CHAPITRE II
lA parmi les douceurs d'un tranquille silence. Règne sur le duvet une heureuse indolence.
Le Lutrin (Boileau).
Qui peut songer aux dortoirs, sans éveiller dans son esprit rimage du bon gros Frère Guay, vrai Ghanteclerc, qui, furtivement, entrait au dortoir à 5 heures, faisait trembler tout le monde en prenant bien soin pourtant de marcher sur la fine pointe de ses deux gros pieds, et frappait délicatement à la porte de chambre des surveillants ?
Et quand à 5.20 heures, il saisissait la corde de la cloche pour annoncer le lever, chacun de nous en maugréant, aurait pu répéter avec le poète :
Importun ré veille -mat in, Qui sonnez sans miséricorde Que n'avez-vous au cou la corde Que vous tenez dans votre main ?
('ontinuoDS notre marche interrompue à travers le collège et entrons dans les dortoirs où l'on peut dire avec raison, si j'en excepte le duvet, ces deux vers :
lia parmi les douceurs d'un tranquille silence, Rèprne sur le duvet une heureuse indolence.
Il y avait donc en 1872 quatre dortoirs au collège Joliette: le petit pour les jeunes, le moyen pour les moyens, le grand dortoir pour les grands, pas encore arrivés en Rhétorique, et le dortoir des grands, sorte de sanctuaire, objet de convoitise, qu'on ne regardait qu'avec respect, puisqu'il n'ouvrait ses portes qu'aux élèves des trois dernières classes du cours. Petit ou grand, dès son entrée en Rhétorique, on était admis de plein droit et on avait ses coudées franches dans ce dortoir.
Le petit était aux mansardes de " l'aile de M. Langlais ", le moyen dans le corps principal, le grand audessus de la chapelle d'alors, précisément où se trouve le sanctuaire du Sacré-Coeur, et le dortoir des grands, au-dessus de la salle à musique, au deuxième étage dans toute son étendue, ou pour mieux servir la topographie au-dessous du dortoir des petits.
Qu'il devait être beau, bien tenu ce dortoir des
grands! Rien que d'y penser, l'eau nous en venait à la bouche, comme à la vue du fruit défendu. Et pour surveillants, il y avait les deux plus gros hommes du collège, les Frères Guay et Parent, tous deux professeurs à la Sorbonne (école de la ville).
MM. M. Beausoleil et F.-X. Boisseau, surveillaient le grand dortoir; MM. F. Mondor et A. Panneton, le moyen et MM. R. Bonin et Lactford, le petit.
Examinons en détail l'une de ces salles et nous y verrons une multitude de choses familières, ou curieuses selon l'âge auquel nous sommes parvenus.
Aux deux extrémités, on vovait d'abord les deux chambrettes des professeurs, faites de quelques pièces de bois recouvertes de toile carreautée bleu et blanc ; en guise de porte, tombait une portière de même toile et retenue en haut par des anneaux enfilés sur une barre de fer; les murs de ces legettes s'élevaient à six pieds de hauteur. On disait même, dans le temps, que le grand " Médée " Mondor, un jour de congé, pour se reposer un brin, avant le lever, avait pris fantaisie de se passer les jambes par-dessus ce mur et de les laisser retomber du côté du professeur surpris au possible de l'invasion subite de ces deux gigues paraissant appartenir à une espèce antédiluvienne.
Outre l'usage ordinaire de ces cellules, c'est le nom qu'elle portaient, elles servaient encore de cabinet de change pour les élèves. C'est ainsi qu'on peut expliquer, par la plus claire des démonstrations, que la vermine faisait parfois irruption dans les draps et les habits des
professeurs. Ceci me rappelle une annonce faite par un surveillant " gréé de la sorte '' : " j'ai trouvé, dit-il, dans ma cellule une chemise ; on est prié de venir la réclamer au plus vite, car elle est pleine de poux. ".
Chaque élève avait son baudet ou lit de sangles, lit à trétaux retenus au moyen de sangles ou d'une bande de toile du pays. Il y a déjà bien longtemps qu'on a chassé et rais à la porte ces baudets, comme de mauvais garnements, et qu'à leur place on a installé des couchettes de fer plus commodes, iilus solides, plus saines et plus jolies, qualités suffisantes pour expliquer le changement.
Mais les directeurs ont-ils songé, qu'avec des couchettes de fer, ils tuaient dans l'oeuf et tarissaient la source de tous les piquants tours d'autan !
Il n'est donc plus possible aujourd'hui de s'amuser au moyen du baudet, mais jadis, c'était régalant de voir ces lits privés de leurs chevilles s'écrouler avec fracas au moment où l'élève se donnant un élan, montait sur son duvet.
A côté du baudet en bois, prenait place comme son pendant naturel, en guise du bureau de toilette, un gros coffre en bois peinturé, lui aussi, comme son compagnon en rouge ou en bleu. Aussi long que son confrère, il était placé de manière à pouvoir se mesurer avec lui.
Nos lits imitaient en quelque chose la nature humaine : les uns étaient bas et rasaient le plancher, pour ainsi parler, tandis que les autres montés comme sur des échasses avaient du moins le coffre pour leur servir de marchepied.
C'est dire par là que les lois de la symétrie étaient lettre morte dans les dortoirs à cette époque lointaine.
Au milieu s'allongeaient d'un bout à l'autre et supportées par des étais, des planchettes trouées où le bol en faïence ou pour mieux parler le langage de l'époque, la terrine de terre ou de fer-blanc pouvait se loger.
Au-dessus, une tringle servait à suspendre les miroirs de 6 pouces sur 4, et au-dessous, une autre tringle recevait les serviettes mouillées.
Les riches qui possédaient des pots à l'eau les logeaient un peu partout entre les bols, mais aucune place officielle n'était réservée à ces vases superflus.
L'eau se distribuait dans le cours de la journée avec une mesure uniforme, mais la tonne remplie d'eau fraîche par le père Brousseau, était d'un accès facile. Jérôme, lui, faisait la cueillette des eaux grasses, au profit de l'égoût.
