‹ Gerbes glanéesChapitre 5 sur 49 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

De Caus est en prison , sans cesse occupé de la vapeur et des révolutions qu'une telle découverte doit opérer dans le monde. Nous le voyons passer tour à tour de l'enthousiasme au découragement , génie méconnu , dont la torture principale est l'indifférence de ses concitoyens.

C'est une loi du ciel, que proclame l'histoire : Tout génie inventeur doit expier sa gloire. Et la loi s'accomplit! Voyez, sous Richelieu, Cet homme dont jadis la Grèce eût fait un Dieu !

Lui? Salomon de Caus? captif! quel est son crime? D'une science ardue a-t-il atteint la cime Pour tomber de si haut? et, cet abattement,

D'une raison troublée est-ce l'égarement ?

Mais de hardis pensers à travers son langage Brillent, comme l'éclair qui jaillit du nuage.

Ce n'est plus le savant, le froid ingénieur

Oh ! comme il a souffert ! quel drame intérieur

Révèlent ses regards qu'allume le génie 1

Écoutez quels discours jette son ironie ! Peut-être ils sont hautains, l'orgueil les a dictés ; Mais de Caus est victime... on pardonne... écoutez!

« Ils répètent « que l'âme humaine « Vainement franchit en espoir « Les bornes de l'étroit domaine « Que traça le divin Pouvoir.

« Toujours des lueurs ténébreuses, « Des ombres, des clartés douteuses, « Un âge aux vieux âges pareil.

« A chercher, l'homme se tourmente; « Mais il croit en vain qu'il invente : « Rien de nouveau sous le soleil. »

« — Rien de nouveau ? Quoi ! la science Se traînant pensive, à pas lents, N'a point fait, dans son impuissance, Un progrès depuis deux mille ans ?

La nature encore a ses voiles ?

A nos yeux le front des étoiles Se couvre des mêmes bandeaux ?

Quoi ! par une route certaine,

Aucune flotte européenne

Ne vogue en des climats nouveaux ?

« Mais de ses compagnons, sur l'onde, Bravant les murmures amers, Intrépide, calme, d'un monde Colomb agrandit l'univers !

Mais contre l'erreur insensée Gutenberg arma la pensée D'un levier qui frappe en tous lieux!

Mais Galilée, au sort funeste, Reculant la voûte céleste , Montra l'infini dans les deux !

« Ah ! depuis que tant de merveilles Ont découvert tant d'horizons > Le génie espère , en ses veilles , Rompre ses dernières prisons.

Impatient des vieux systèmes , Il s'attaque à tous les problèmes , Partout plonge son œil de feu , Sûr, dans l'abîme d'un mystère, Qu'en le révélant à la terre , Il est le Verbe de son Dieu !

« L'avenir à l'intelligence !

L'examen, si long-temps proscrit 7 Soumet tout à l'expérience , Et la lettre cède à l'esprit.

Un symbole usé se déchire , Et les souffrances du martyre Fécondent les dogmes nouveaux.

Ainsi chaque progrès s'achète !

Dans ce combat, gloire à l'athlète!

Et... gloire à moi !.. j'ai des bourreaux!

« Voyez, disent-ils, quelles ombres « Se projettent dans son cerveau :

« Des forces , des calculs , des nombres « Ont, hélas! éteint ce flambeau ! »

— C'est la démence, à les entendre; Et pas un n'a voulu descendre Aux épreuves de l'inventeur.

Donne-moi donc , race profonde !

Un globe en fer gros comme un monde, Je le brise avec la vapeur ! »

Et Salomon de Caus , comme si d'un nuage L'obscurité soudaine eût voilé son visage r

Reste long-temps muet, pâle , immobile... et puis

Murmure avec dédain : « Ils ne m'ont pas compris ! »

Mais son front se relève , et sa face rayonne :

A ses rêves de gloire heureux il s'abandonne,

Et voit l'arbre qu'il sème ombrager l'avenir ;

Car un germe inconnu qu'échauffa son loisir,

Dans un livre jeté, comme force mouvante (1),

Un germe avait grandi dans sa tête puissante ;

Après les longs pensers d'un travail assidu,

Fier investigateur , Salomon avait dû

A ses raisonnements, à ses expériences,

D'un principe fécond les vastes conséquences.

La cause en son esprit enfantait mille effets....

