‹ Gerbes de souvenirsChapitre 6 sur 31 · JÉRÔME · texte numérisé non relu

JÉRÔME

Jeter sur le papier les principales lignes d'une figure bien connue; vouloir tracer le portrait d'un homme de l'importance de Jérôme, d'un citoyen connu de toutes les générations passées par le collège Joliette, contemporain de tous les cours, condisciple pour ainsi dire, de tous les écoliers ; essayer à faire revivre dans ces Gerbes cette figure si caractéristique, c'est une entreprise, je l'avoue, trop lourde pour mes faibles ressources, c'est même téméraire pour moi de l'oser. Si les traits ne sont pas ressemblants aussitôt gare à l'artiste " Haro sur le baudet ! ! " On ne dira pas : " le sujet est difficile à fixer

et à peindre, il est trop mobile '% mais on conclura à Fincapacité de l'auteur.

Malgré cela, je tente l'entreprise et qui pourra faire plus fidèlement que moi, viendra à son tour et j'en serai bien aise. Aussi pour chanter Jérôme, il faut au moins deux voix.

Il naquit à Berthier-en-baut, la patrie des Olivier, le 1er septembre 1833, de M. Godefroy Olivier, et reçut au baptême le prénom de Jérôme en l'honneur de son parrain, M. Jérôme Laferrière.

Berthier le vit donc naître et grandir, mais l'Industrie qui le reçut à la fleur de Vàgey le vit arriver au plein épanouissement de son âge, de ses facultés et de ses forces, Truis décroître et s'éteindre, il y a quinze ans. Comme ces ruisseaux paisibles qui murmurent dans la prairie, l'enfance et la jeunesse de Jérôme s'écoulèrent sans laisser de traces profondes.

Précisément à l'âge où d'autres jeunes gens bâtissent des châteaux en Espagne, en attendant qu'on leur construise des maisons et qu'ils songent à s'établir, lui, ne pense qu'à s'ensevelir dans la, solitude du collège où il arrivait, à 20 ans, en 1853, vers le temps où Mlle Marguerite Saint-Georges succédait à Mlle Thérèse au ministère de la cuisine. Il entrait comme l'enfant de la maison, devenait fils de famille, sans salaire, mais avec droit au logis, au couvert et à l'entretien. Ses fonctions roulaient dans des limites indéterminées : se rendre utile là où sa présence était requise et où son savoir-faire brillait davantage ; ses outils sont : le balais, les seaux, etc.. .

Sans avoir connu Jérôme dans la fleur de sa jeunesse, comme à son entrée au collège, je me le représente assez pareil et égal à ce qu'il était devenu à trente-cinq ou quarante ans où je l'ai connu. Sec de tempérament et de manières ; vif sinon à l'ouvrage, du moins dans son marcher et dans son parler: " brusque d'allures, toujours encombré, même sans besogne ", comme disait le R. P. Léveillé, c. s. v. De taille moyenne, les épaules en arrière, les bras pendants à la manière des bras des manteaux des frères des Ecoles chrétiennes; le dos voûté ; Farrière-train en retard; la peau de la figure sanguine et ridée, le front très large avec deux échancrures à même les cheveux, les yeux noirs, brillants, sinon parlants, cachés à l'ombre d'épais sourcils fortement arqués et saisis de deux fortes pattes d'oie ; l'air souriant avec un rire saccadé comme la toux sèche d'un consomptif.

D'une loquacité bien ordinaire surtout avec les écoliers qu'il fréquentait peu à la vérité, il avait pourtant certaines ritournelles qu'il lançait ça et là, de sa voix grêle et claire, aux mille et une questions posées ensemble quand il entrait quelque part avec ses armes ordinaires: un porte-feu, un balai, un plumeau, un porteordure, des seaux, un joug. " Eh bien! oui j'sais pas, j'en sais rien. Paris s'est pas bâti d'un jour; je vais dire comme l'autre. ".

Toujours en manches de chemise, les pantalons bas, sans bretelles, ni ceinture, tel était le célèbre Jérôme qui n'apparaissait jamais en récréation ou en classe, sans soulever des cris, des applaudissements ou au moins sans apporter de longues et sérieuses distractions.