Pour se laver les pieds on n'avait qu'à demander un permis octroyé toujours facilement. Si l'on a dit quelque part qu' ^^il était défendu de se laver les pieds", on a fait un gros mensonge doublé d'une perfidie, puisque cette partie de la toilette est régie par un article du règlement.
Comme aux temps primitifs, il fallait, pour les besoins impérieux de la nature, descendre dans la cour et braver les temps les plus durs et les tempêtes les plus fortes. Quand je parle d'obligation, ce n'est pas d'une obligation absolument rigoureuse qui ne souffrait aucune ex-
ception, car souvent nous avions des preuves que l'intéressant sujet, comme l'enfant du catéchisme " en changeant d'idée " avait rebroussé chemin.
Et par un privilège que lui valait sans doute sa très grande propreté, ainsi que ses occupations au premier étage, le Frère Vadeboncoeur se trouvait le plus souvent en face de ces débris — tristes épaves — qu'un cruel naufrage semait çh et là. Et s'en plaignant un jour amèrement à l'un de ses confrères, le sarcastique Frère Séguin, il en reçut cette remarque prise sur le vif : '' Vous êtes comme un chat, si fromage il y a quelque part, vous êtes le premier à le découvrir. ". Qu'on me pardonne de ne pas parler des clialets de nécessité à l'usage des écoliers. Ce sujet frise l'épopée et ma plume n'est pas taillée ou de taille pour traiter un sujet si important. De loin leur apparence était bonne; tous ces casiers réguliers, trompe-l'oeil pour les étrangers, se donnaient des faux airs de rucher, au point qu'un jour un visiteur dit au R. P. Langlais : ^^ Vous avez là un grand rucher, vous devez avoir beaucoup de miel. ". Le R. Père aurait pu répondre: " au contraire ", mais il se contenta de sourire.
Au bout de chaque dortoir un bassin recevait les eaux sales et un tube en plomb dirigeait le tout dans le canal d'égoiits qui le portait fidèlement à la rivière l'Assomption. De temps à autre^ une obstruction se produisait dans un étage inférieur. Alors s'ensuivait un dégât désastreux — un vrai gaspillage, comme disait un bedeau — dont le souvenir embaume encore notre imagination et qu'un chroniqueur du Cercle littéraire appelait spiri-
tuellement le débordement du Pô (pot). Ce malheur était longtemps chanté en vers au journal de V Académie. Deux fois la semaine, les jeudis et samedis, il y avait ce qu'on appelait " du dortoir '^ de 1 heure moins 20 à 1 heure. Un surveillant nous précédait au dortoir: les grands montaient se raser, les moyens, se gratter la figure, en attendant mieux et les petits s'occupaient à mettre de " l'ordre " dans leur coffre et y transportaient les sacs de linge apportés par leurs parents venant au marché.
Ce coffre fermait à clef et recelait les trésors de l'élève: biscuits, sucreries, " coeurs de sucre ", tabac et friandises de toutes sortes.
Dans de graves circonstances, par exemple, quand il circulait à la dérobée des mauvais livres, des lettres suspectes, des affaires d'amour, le Père Directeur avertissait les élèves d'aller mettre la clef à la serrure de leur coffre et de descendre en classe sans l'ouvrir. Alors les valises étaient visitées et passées à la douane et les objets de contrebande confisqués.
Mais, me direz-vous, vous oubliez le poêle ; n'y avaitîl pas de poêle ? Certainement il y avait des poêles, mais je me rappelle fort peu les degrés de chaleur qu'ils nous donnaient ; ma mémoire me fait plutôt souvenir du froid intense qui nous envahissait de toutes parts durant les longues nuits d'hiver. C'est dire ou bien qu'ils ne chauffaient pas, ou bien qu'ils ne faisaient que de la fumée ou les deux à la fois, ce qui serait plus conforme à la vérité. Pourtant le père Brousseau montait du bois
du matin au soir dans son brancard à dos, sorte de chaise renversée, retenue au moyen de deux courroies et contenant bien deux à trois bonnes brassées de bois.
Mais en 1876, ces quatre dortoirs ne suffisaient plus à contenir le nombre sans cesse croissant des élèves ; rentrée du mois de septembre fut l'une des meilleures de ces temps déjà lointains et, de 214, le nombre des élèves s'accrut Il 242. Il fallut reprendre le dortoir de la sacristie depuis longtemps abandonné. Ce fut M. Avila Lapalme, diacre, qui en fut chargé.
Mais les élèves de ce dortoir, choisis pourtant parmi les plus sages et les plus raisonnables, voyaient de temps à autre leur assez triste salle se transformer en salle de concert. L'ancien orgue de Téglise paroissiale venait précisément d'être mis au rancart; il s'était usé à l'usage de deux églises. On l'avait d'abord enlevé de l'église de Saint-Paul et installé dans celle de Joliette ; je n'en sais pas la raison, mais le fait est certain. M. O. Houle, curé (1904), vient de venger noblement sa paroisse à laquelle on avait fait l'affront d'enlever son orgue pour en orner l'église de sa fille l'Industrie, en installant dans son beau temple restauré et brillant, un magnifique orgue sorti de notre manufacture nationale de Saint-Hvacinthe.
Les tuyaux démontés du vieil orgue furent donc logés dans un cabanon attenant au dortoir de la sacristie et servirent parfois à des concerts nocturnes. Ce doit être même au son de la musique que François Lefebvre enduisit d'une épaisse couche de cirage i\ chaussure le visage à la peau si fine, si délicate et si rose de l'élégant élève appelé " Miss Carson ".
J^ai dit qu'il fallut reprendre le dortoir de la sacristie ; il avait donc servi autrefois au même usage.
Le Père Beaudry nous apprend quelque part que M. Arthur Tremblay, en fut le premier surveillant et que les heureux occupants du troisième étage de la sacristie coulaient d'heureuses veillées en d'intimes causeries autour du poêle, symbole du foyer paternel.