Il les plia long-temps à d'immenses projets :

Il réformait l'État , la guerre, l'industrie;

De biens inattendus il dotait sa patrie ;

Faisait prendre leur vol, prompts comme les éclairs,

Aux chars sur les chemins, aux vaisseaux sur les mers,

Demandait des flots d'or pour créer ces merveilles ,

Et de ses plans hardis fatiguait les oreilles.

Pour des approbateurs, il n'en avait pas un,

{\) La Raison des Forces mouvantes est le titre de l'ouvrage dans lequel Salomon de Caus a démontré nettement la puissance de îa vapeur d'eau.

Et comme Richelieu le trouvait importun ,

Il voulut qu'à ses yeux il ne pût reparaître :

« Cet homme est fou , dit-il; qu'on l'enferme à Bicêtre ! »

Du Ministre aussitôt l'ordre fut accompli.

Dans Bicêtre , ô douleur 1 de Caus enseveli ,

Pendant plus de quinze ans seul avec son génie,

De l'absolu pouvoir maudit la tyrannie.

Mais en sa découverte , en sa constante loi ,

La méditation fortifia sa foi ;

Et, dès qu'un étranger venait en sa présence ,

Il le sollicitait , au nom de la science ,

Le conjurait d'entendre, et parlait avec feu

Des voiles que partout jeta la main de Dieu ,

De la nécessité d'observer la nature ,

D'épeler chaque mot de cette énigme obscure ;

Puis de l'enthousiasme il sentait les transports,

Quand, des premiers humains révélant les efforts,

Descendant pas à pas les siècles de l'histoire,

Notant des inventeurs les bienfaits et la gloire,

Il se disait l'un d'eux !.. car c à toute hauteur

« L'eau docile montait par sa propre vapeur (1) ; »

^1) « Réfléchissant sur l'énorme ressort de la vapeur d'eau fortement

ïl prouvait et domptait cette force inconnue , Et, rival de ces feux qui déchirent la nue, Ce moteur était gros de révolutions. — On passait, souriant de tant d'illusions.

Un jour , assure-t-on , trois nobles d'Angleterre Écoutèrent, pensifs et plaignant sa misère, Ses étonnants discours , si pleins de vérités ! A l'esprit de l'un d'eux jaillirent des clartés ; C'était Worcestre , alors insoucieux de gloire , Jeune, frivole, ardent, mais qui dans sa mémoire Emporta des projets que mûrit sa raison, Quand lui-même à son tour il gémit en prison (1).

Ainsi , grâce au bonheur d'une réminiscence , L'Angleterre conteste et l'Europe balance Entre deux noms , Worcestre et Salomon de Cals ; Mais d'une erreur jalouse expirent les échos ,

échauffée, de Caus vit le premier qu'elle pourrait servir a élever de grandes masses de ce liquide à toutes les hauteurs imaginables. »

Arago. Éloge historique de J. Watt.

{i) « Worcestre, gravement impliqué dans les intrigues des dernières années du règne des Stuarts , fut enfermé dans la tour de Londres. »

Arago. Éloge historique de J. Watt,

Et la Tamise enfin cède aux droits de la Seine- Devant l'autorité d'une date certaine (1). La vapeur a grandi chez les fils d'Albion, C'est leur insigne honneur : à nous l'invention.

Arrière, nation superbe Qui nous disputes la vapeur, La province où naquit Malherbe, Donna le jour à l'inventeur.

Dans les langes de sa pensée, Quarante ans de Caus l'a bercée Pour les peuples les plus lointains.

Il la montrait parée ou nue, Et de sa force méconnue Prédisait les nobles destins.

Les divins rêves qui sans nombre Consolaient sa captivité, Ne furent qu'une image , une ombre Dont a lui la réalité.

(I) La Raison des Forces mouvantes fut publsce par de Caus en 16* a, et le Century of inventions, par Worcestre, en 4 663. En admettant que ce dernier ouvrage renfermât une théorie préeise de la forée de la vapeur, la publication de l'auteur français est de quarante-huit ans [lus ancienne que celle de l'auteur anglais-

Fille de l'antique Neustrie,

La vapeur doit à l'industrie

Son rapide et sublime essor.

La voyez-vous dans les deux mondes ?

Elle vole!., et ses mains fécondes

Sèment le fer, moissonnent Ter.

La voyez-vous creusant la terre ?

Dans les mines, par son secours, Désormais l'homme pourra faire L'œuvre de vingt ans en vingt jours.

