CHAPITRE VI
Qu'un véritable ami est une douce chose ! (Les Deux Amis).
" Avez-vous encore des souvenirs ", me demande-t-on souvent ? — Mais oui. — Alors pourquoi ne continuezvous pas vos Gerbes f — Pour plusieurs raisons, dont la principale est la direction d'une paroisse et le manque de temps, mais puisque ces Gerbes font plaisir à mes amis et aux anciens élèves de Joliette, je vais encore, malgré mon peu de loisirs, en risquer un chapitre ou deux qu'on accueillera, je Fespère, avec autant de bienveillance que les autres.
" O foyer domestique, disait le Père Lacordaire, mai-
son paternelle où, dès les premiers ans, nous avons respiré avec la lumière, l'amour de toutes les saintes choses, nous avons beau yieillir, nous revenons à vous avec un coeur toujours Jeune î "
Dans le cours de la vie, il nous prend parfois des crises de ce que Mme Julie Lavergne appelait " la nostalgie de la maison paternelle " ou de Y Aima Mater.
Voir notre collège, ses jardins, ses bosquets, ses grands arbres, ses cours d'amusement, nos confrères, nos professeurs, est pour nous, les anciens élèves, d'un charme inexprimable.
Que de fois, dans le calme de notre solitude, en nous promenant silencieusement, ces objets si chers et ces figures tant aimées frappent vivement notre esprit, re prennent leurs formes, se ravivent et nous invitent à donner avec infiniment de jouissance, " longue audience aux souvenirs du passé ! ''
C'est bien dans ces rêveries intimes ([ue se réalise cette parole d'un grand évêque français qui frappe sur le vif notre mentalité actuelle : " Une partie de la vie se passe à désirer l'avenir et l'autre à regretter le passé.''.
Plus on vieillit, plus les années s'amoncellent sur nos têtes en y épilant soigneusement le crâne ou en y laissant des " neiges éternelles, " qui en font, au dire de notre spirituel introducteur de l'autre jour, M. Régis Bonin, curé de Saint-Barthélémy, des " figures antédiluviennes ", plus aussi notre collège nous devient cher. Nous faisons un peu beaucoup comme le naufragé qui saisit fiévreusement la planche ou le rameau qui s'offrent à
lui et nous nous attiiclioiis à ce toit béni, d'autant plus que celui de nos parents ^^ notre chez nous " où nous avons passé notre enfance est, pour un bon nombre, à jamais et tristement fermé.
On s'aperçoit aussi eu avançant en âge que les années traînent avec elles un triste bagage d'ennuis, d'épreuves, de peines et de souffrances qui nous enveloppe tout entiers, comme d'un voile épais.
Les joies sont moins vives et moins longues, nous sont mesurées avec parcimonie; les rayons de soleil sont moins brillants et moins cliauds. Les " bons bouts de vie '' du brave vieux curé se font plus courts et sont comparables à une échappée de soleil entre deux orages, bien éphémère . . .
Telles sont les graves pensées qui roulent d'ordinaire dans l'esprit des anciens élèves de nos bons collèges classiques.
On se figure alors aisément ce que l'annonce d'une réunion à VAlma Mater renferme de doux et de suave au coeur et combien, par anticipation, chacun jouit de son bonheur futur.
Convoqués cette fois non pas par les autorités du collège, ni par un comité régulièrement organisé, mais seulement par un groupe d'amis dont l'un, M. L.-A. Lavigne, curé de Cohoes, devint le portevoix des autres, nous sommes accourus au premier signal de cette réunion qui eut lieu, à Joliette, les 15 et 16 du courant (1906).
On nous avait écrit : " Voyage de Montréal à Joliette par le C. P. R. ".
La fête commence donc à la gare Viger par de joyeuses rencontres, de franches poignées de mains et de bons éclats de rire qui recommencent chaque fois que le char reçoit une nouvelle recrue. Tout le trajet fut infiniment gai et, par suite infiniment court, ne ressemblant en rien ti ces longues attentes d'autrefois dans des chars enneigés entre les gares de Joliette et de Lanoraie.