Nous en avons rappelé quelque chose, dans un chapitre du tome premier intitulé : Pour s'amuser.
Il y avait bien quelques sacrifices à faire pour occuper ce dortoir, surtout dans les grandes pluies d'automne et les grosses tempêtes d'hiver, mais les compensations ne manquaient pas: la règle adoucissait ses rigueurs et les deux surveillants étaient bien ce qu'on pouvait trouver de plus humain et de plus aimable dans le personnel enseignant. Je ne crois pas que parmi tous les professeurs de Joliette MM. Tremblay et Lapalme, aient eu leurs maîtres en bons procédés.
M. Arthur Tremblay venait de l'Ile Dupas où son père était instituteur. Le répertoire des élèves du collège enregistre son entrée à Joliette en l'année 1862, tandis que son frère Lactance n'y arriva que l'année suivante. Ils furent tous deux d'excellents élèves par leur conduite, comme par leurs succès. Lactance plus vivant et peut-être aussi plus débrouillard se fit jésuite, étudia à Laval, en France, professa au collège Sainte-Marie de Montréal, puis finit sa carrière assez mouvementée dans le diocèse d'Héléna, aux Etats-Unis, où il était curé de Frenchtown.
Leur soeur, la Mère Marie-Julien, est supérieure générale des Soeurs de la Providence de Montréal. Il y a quarante ans, elle était employée à la Providence de Joliette.
M. Arthur Tremblay prit la soutane en 1868, après une année de philosophie et fit la classe jusqu'en 1871, je crois, où il dut prendre du repos, car sa santé débile réclamait des soins que le collège ne pouvait lui donner.
Ce fut donc un maître sans pareil, doublé d'un éducateur dont rinfluence débordait de ses classes, atteignait ses élèves, les saisissait dans les salles et les cours de récréation. Il descendait du " corridor des maîtres '-, se rendait à la salle et là il ^' tenait chapelle " en quelque sorte, pour dire qu'on l'entourait, comme on entoure le Pape quand, de sa chapelle, il assiste à un office solennel. Quemadmodiun gallina congregat pullos suoSy ainsi ses élèves accouraient de toutes parts pour écouter l'intéressant professeur, le fin causeur, le narrateur disert et avisé; enfin, pour résumer d'un seul mot qui le désigne, le " bon M. Tremblay ". Le R. P. Beaudry l'appelle ainsi dans une aimable causerie, en 1897 : " Que d'agréables veillées ! que d'entretiens intimes autour du bon poêle, en compagnie du bon M. Tremblay !"
Je me souviens toujours que la grand'classe d'alors 18G6-1874, dont j'ai cité les noms au chapitre du Père Archambault, ne parlait de M. Tremblay,son professeur, qu'avec respect et en termes affectueux.
La figure de M. Tremblay était calme, reposée et reposante; ce qui dominait dans cette physionomie, ce qui
sautait aux yeux, pour ainsi dire, c'était sa bonté, sa douceur; il nous rappelait saint François de Sales, que le R. P. Laporte savait nous faire connaître et aimer. Par son visage bronzé, sa chevelure abondante et de jais, ses yeux très noirs et vernis, ses lèvres épaisses, M. Tremblay paraissait un peu venir des plantations de la Louisiane.
Après avoir longtemps voyagé dans l'intérêt de sa santé, notre intéressant lévite revint à Joliette et faisait la navette entre le collège et la résidence de son parent — peut-être son oncle — M. Benoît Tremblay sur la place Bourget. Et cet état pénible pour lui dura bien quatre à cinq ans. Sur les entrefaites il reçut le souadiaconat, mais non pas la prêtrise.
La communauté des Clercs de Saint- Viateur l'attirait fortement et je crois qu'il devait y entrer, au recouvrement de sa santé. C'est pourquoi le cimetière du noviciat s'ouvrit, par exception, pour recevoir ses restes qui reposent avec ceux des religieux.
Il mourut au collège, le 21 avril 1876, et fut exposé en chapelle ardente à l'infirmerie dans " l'aile de M. Langlais ^\
La Toix de V Ecolier (première série) qui naissait quelques jours après, porta dans ses premiers plis, la triste nouvelle du décès de M. Tremblay et publiait, aussi à côté de son programme, une élégie éclose sur la tombe du bon séminariste, dans l'esprit d'un élève qui passait la nuit en prières auprès des restes inanimés de celui qu'on affectionnait tant.
Voici ce qu'en dit la feuille naissante et l'élégie qu'elle publiait: elle nous dira ce qu'était le bon M. Tremblay: " L'élégie suivante n'était pas destinée à être publiée, mais sachant que tout ce qui peut contribuer à perpétuer une mémoire aussi clière que celle de M. Tremblay, est de nature à intéresser nos lecteurs, nous croyons devoir insérer dans nos colonnes ces quelques vers tels qu'ils sont. Xotre journal qui semblait ne devoir être que l'écho des joies du jeune âge, est donc condamné à voir la mort, en naissant et à paraître pour la première fois sous les insignes du deuil. Espérons que cette triste coïncidence n'aura pas de suite.
La nuit couvre le sol de bien noires ténèbres, Les cloches ont tinté leurs tristes glas funèbres. Il fait froid, au dehors le vent souffle glacé. Prions ! frère, prions pour l'ami trépassé.
Vierge très sainte et pure! entends nos jeunes voix, Apaise le courroux du divin Eoi des rois. Pour celui qui, souvent, invoqua ton saint Nom, Pour un de tes enfants, implore le Dieu bon.
Ensemble gémissons, confrère désolé.
Bientôt un marbre froid, par nos pleurs, arrosé,
Va recevoir l'ami, le protecteur constant
De nos beaux jours passés. Toujours il fut aimant,
Tendre, pieux, sincère, affable et généreux.
Oh ! pleurons, oui, pleurons, et prions bien tous deux.