Pendant un certain temps, Jérôme était ou mieux se croyait exempt de l'autorité ordinaire du collège. Il ne relevait que des KR. PP. La joie et Langlais ou tout au plus du H. P. Beaudry qui tous avaient pris sur lui, dans sa jeunesse, l'ascendant nécessaire; mais les autres directeurs ou procureurs, " les rapportés " comme il le disait sans malice, n'exerçaient point ou fort peu de contrôle sur ce caractère naturellement revêclie et désobéissant dans ce qui ne lui revenait pas.

Mais après tout, que faisait-il donc au collège? Les armes que nous venons de lui voir en mains nous le disent en raccourci. Mais c'est un peu difficile à préciser. Sa bonne mère et quelques-uns de ses parents s'imaginaient qu'il faisait son cours d'études, tout en s'occupant à d'autres travaux ; sa conversation soignée les frappait, parait-il, dans ses visites et ils ne croyaient pas trop dire en affirmant qu'il " parlait en termes ". Mais assurément au su et au vu de tout le monde, ce n'était pas là sa principale occupation. A notre connaissance, il cliarroyait de l'eau sous le joug, balayait les corridors et la salle de récréation, où il avait le talent à nul autre pareil de soulever des nuées de poussière, allumait les poêles et les fournaises faciles à comprendre, allait chercher du feu à la cuisine avec son porte-feu, faisait des commissions pas trop compliquées. Un jour Mlle Marguerite lui envoie chercher trois bouteilles de vin au presbytère; en revenant, il laisse tomber par terre une bouteille qui se brise en morceaux. Arrivé à la cuisine, il raconte sa bévue et Mlle Marguerite, en manière de reproches, lui dit: " Mais comment as-tu fait ton compte "? — De mê-

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me, dit Jérôme, et en niÔDie temps il lève son bras et laisse tomber sur le plancher une seconde bouteille qui eût le même sort que la première. Il passait aussi par les dortoirs pour y recueillir les eaux sales, et les portait au canal d'égoiits.

S'il a jamais étudié le latin, il ne fut jamais latiniste, car avions-nous dans nos thèmes, des tournures trop françaises, et pas du tout latines, nos maîtres nous disaient: " C'est du latin de Jérôme *', et nous comprenions : " C'est du latin de cuisine ''.

On a dit quelque part ^^ qu'au-delà de vingt, la table des nombres était pour lui un mystère ", mais je soutiens qu'en deçà il s'y entendait fort peu.

Attaché au ministère de l'Intérieur, il ne mettait jamais les pieds aux bâtiments ; il n'entendait goutte aux soins des animaux, ne pouvait pas atteler, ne savait conduire ni voitures, ni chevaux, mais par contre, en été, il conduisait les vaches au pâturage, en les excitant à hâter le pas, par ses petites exclamations ha ! ha î ha ! et par ses hoiirches asthmatiques vite écloses et vite lancées. Qui ne Pa pas entendu, dans le silence de la méditation du matin et n'a pas ri maintes fois, à l'éclat de cette voix si connue !

Mais à raison de ses attributions, il s'élevait des orages menaçants dans la vie d'ordinaire paisible et régulière de notre homme. Deux fois l'année, comme une rivière torrentueuse qui sort violemment de son lit, cause du bouleversement et des dégâts, puis se remet dans les limites assignées par la Providence, Jérôme faisait, lui aussi, deux esclandres.

Au printemps, il fallait ôter les doubles châssis et poser les jalousies et Jérôme devait aider à cette besogne ; il lui fallait encore prendre sa ligne régulière pour conduire les vaches au pâturage; à l'automne se répétait la première opération: échanger les jalousies contre les doubles châssis. Jérôme devenait songeur à cette époque, grognard, se laissait tirer les oreilles pour travailler et tout cela aboutissait à la révolte ouverte. Il se mettait en grève ; menaçait de partir et partait de temps à autre ; réclamait une fortune pour son salaire, puis sa colère s'apaisant, il regrettait sa frasque, revenait au collège et rentrait à la cuisine, à la faveur de Mlle Marguerite qui servait d'intermédiaire entre les autorités et son " Jirôme ", comme elle le nommait.

