il se contenta d'entendre les confessions, préparatoires à la grande fête de Noël. Et le 25, jour de Noël, il voulut encore s'approcher de Celui qui console les malades; il s'habilla, récita les prières au pied^de l'autel, gravit les degrés, prit son calice et retourna à la sacristie. Sa première messe fut célébrée le 7 janvier 1861 ; sa dernière le 23 décembre 1903.

Mgr Emard, évêque de Valleyfield, vint visiter le malade le 12 janvier et lui administra le sacrement de TExtrême-Onction, en présence de M. le Curé, du curé de Saint-Clet, de son neveu M. Edmond Aubin (ancien élève de Joliette), directeur des séminaristes à Valleyfield, et de la communauté. A ce moment le malade ne savait à qui adresser sa reconnaissance: " Merci mon Dieu! disait-il, merci Monseigneur! merci mes soeurs! merci à tous ceux qui m'ont fait du bien ! '•

A ce moment suprême, ce prêtre me parut beau ! Je le voyais qui " s'en allait dans la joie, portant les gerbes glorieuses de ses mérites '', accompagné de toutes les âmes qu'il avait sauvées; il devait, lui aussi, participer en quelque sorte, à la vision du diacre Etienne mourant: " Je vois, disait le martyr, les cieux ouverts et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu ". Et il me semblait que le Sauveur appelait son prêtre par ces tendres paroles: " Courage, bon et fidèle serviteur, entrez dans la joie de votre Seigneur " !

La réponse à Fappel ne se fit guère attendre, et le 14, janvier, deux jours après, M. Perrault, toujours fidèle au règlement, attendit rbeure du midi et le son de FAngeluSy pour quitter cette terre. Il avait 71 ans et 4 mois, et 43 ans de prêtrise.

Son service fut chanté le 16 janvier par Mgr J.-M. Emard, évêque de Valleyfield, accompagné de M. P. Sabourin, prêtre-assistant, et de MM. A.-C. Dugas comme diacre et M. Pilon comme sous-diacre. Fidèle à sa devise " Aimer à être ignoré '% M. Perrault avait manifesté le désir qu'on ne lui fit aucune oraison funèbre

Parmi les prêtres assistant aux funérailles, nous avons compté, outre ceux que nous venons de nommer, les RK. PP. C. Beaudry et Léger du collège Joliette, MM. T. Chagnon, v. f., curé des Cèdres, F.-X. Sauriol, curé de Sainte-Marthe, A. Faubert, curé de la paroisse, H.-R. Laberge, curé de Saint-Télesphore, J.-A. Castoiiguay, curé de la cathédrale de Valleyfield, J.-A. Lippe, curé de Saint-Médard du Coteau-Station, N. Rémillard, curé de Saint-Zotique, E. Aubin, professeur au coUrge de Valleyfield, Louis Mousseau, secrétaire de ^f.gr l 'évoque, A. Bertrand, vicaire à Saint-Louis, W. Vinet, vicaire aux Cèdres, et N. Legros, vicaire à l'Ile Perrot.

Au nombre des assistants, on remarquait aussi deux Soeurs Grises, soeur et nièce du défunt, ainsi qu'un de ses frères et une autre de ses soeurs. : Mme Aubin, i Disons en passant que M. Perrault avait un de ses oncles, prêtre, M. Nazaire Perrault, décédé à la cure de Saint- Michel et un cousin-germain mort séminariste, fils de M. Bénoni Perrault de Joliette).

Après ce premier service, le corps du défunt fut transporté à Valleyfield où il fut inhumé sous les voûtes de la cathédrale, du côté de l'épître, en attendant la résurrection.

Ainsi est disparu du nombre des vivants celui dont la rencontre était si aimable; celui qui tenait tant aux réunions de prêtres; celui dont la piété filiale fut si fidèle pour son Aima Mater,

Cette perte est un lambeau de notre coeur resté aux ronces du chemin de la vie; voilà encore un coeur qui

vient de se fermer à notre affection; voilà comment le cercle de nos amis se rétrécit tous les jours. î

Je devais, moi qu'il honora de son amitié et de ses confidences, à ce confrère, à cet élève de la première heure du collège Joliette, ouvrir un chapitre spécial, afin que sa mémoire demeure et que ses exemples de piété et de ferveur passent en nous, comme autrefois le manteau d'Elie passa entre les mains d'Elisée son disciple.

Kevenons aux lieux réguliers de notre collège et causons un peu des Dortoirs.

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