Comme une belle fleur que l'aube voit éclore, Bien qu'elle soit à sa première aurore,
«Se fane sous l'ardeur des rayons du soleil ; Ainsi sur cette terre, il ne fut qu'un seul jour, Et son âme fervente, encore à son réveil, A soudain pris l'essor vers l'éternel séjour.
Ensemble gémissons, etc.
Dieu tout puissant et juste, entends nos humbles voix.
Reçois dans ton beau ciel cet ami de la croix,
Qui vient de comparaître à ton auguste cour.
11 était ici-bas ton serviteur fidèle,
Pour nous, enfants chrétiens, un digne et grand modèle,
Nous t'en prions, pour lui, sois le Dieu de l'amour.
Ensemble gémissons, etc.
M. AviLA Lapal^ie mentionné tantôt avec M. Tremblay est une autre figure moins énergique, mais aussi cducatrice et aussi sympathique que celle de son compagnon.
Ce gros garçon, à l'air robuste et bonne santé, corpulent, ne vécut pas vieux, car né au Saint-Esprit en 1852, il mourut à Montréal, en 1891, à trente-neuf ans.
Il commença ses études à l'Assomption et ne vint à Joliette qu'en 1870, pour y faire sa Rhétorique et y finir ses études. Avec un talent très facile et même brillant, il ne se lança pas dans l'étude et ne fut jamais âpre au travail, aussi la mesure de son talent ne fut pas connue et le boisseau en couvrit la meilleure partie. Il réussis-
sait sans trouble, sans se faire maigrir, ni se faire de bile.
Qui ne se souvient de ce gros écolier richement vêtu, sans l'ombre d'aucune vanité, ni d'aucune recherche, suivant la mode qu'il n'aurait jamais inventée ni imposée à personne, car il était l'envers de ce qu'on pourrait appeler un élégant, un précieux et un maniéré. Assez grand, les épaules larges, la figure fraîche et animée, les yeux noirs, à fleur de tête, mais francs et très doux, la physionomie un tantinet aristocratique, avec de la distinction dans le maintien, de la politesse, et du savoir vivre dans ses procédés, du doigté et de la mesure dans ses rapports avec ses confrères et ses élèves, tel était Avila Lapalme dans ses années de collège. On se plaisait à reconnaître en lui le résultat d'une éducation domestique excellente.
Dans le temps (1870-1873) il portait pantalons crème, gilet noir (contrairement à tant d'autres, il ne portait pas d'étoffe du pays), veston de satin, cravate de soie violette ou bleue avec frange, nouée sous le menton, et volant au vent au-dessus des deux épaules. En hiver il porte le manteau McFarlane décrit ailleurs.
J'ajouterai qu'il apprenait la musique et faisait partie de la fanfare du Frère Vadeboncoeur.
Il prit la soutane en 1873 avec son confrère Rémi Prud'homme, et, tandis que son compagnon est employé au collège Bourget à Rigaud, lui monte dans la chaire de Méthode et Versification, et va faire un peu comme M. Odilon Guilbault à l'Assomption, l'une ou l'autre des <îlasses latines, selon les besoins des élèves.
Dès les premiers jours, il se révèle bon professeur et cela comme par intuition. Il enseigne correctement, clairement et aimablement; ses élèves s'attachent à lui, l'aiment beaucoup et il prend alors sur eux un ascendant considérable; il pétrit leur coeur comme il veut; forme leur caractère,lui qui n'est pourtant pas très ferme dans le sien; excite leur émulation ; les fagonne en gentilshommes, leur donne de précieux conseils et se distingue par un jugement très sûr et très averti.
On sera peut-être surpris de ces affirmations, mais il est certain que notre intéressant professeur voit plus clair dans la conduite des autres que dans sa propre direction ; il est en fait un excellent pétrisseur d'âmes.
Il fit la classe de 1873 à 1878, et reçut la prêtrise le 23 décembre 1876, à Montréal, ainsi que MM. Archambault et McCusker, tandis que M. L. Pinault, recevait le sous-diaconat.
Comme il aimait les jeunes gens et réussissait à merveille à les diriger, il semble, qu'il doive rester toujours avec eux; il se sent appelé à la vocation religieuse et la communauté des Clercs de Saint- Viateur l'attire invinciblement. Il y entre, mais, au bout de quelques mois, il en sort un peu à la dérobée, comme un bon enfant qui ne sait pas comment s'éloigner d'une maison où il craint d'être retenu captif.
Il fut vicaire à Saint-Cuthbert, à Saint-Vincent de Paul, à Saint-Remi, à Joliette et au Sacré-Coeur de Mont réal, où après un ministère de quatre ans, il tombe épuisé, rongé vivant par un cancer d'estomac.
Il mourut au presbytère de Maisonneuve en 1891.
La Semaine religieuse de ^lontréal note ainsi la carrière de M. Lapalme: ^* Doué d'un grand zèle et d'une piété vraiment sacerdotale, il exerça dans tous ces différents postes, un ministère très fructueux, jusqu'au moment où ses forces le trahirent et Tobligèrent à prendre un peu de repos. Une maladie cruelle le minait depuis deux ans et devait faire tout à coup de rapides progrès. Il alla recevoir chez ^[. Lepailleur, curé de Maisonneuve, l'hospitalité la plus cordiale et les soins les plus délicats, comme les plus dévoués. Alors, il n'eut plus qu'un souci: souffrir volontiers sinon avec joie. " Que j'ai hâte de voir le bon Dieu " disait-il aux confrères qui lui faisaient visite! '^
U Etudiant de M. Baillairgé ajoute d'autres notes qui font bien ici : " L'aménité de son caractère lui avait fait un grand nombre d'amis. Avant à souffrir d'un cancer dans l'estomac, il a vu venir la mort d'assez loin. Sa fin fut celle des prédestinés. M. Lepailleur qui a voulu se faire soeur de charité à son chevet, a droit à toute notre reconnaissance. M. Lapalme a légué un millier de piastres à son Aima Mater. "
Il avait donc un coeur d'or et un caractère riche et attrayant; il était généreux, n'avait rien à lui et n'était heureux qu'en partageant son bonheur et son bien.