Le gréviste reprenait sa besogne accoutumée : il conduisait les vaches au champ, mais il avait gagné quelque chose: il avait évité les corvées des doubles châssis et des jalousies.

Et ainsi tout rentrait dans l'ordre: Jérôme continuait à travailler, les menaces de procès s'éteignaient et le collège allégi de la cruelle alternative ou de payer de fortes réclamations ou de se priver de son domestique.

Quoique vivant dans une maison tenue par des prêtres et spécialement affectée à la formation du clergé, enveloppé d'une atmosphère de piété, Jérôme ne s'est jamais laissé prendre aux filets de la dévotion et se montrait réfractaire à subir l'influence de l'air ambiant; il allait à la messe fidèlement, mais à confesse rarement, et Mlle Marguerite " poussait toujours dessus " pour le di-

riger du côté de la sacristie; il avait d'autres vues, il allait prendre une autre direction.

Le dangereux Cupidon, en lançant un jour ses traits acérés sur le monde, atteignit au coeur Jérôme qui jusque-là s'en était assez bien garanti ; il avait plus de quarante ans. Un feu nouveau s'allumait dans son coeur; des affections confondues dans le passé, avec d'autres sentiments indéfinis, s'accentuaient, se dessinaient, cessaient d'être anodines pour devenir enflammées et communicatives; il se surprit donc à aimer les filles et il était payé de retour, il le croyait du moins. Il ruminait des projets de mariage; à défaut de dot de sa future, il comptait sur l'héritage qui lui revenait du collège. N'était-il pas fils de famille et, à ce titre, n'avait-il pas droit à sa part dans les grandes propriétés du collège? C'était son calcul, il savait donc un peu calculer. Entre temps, l'amour le terrassait et le rendait presque fou et les lettres que la malle lui apportait régulièrement ne jetaient pas d'eau froide sur ses affections, au contraire. Il aimait et on le payait de retour; il se sentait aimé. Est-il si facile au commun des mortels de résister à cette délicieuse chaîne d'amour? Racine a dit :

L'amour le plus discret Laisse par quelque marque échapper son secret.

L'aventure en était arrivée à notre amoureux. Il s'était trahi et les écoliers (cet âge est sans pitié), voulant s'amuser un brin en flattant en Jérôme ce fruit tardivement éclos, lui adressaient ces lettres enflammées d'amour.

L- officine en était au collège: on écrivait à Jérôme et l'on répondait au nom de Jérôme, et l'on fit durer ce plaisir aussi longtemps que possible, tant que la mèche de la trame n'en fut pas trop éventée.

Longtemps avant sa mort, notre héros, éclairé sur le néant des choses humaines, s'était de lui-même débarrassé de ce cauchemar qui faillit le rendre malheureux.

Un grand écolier américain, Matthew Cavanagh, appelé ^^ le grand Cavanagh " par les écoliers et " Père Abraham ", par le R. P. Laporte, imitait parfaitement le parler de Jérôme; s'il venait à la prochaine grande réunion, on devrait l'appeler sur la scène et ressusciter le " défunt " Jérôme.

A la grande réunion de 1897, les anciens purent voir Jérôme à son poste, aussi frais et vermeil que dans ses premières années et aussi " spirituel. ". J'étais allé à la cuisine avec M. Laferrière, la veille du départ, et Jérôme épancha son âme dans la nôtre par l'expression d'un regret plein d'amertume: " Les anciens, dit-il, ne m'ont rien donné. " — Ils ne vous ont pas vu; si vous vous étiez montré, c'eût été autre chose. — Je sais bien, continua-t-il, en s'adressant directement à nous, que vous ne partirez pas vous autres sans me faire un présent. Çà s'imposait et ça dû se faire.

Jérôme est mort célibataire, au couvent de la Providence, le 5 août 1899, à l'âge de 66 ans.

Pars, petite biographie, va dans tous les foyers où pénètre U Etoile du Nord, pour y raviver un ancien souvenir peut-être endormi au fond des mémoires; va porter sur tes ailes légères des nouvelles de VAIma Mater et les saints bien affectueux de A.-C. D.

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