La vapeur perce les montagnes :

Par elle en d'incultes campagnes Éclosent de puissants États ; Bientôt, supprimant les distances, Du lien de ses ponts immenses Elle unira tous les climats.

Dis encore que tu sommeilles ,

Race humaine]... Mais, d'un seul bond,

Avenir, oh ! quelles merveilles

S'élancent de ton sein fécond 1

Les haines meurent étouffées ;

La science, de ses trophées

Pare toutes les nations , Et l'Alliance universelle Éteint, de sa main fraternelle La voix des révolutions.

L'homme jouit de sa puissance ,

Et regarde comme insensé

Le tribut de sa longue enfance y

L'antagonisme du passé.

De la concorde saint apôtre,

Il court, vole d'un pôle à l'autre *

Et présente de toutes parts,

Avec la paix , en biens fertile ,

Les douces lois de l'Évangile

Et les miracles de nos arts.

Et lorsque d'une ère nouvelle L'aube se lève avec amour , Le préjugé, toujours rebelle.

Vante la nuit, maudit le jour!

Cette résistance est impie ; Une aveugle philanthropie Traite le pauvre en vil bétail, Quand, aux chaînes de la matière

Pour jamais rivant sa misère, Elle éternise le travail (1).

Le travail est une loi dure, Imposée à l'homme proscrit :

Mais assujettir la nature Est le triomphe de l'esprit- A la vapeur notre génie Emprunte une force infinie ; Appliquons cet agent dompté.

Que nous importe le martyre , Si chaque invention conspire Au bonheur de l'humanité ?

Ainsi roulent nos destinées !

Toujours des buts au rude accès ,

(J) « S'obstiner à exécuter de main d'homme, laborieusement, chèrement , des travaux que les machines réalisent en un clin-d'oeil et à bon marché ; assimiler les prolétaires à des brutes; leur demander des efforts journaliers qui ruinent leur santé, et que la science peut tirer au centuple, de l'action du vent, de l'eau , de la vapeur, ce serait marcher en sens contraire du but qu'on veut atteindre; ce serait vouer les pauvres à la nudité , réserver exclusivement aux riches une foule de jouissances qui sont maintenant le partage de tout le monde; ce serait, enfin , revenir de gaîté de cœur aux siècles d'ignorance , de barbarie eî de misère. »

Auago. Éloge historique de J. Watt,

Toujours des luttes acharnées Dans la carrière du progrès.

Nobles efforts ! combat sublime , Où, vainqueur, l'athlète victime Est un spectacle solennel !

Courage , faible créature !

Tes conquêtes sur la nature Sont l'encens qu'aime l'Éternel.

Dans ces jours d'espérance , où ma Muse normande D'un Normand méconnu consacrait la légende, Deux mondes fraternels, oubliant les combats, De pacifiques nœuds enlaçaient leurs États , Et de siècles meilleurs ils saluaient l'aurore. Des ferments de discorde apparaissaient encore, D'un suranné courroux s'entendaient quelques mots.. Stériles sons !.. C'était l'émotion des flots Qui, rentrés dans le calme, ont, après la tempête, De légers chocs , des bruits expirant à leur faîte. Mais partout l'Industrie aux peuples étonnés Montrait leurs vastes champs de railways sillonnés, Des palais s'élevant où gisaient des cabanes,

Et, comme un char ailé, d'immenses caravanes, D'une vitesse égale au vol des aquilons, Emportant par milliers de nomades colons.

Ce hardi mouvement de l'humanité sainte

Pour moi resplendissait d'une divine empreinte.

Marchez, dis-je, le ciel sourit; marchez sans peur;

Peuples, espoir et foi ! car à tous la vapeur

Dans l'œuvre humanitaire assignera des rôles,

Unira l'orient, l'occident, les deux pôles,

Et les embrassera dans un cercle d'amour.

A l'horizon lointain je vois poindre ce jour ,

Ce jour que de ses vœux l'ignorance recule

Et dont nous traversons l'étrange crépuscule ;

Jour fortuné , que voile encore l'avenir ,

Mais où des intérêts la lutte doit finir,

Où doit dans le bonheur expirer toute haine ;

Jour d'ineffable joie , où , de la race humaine

Le chef mystérieux , l'invisible soutien ,

Dieu dira de nouveau : « Ce que j'ai fait est bien» »

*84Su

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