M. Lepailleur nous a raconté la façon extraordinaire avec laquelle M. Lapalme prit domicile chez lui quelques mois avant sa mort. Vraiment notre malade avait de l'oeil et du jugement. Il se trouve malade, dans la ville
IjEs dortoirs 49
de Montréal où il est vicaire depuis plusieurs années ; il connaît tous les curés, mais il en choisit un parmi cinquante autres; il adopte son presbytère et s'y rend pour la première fois de sa vie. Il frappe donc chez M. Lepailleur, lui dit qu'il veut mourir chez lui et lui demande de le recevoir au nombre de ses commensaux. Ses désirs sont comblés et M. Lepailleur fut admirable dans sa charité, comme on vient de le dire.
Après avoir noué plus ample connaissance avec nos deux maîtres de dortoir, revenons au sujet de notre chapitre.
Ce dortoir de la sacristie fut à jamais fermé, lorsque la grande bâtisse en brique, avec son troisième étage en entier put loger une centaine d'écoliers. En même temps le dortoir des grands fut mis au troisième étage de la façade au lieu de la salle d'étude réservée désormais au deuxième étage de la maison neuve. Le deuxième hiver, en 1877, il y eut au dortoir aux cent dix lits une venette épouvantable et cruelle que le R. P. Peemans raconte ainsi dans sa Voix de VEcolier : " Etre tiré d'un sommeil doux et paisible par un bruit importun, voir des rêves enchantés interrompus tout à coup par une cause prosaïque, est sans doute une chose superlativement désagréable; mais être arraché des bras de Morphée, par des cris de détresse, par les tintements lugubres de la cloche d'alarme, voir, en ouvrant les yeux, son appartement tout illuminé de lueurs sinistres, c'est là une secousse dont un puissant choc électrique ne donnerait qu'une idée très imparfaite. Cette émotion poignante, je l'ai subie comme tant d'autres dans la nuit désormais fameuse du 18 avril.
" Un violent incendie venait d'éclater vers 1 heure du matin, dans les dépendances de la maison de M. Mercier vis-à-vis de la façade du collège — l'ancien collège Bruno. Des voix désespérées et retentissantes poussaient dans la rue le cri : xiu feu! Ce cri trouva un écho immédiat dans le grand dortoir de la bâtisse neuve où reposaient 98 élèves. Quelle tumulte aussitôt! quelle délirante et fiévreuse panique! La trompette du jugement dernier réveillant de leur sommeil les générations humaines, n'aura pas un effet plus terrible ni plus instantané; En moins d'une minute la porte du dortoir était assiégée par une cinquantaine d'écoliers dont aucun, assurément, ne portait l'uniforme réglementaire du collège et qui poussaient des cris à fendre l'âme. Sans faire le moindre tort à l'antique réputation de bravoure des écoliers, je puis dire que l'effroi était général, le tumulte indescriptible. Vraiment il y avait lieu de s'épouvanter. Le spectacle était terrifiant. On aurait juré que les dortoirs de l'ancienne bâtisse étaient en feu : on apercevait, à travers les croisées, des flammes gigantesques dont les langues ardentes léchaient les plafonds et au milieu desquelles semblaient se débattre, dans les convulsions du désespoir, de pauvres camarades surpris par l'impitoyable élément ; on entendait distinctement — pensait-on— des râles d'agonie. Le souvenir de l'affreuse catastrophe de Sainte-Elisabeth était présent à la mémoire de chacun et ajoutait à l'horreur de la situation.
Soudain la porte du dortoir s'ouvrit, ... il y eut un moment d'anxiété suprême. . . . Un écolier vint annoncer d'une manière positive que le feu n'était pas au collège^ et qu'il n'y avait absolument aucun danger.
Aussitôt la terreur se calme comme par enchantement et les écoliers, en s'inspectant mutuellement, ne purent comprimer un formidable éclat de rire. Il y avait de quoi ! Quelle excellente aubaine pour un caricaturiste s'il avait pu assister à cette scène du plus désopilant comique ! Il aurait pu croquer là des types que son génie n'aurait jamais devinés. Que de choses n'eût-il pas découvertes dans ce grqupe effaré qui encombrait la porte? De loin et aux lueurs de l^incendie, ce fouillis inextricable de têtes, de bras et de jambes avait un aspect fantastique et presque monstrueux.
La scène changea de face lorsque cet héroïque bataillon, convaincu enfin de la non-existence du danger, se décida à quitter la porte et à rentrer au dortoir. Ils défilèrent sur deux rangs, semblables aux glorieux débris d'une troupe hachée par la mitraille. J'ai entendu un de ces preux demandant d'une voix discrète à son voisin :
— As-tu eu peur toi ?
— Moi ?
— Oui toi.
— Pas le moins du monde.
— Mais cependant tu courais bien vite tout à l'heure.
— Je cours très souvent.
— Tu criais comme un perdu.
— On a si rarement l'occasion de crier au dortoir.
— Mais enfin cet habit enfilé à Tenvers . . .
— Tiens ! c'était pour le fun ça !
Et pendant qu'il protestait ainsi de son intrépidité, on aurait pu voir ce jeune brave trembler de tous ses membres, une sueur significative perlait sur son front livide, il était aux trois quarts en pâmoison. L'enfant avait eu peur, mais Fhomme qu'il renfermait en germe ne voulait pas passer pour lâche.
Depuis la disparition complète du danger, les plus timides faisaient parade d'un sang-froid admirable et on les voyait, la figure collée aux fenêtres, suivre d'un air goguenard le spectacle saisissant de l'incendie. "
Comme en l'article ci-dessus on mentionne l'incendie du couvent de Sainte-Elisabeth, il est bon de le rappeler en quelques mots et l'on comprendra mieux l'effroi des élèves.
La veille de Xoël 1876, l'incendie se déclara au couvent de Sainte-Elisabeth, et en peu de temps dévora cette vieille construction de bois ensevelissant sous ses décombres plusieurs personnes.