On venait de quitter Montréal et Ton touchait déjà au ternie de notre voyage. ^' Joliette! Joliette! " criait le chef du train, et l'on était rendu.
Joliette apparaît aux vo^^ageurs en chemin de fer, comme une gentille et très aimable ville : proprette, bien bâtie, endimanchée, vêtue à la mode nouvelle et polie dans tous ses citoyens. Réellement elle présente deux abords les j)lus agréables ; qu'on arrive par le C. P. R. ou par le Grand-JSt ord , elle nous sourit coquettement, dans ses deux quartiers nord et sud.
La cathédrale et son beau clocher, Tévêché avec sa rangée de gros pins verts, souvenir de M. Joliette, le collège, ses statues et ses grands arbres, les couvents et le marché avec leur dôme, les ponts, M. Joliette lui-même sur son socle tout près de son manoir, entouré d'un élégant jardin, nommé le parc Renaud; le vieux moulin, et, dans un plan plus lointain, et plus vert, le noviciat des Clercs de Saint-Viateur ; tout cela s'offre à nos regards comme un enchantement.
Le collège entier nous apparaît bientôt, non pas tel qu'aux élèves qui reviennent de leur dîner ou d'une campagne, mais comme une oasis dans les sables du désert.
En face et sous ses portiques, se déroule une longue théorie de prêtres et d'amis — des amis surtout " qu'on connaît bien " comme dirait le défunt Frère Guay, c. s. v., et massés là, pour nous crier la bienvenue.
Le bon Père Supérieur (il. P. Roberge), et le non moins bon Père Procureur (R. P. Léger) sont au premier plan, pour nous faire, en souriant, l'honneur de leur maison avec une distinction parfaite qui nous fait oublier ou mieux refoule au fond de notre coeur, un souvenir attendrissant.
Celui qui, durant quarante ans, fut le gardien de notre foyer, de notre maison paternelle (R. P. Beaudry), n'était plus là, avec sa haute taille, sa tête noble et belle, ses yeux brillants, sa longue barbe blanche, pour nous accueillir, le sourire sur les lèvres, les bras étendus et " le coeur sur la main" pour embrasser ses enfants, ses fils, dans une étreinte paternelle, comme il avait coutume de le faire, mais il était remplacé et comme nous l'avons dit, l'accueil fut on ne peut plus bienveillant.
Mgr Beaudry, prélat romain et vicaire général, notre aîné, avait bien voulu se rendre à notre arrivée, témoigner à chacun la plus vive affection et recevoir, en retour, l'expression de notre reconnaissance et de notre dévouement à la famille Beaudry dont il est, je crois, le seul représentant. (Il y a aussi M. Louis Beaudry, ptre. )
Il y a dans les maisons d'éducation, comme dans les maisons privées, des salles qu'on doit se hâter de montrer à ses hôtes ; il en est ainsi du réfectoire, dont l'usage est ancien comme le monde.
Aussi sans tarder : " Le Procureur, sans chapeau sur la tête, vint nous dire que la soupe était prête. " " Ni un, ni deux, " nous sommes au réfectoire et autour de la table où
.... Xotre troupe serrée Tenait à peir.e autour d'une table carrée.
Disons avec le K. P. Peemans : " Oui, il y avait de la vie dans ces agapes de famille : les lazzis et les joyeux propos, ces aimables auxiliaires de la bonne digestion, éclataient de toutes parts, avec une verve et une pétulance sans rivales, les francs éclats de rire dominaient le bruit des assiettes et poétisaient même le sourd cliquetis des armes pacifiques maniées avec bravoure par tous les convives. ".
On ne saurait ni plus, ni mieux dire !
Il nous semblait voir une immense enseigne se balancer sur nos têtes avec ces mots empruntés à une auberge des Sables d'Olonne en France :