Comme '^ la prudence est la mère de la sûreté " les directeurs du collège placèrent leur maison sous la surveillance d'un gardien de nuit ; le très " grand père Longpré " fut le premier titulaire du nouveau poste et Télesphore Brousseau, fils du père Brousse, le second et peutêtre le dernier. Le P. Peemans annonce ainsi cette nouveauté dans la Voix de VEcoUer : ^^ Un veilleur parcourt, durant toute la nuit, les salles, les dortoirs et tous les appartements ou peut voler l'étincelle incendiaire.
" Des mesures préventives viennent d'être prises en vue d'écarter, autant que possible, les dangers d'incen-
die. Plusieurs appareils extincteurs, ont été distribués dans les différents étages des bâtiments du collège. En outre un veilleur de nuit a été établi ; il a commencé son office dans les premiers jours du mois courant. " (février 1877).
Un cadran placé à la cuisine permettait à l'économe de contrôler les allées et venues du gardien et de constater si, comme une bonne sentinelle, il avait marqué toutes les heures : Custos quid de nocte ?
M. Ulric Foucher, ancien élève de Joliette venait de poser en 1877 un aqueduc à Joliette et le collège devait, lui aussi, bénéficier de ce progrès. Voici ce qu'en dit encore la Yoix de VEcolier : " L'eau est en ce moment distribuée avec abondance dans toutes les parties du collège et l'on n'est plus exposé à rencontrer dans les corridors ou sur les escaliers les " seaux légendaires " que l'on sait. Dans la salle de récréation une rangée de robinets a pris la place de l'ancienne jarre qui, comme un serviteur inutile, vient d'être mise au rebut. ". Puis des appareils Bahcoch sont placés à chaque étage prêts à fonctionner au premier signal d'alarme ". Nous avons suffisamment évoqué le souvenir de la " tonne " au chapitre II de ces Gerbes pour nous dispenser d'y revenir.
Après la pose des fournaises à eau chaude en 1880 et par suite après la disparition des poêles à bois s'évanouissait aussi un grand danger de mettre le feu.
Désormais on pouvait dormir tranquille, puisqu'à chaque heure de la nuit, le gardien passait par tous les étages et visitait chaque dortoir ; il veillait sans cesse sur
notre sommeil. Autrefois à Québec et à Montréal, les citoyens dormaient en paix, car des gardiens de distance en distance se criaient les heures de la nuit et le temps qu'il faisait à l'horizon.
Chacun son tour pour les peines et les alertes.
Dans le sanctuaire même du dortoir des grands, au troisième étage du collège de M. Joliette, sous la surveillance du Père Archambault et du Frère Guay, fut jouée une scène qui a longtemps couru, et qui, comme dit La Fontaine, " court encore ".
Un bon soir de mai 1876, vers 10 heures, une chauvesouris en quête de logis s'était collée dans un coin quelconque et se faisait si petite qu'elle ne fut pas aperçue d'abord. Mais allez donc vous soustraire à la vue de 160 bons yeux de seize ans !
Sous l'action combinée de la chaleur, des coups de mouchoirs donnés en cachette, le quadrupède ailé commence à s'agiter et à chercher une issue pour décamper.
Mais le Père Archambault avait un sérieux défaut dans la cuirasse qu'il portait ce soir-là ; c'était la peur de la chauve-souris, une peur bleue qu'il ne pouvait raisonner et encore moins cacher.
François Lefebvre entre encore en scène et conseille pour faire sortir l'intrue de fermer tous les châssis: ce qui fut fait à l'instant. Puis, pour lui aider, il réveille les écoliers que Morphée avait déjà gagnés à son empire et qui se levant, s'agitent plus que la chauve-souris. Chacun veut être partie belligérante et faire la chasse à
la pauvrette, qui avec un mouchoir, qui avec une serviette ou une paire de bottes; personne ne recule à Fattaque. D'un côté, le bon Père ne savait plus ou tourner la tête et de Fautre on n'omettait rien pour favoriser le vacarme et empêcher la fuite de la captive.
Je me souviens comme d'hier des coups d'oreillers qu'on me donna sur la tête pour n'avoir pas voulu me lever assez tôt.
Après un combat de plusieurs minutes, la chauvesouris n'en pouvant plus, après avoir été saisie et relâchée cent fois, se laissa choir, incapable d'aucun mouvement. C'est alors que le Père Tancrède prononça en bégayant, cette parole qui de bouche en bouche, s'est conservée jusqu'à ce jour: ^' cou-couchez-vous on l'a, la-a souris chaude ".
Mais me direz-vous, que faisait donc le Père Directeur d'alors, témoin de ce vacarme? Ce qu'il faisait, près de la porte où il venait de reconduire ses écrivains, il ne faisait pas grand bruit; il avait peur, lui aussi, de la bestiole.
Par une curieuse coïncidence nos surveillants de dortoir bégayaient tous deux. Plus tard, paraît-il, le bon Frère Guay, en mission à Saint-Denis du Kichelieu en 1879, suivit à Montréal un traitement contre cette difficulté naturelle de prononcer. A son retour quelqu'un lui demanda : " Eh bien I Frère Guay comment a été le voyage? Très-ès bien; j'ai, j'ai, j'ai bien-en réussi ".
Les permissions se donnaient par le P. Archambault. Le Frère Guay cependant en octroyait quelques-unes lui
aussi, mais sans être bien sûr de leur approbation. "C'est c'est bon, disait-il, mais si le Père te prend, tant pis pour toi " ou bien encore voulant réprimander un élève qui rompait le silence il lui disait " E-écoute, le Père t'a vu parler, s'il te reprend encore en faute, tu-tu seras puni".
On peut être plus brave et ne pas se nommer Bayard !
Les vingt minutes accordées pour la toilette du matin passaient trop vite pour ceux qui en dérobaient cinq à parlementer seuls s'il fallait se lever oui ou non. Au Benedicanius Domino chacun devait lever au moins la tête; les uns quittaient leur lit hardiment, mais les autres faisaient semblant de se lever à chaque passage du maître, puis retombaient endormis. Quand on est jeune, le sommeil est si profond et si réparateur; puis il faisait si froid alors pour se lever, se laver et descendre dehors " aux cinq minutes ".
La Fontaine a bien raison de dire :
Tout est aux écoliers, couchettes et matelas.
Ces misères-là n'existent plus, sans doute, car rien n'empêche l'écolier, comme un bon soldat, de sauter en bas de son lit, au premier son de la cloche du matin.
Mais continuons.
Un certain jour, un empêchement de force majeure, un obstacle insurmontable s'oppose au lever des écoliers, dans le dortoir des pensionnaires: tous les pantalons sont échangés les uns contre les autres; c'est un quipro-
quo (les plus cocasses: les jambes courtes se trouvent avec de longs étuis et les longues gigues sont désappointées avec des liauts-de-cliausses pour enfants.
Ces moments de joie ne peuvent pas s'expliquer, il faut les avoir goûtés et vécus pour les comprendre ; puis au printemps de la vie il fait toujours beau, toujours bon ; le soleil luit sans cesse, le ciel est pur et l'atmosphère embaumée ! Comment après cela ne pas se donner à la joie sans contrainte, lorsque l'occasion s'en présente ?
Et, comme dans la salle de récréation, il y avait aux dortoirs la '' force du poivre rouge ■', poivre brûlé sur le poêle et dont les exhalaisons malsaines apportaient aux élèves les microbes de la coqueluche. On toussait et Fon retoussaitj mais le fun n'était complet que si le surveillant atteint à son tour, ne parvenait plus à cacher son mal.
Une fois Fan, une seule fois, nous avions Deo grattas au dortoir, pendant une heure entière ; c'était le jour de la sortie et cette heure nous était bien nécessaire pour préparer nos effets et boucler nos malles.
A peine le mot magique de '^ vacances " était-il tombé des lèvres du Directeur que le premier de mai des villes s'en venait au collège : les lits, les valises, les coffres, les objets de toilette, les sacs de linge, etc., délogeaient à qui mieux mieux et au plus vite. On assure même, — il y a des mauvaises langues partout — que plusieurs parents des élèves quittaient le collège sans façon, sans tambour ni trompette et, tout entiers à leur déménagement, oubliaient même de passer chez le procureur pour y payer la note de l'année.
Ce point appelait une réforme : elle s'imposait et elle «ut lieu. En 1877, je crois, pour obvier à ces inconvénients qui privaient le fisc du plus clair de ses revenus, il fut décidé d'exiger, par le surveillant du dortoir, au commencement de l'année comme à la fin, un billet signé par le directeur et le procureur ce qui indiquait que l'élève, à son départ comme à son arrivée, s'était mis en règle avec la direction et la j)rocure. Je ne crois pas que le procureur se soit jamais plaint de cette règle de prudence et d'économie.
Lorsqu'un élève se trouvait malade, il restait au dortoir, s'il était pensionnaire, car il n'y eut une infirmerie en règle qu'en 1875, et, s'il prenait ses repas en dehors, il demeurait à sa maison de pension.
Celui qui avait la bonne fortune d'être malade restait donc au lit le matin et devenait le témoin de scènes d'un comique achevé. Laissons les acteurs apparaître ^les uns après les autres.
Aussitôt le dernier élève descendu, la mère Page avec laquelle nous avons fait connaissance dans une autre page, entrait pour faire les lits, puis après, Jérôme dont l'office était urgent, le père Brousseau avec sa charge de bois, Télesphore le gardien de nuit et souvent le bon Frère Guay à qui la bonne fortune avait permis d'assister à une messe de grand matin et qui venait chercher les nouvelles du dehors, prendre connaissance du bulletin du jour; sa position l'obligeait à s'informer des enfants d'école et de leurs parents.
Avant de se mettre à l'oeuvre, il y avait un petit
LES DORTOIRS •'i9
^^ reposez-vous ". Le père Broiisseau, Jérôme et Télespliore prenaient chacun un lit pour siège et faisaient ensemble la causette, pendant que " la mère ^' se mettait résolument à l'ouvrage, tout en tenant le fil de la conversation, à laquelle elle ajoutait des réparties spirituelles et redoutables à ses interlocuteurs.
Un jour Jérôme raconte un fait un peu surprenant; la mère lui demanda: " Est-ce bien vrai ça Jérôme? " — " Ben oui, je sais pas ". — Alors fais serment sur le fond de ton siau (seau). (Traduisez cela eu bon canadien et vous aurez le mot propre.)
Les deux surveillants, comme à présent, je suppose, étaient au poste pendant le coucher des écoliers ; un lecteur lisait la vie du saint du jour, puis après cinq minutes, le Siih tuum se disait et l'un des deux professeurs descendait, tandis que son collègue continuait à monter la garde.
Une montre aujourd'hui est un objet commun, presque banal, mais il y a trente-cinq ans, c'était rare, même parmi les professeurs.
Or donc deux maîtres surveillaient le même dortoir; Tun des deux avait une montre et l'autre n'en avait pas. Le premier, pour s'amuser un brin aux dépens de son collègue, le laisse endormir puis aussitôt, il va lui porter le Benedicamus Domino et glisse rapidement à sa cellule ; il pouvait être 10 heures. Notre mystifié, homme de devoir avant tout, quoique sans heure, se lève aussitôt, fait sa toilette, se met la figure suivant le dicton de l'époque '^ reluisante comme un plat de fer-blanc " allume
ses lampes et se promène " d'un pas tranquille et lent '^ en attendant le signal du lever.
Finalement l'acteur derrière la coulisse de sa loge en avait assez ; il sort et fait comprendre à son confrère, en lui montrant sa montre, qu'il avait encore le temps de dormir un bon somme. Et quelques jours plus tard, il y avait une montre de plus au collège et notre professeur pris une fois, " jura qu'on ne l'y prendrait plus. ''.
L'état de choses décrit dans la première partie de ce chapitre avait ses inconvénients nombreux et prêtait à de terribles méprises (sortie du dortoir la nuit). Une nuit nous fûmes terrifiés : vers minuit, un grand fantôme recouvert d'un drap blanc, entre au dortoir; il s'avance dans l'étroit passage du milieu et disparaît près d'un certain lit. La chair de poule s'emparait des témoins, en attendant l'explication du mystère qui n'en était pas un du tout, puisqu'il s'explique et se comprend. C'était simplement le grand Cavanagh qui, au lieu d'enfiler ses habits pour sortir, avait saisi toutes ses couvertes et s'en était revêtu; tout de même, ceux qui le virent entrer sans l'avoir vu sortir, se souviennent encore, comme d'hier, de la souleur éprouvée. Ce " grand " élève âgé de ving-cinq ans au moins que le Père Laporte appelait " Père Abraham " faisait des magies blanches, outre qu'il était ventriloque. Entré au collège en 1870 il n'en sortit qu'en 1879, après avoir fait tout son cours d'études; sa classe suivait la nôtre et en Philosophie, nous étions ensemble et sur le même banc. Je ne sais pas comment il fit ses classes, mais en Philosophie, il ne récitait déjà plus par coeur; du moins il l'avait dit au P. Laporte
qui en riait d'un bon coeur. Dans la suite, le bon vieux Père, faisait allusion à la déclaration de Cavanagh, ne manquait pas de lui dire : " Prends ton livre et récite ta leçon ". Il passait ses vacances à Joliette ou à Rawdon où il pouvait parler sa langue plus facilement ; il ne craignait pas de faire à pied les six lieues qui séparent les deux paroisses. A Joliette il avait adopté quelques familles qu'il visitait régulièrement: Mme Chaput, M. de Lanaudière, M. Côté " le riche " et les familles alliées à celles-ci. M. Ch. de Lanaudière se rappelle encore sans doute l'intérêt que lui portait le " grand Cavanagh ".
Il lui arriva plusieurs fois de monter sur le pont des chars, enveloppé d'un drap blanc, de se métamorphoser en prophète de malheur et de crier toutes sortes de malédictions sur Joliette coupable. Etant un soir chez Mme Chaput il fut prié de faire des magies blanches. Pour s'y préparer, il entre dans une chambre et ne reparait plus ; on force la porte et on ne trouve personne ; le gros oiseau avait déserté la cage; il s'était envolé au collège. Mais c'était là une exception, car il nous amusait bien : il verlopait à merveille (en imitation) puis il faisait le chat qui chasse la souris, et contrefaisait à s'y tromper la voix de Jérôme.
Le samedi soir, après l'étude de 9 heures, on allait chercher les sacs de linge net apportés au souper; les pensionnaires, pour le même objet, se rendaient au réfectoire où, sur les longues tables reposaient les sacs rebondis et chargés de la lingerie nécessaire de la semaine. Va sans dire que le silence et le plus religieux régnait dans toutes ces évolutions présidées par le Frère Vade-
boiicoeur entouré de son auréole de gravité et de rigueur.
Le lexique à Tusage des élèves aux dortoirs variait avec les paroisses d'origine. Ainsi il y avait les serviettes, les essuie-mains, les torchons et même, n'en déplaise au dictionnaire qui devrait adopter ce mot, les déharhouiUettes. Un jeune élève du Saint-Esprit ne trouve pas sa serviette; il s'approche de M. Louis Bonin, séminariste, et lui dit: " M. le Curé, on m'a pris ma déharhouillette. ^\
Je finis ce chapitre en disant que le collège fournissait les lits des surveillants. Mais détrompez-vous, vous qui croyez que ces lits étaient autre chose que du gros macadam, que les couchettes n'étaient pas à tombeau, en bois, et de véritables châteaux branlants !
Le changement des couchettes de bois contre des couchettes de fer se fit, je crois, en 1879. Au moins avec ces couchettes de bois, les puces nous laissaient la paix, car les punaises des interstices et des joints les dévoraient à l'envi.
On dit que, dans des auberges italiennes, il y a des chambres avec ou sans punaises ; l'embarras de ce choix nous était même enlevé.
Mais les couvertures de bonne marque ne nous manquaient pas et nous avions quarante piastres de salaire.
Un homme ne peut pas tout avoir î Pourtant comme nous étions heureux avec cela ! Louis Yeuillot me reporte à ces temps heureux quand il rappelle ses premières rencontres avec Eugène : " Regarde, me dit-il. Je
regarde, je vois, je retire de sa poche, avec une muette admiration, un magnifique saucisson. A Paill dit Eugène. — A l'ail " répétui-je. Et je tire à mon tour de ma poche deux petits pains de couleur bise. ^^ Seigle? demande Eugène fasciné. — Pur seigle, répondis-je en homme sûr de ses richesses. Oh! mon frère! " s'écria Eugène. Puis se ravisant et fixant sur moi ses grands yeux pétillants et humides, il m'ouvrit sans rien dire une seconde poche, où s'introduisit ma main. Or, il y avait au fond de cette seconde poche, bien enveloppés de papier, quinze sous en trois pièces d'argent. Je les fis sauter et reluire au soleil. " Je voulais amasser vingt sous, me dit Eugène, et je ne pouvais plus garder mon secret." Nous nous embrassâmes, et, gambadant, causant de notre bonheur, grignotant le pain de seigle et le saucisson, nous allâmes visiter les ours, à quoi nous ne manquions jamais. O la merveilleuse journée ! et que l'on peut être heureux, bonté divine, à raison de sept sous et demi par tête! "
J'en étais arrivé à cette partie de ces Gerbes, quand la mort frappa notre bon Père Supérieur, le R. P. C. Beaudry. Sa biographie est faite et son apparition fut saluée avec joie en de magnifiques lettres que je vais escompter dans le chapitre suivant.